‹ CorrespondanceChapitre 25 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

A la Chênaie, le 14 septembre 1829.

Vous avez, comme toujours, mille fois raison, monsieur le marquis; triste est le mot qui revient sans cesse, véritable fond du langage humain, comme de la vie humaine. Je viens de recevoir une lettre de notre ami^; elle est datée de Livourne, « où l'on m'a, me dit-il, amené hier au soir, lorsque tous les derniers devoirs ont été rendus à ce qu'on appelle, à Florence, les reliques de la sainte. » Oh ! qu'on a grand besoin, pour soutenir de pareilles pertes, de toutes les espérances de la foi, et que l'âme alors saisit avidement cette parole ,qui semble déjà ranimer le sépulcre : Evigilahunt! Veuillez, je vous prie, assurer M'"^ de VitroUes de la part que je prends à sa douleur; elle sait, grâce à Dieu, ce que tous ne savent pas, où trouver la vraie, la seule consolation. A ceux qui l'ignorent, il n'y arien à dire.

Le mouvement qu'avait produit parmi les libéraux la formation du nouveau ministère commence à se calmer, sans que l'opposition soit moins forte; seulement la crainte a diminué. On le croit impuissant à exécuter les desseins qu'il pouvait avoir conçus ; de sorte que, peu à peu, la haine s'en va se per-

* M. de Vitrollcs. — « C'est le dimanche, 23 de ce mois, à sept heures et demie du soir, que cette belle âme s'est séparée de ses pénibles entraves. Dieu et moi avons seuls été témoins de ces derniers et terribles moments, et ses derniers regards se sont fixés sur moi. » — M. de VitroUes à Lamennais, Livourne, 28 août 1829.

dre dans le mépris. Pour les royalistes (si ce mot signifie aujourd'hui quelqu'un ou quelque chose), je ne vois en eux que de l'apathie et une profonde indifférence. Les petites espérances qui s'efforçaient de poindre se sont tout d'un coup arrêtées. Les hommes même qui pouvaient encore, dans leur incapacilé de prévoir, être échauffés par quelque illusion et fournir l'apparence d'une force, sont restés ou tombés dans la froideur, parce qu'on n'a rien fait, parce qu'on n'a rien dit, et que le silence ne donne ni direction ni impulsion. M. le duc d'Havre S passant un jour en revue sa compagnie, la louait fort sur Vimmobilité, qui était, disait-il, le plus beau mouvement de r exercice. A ce compte, il doit être satisfait du ministère. M. de la Bourdonnaie a trop de lumières, de cœur et d'esprit, pour ne pas souffrir de ce beau mouvement-lh^ et pour moi, quoi qu'il puisse penser, je ne serais pas, à ce qu'il me semble, assez spéculatif T^our m'en contenter. Du resfe, je lui rends, et avec joie, une pleine justice, en jugeant par ce qui se fait, ou plutôt par ce qui ne se fait pas, que son influence est loin de prédominer dans le conseil^.

11 y a eu presque toujours à la Quotidienne des divergences fâcheuses, qui tiennent à la corruption de ce temps-ci; deux de ses rédacteurs, sous le dernier ministère, appartenaient secrètement à M. de Martignac : cela explique beaucoup de choses, sans justifier tout. Je ne sais pas ce que M. de

C va nous expHquer dans les Débats, mais il faut que

ce soit quelque chose d'important, si, comme on l'assure, ce journal lui donne 70,000 francs pour cela. Je plains bien sin-

* Capitaine aux gardes du corps.

^ « Charles X, dit M. de Vaulabelle, espérait trouver dans M. de la Bourdonnaie le bras qui dompterait la Révolution, la tôle dont les conceptions consolideraient le trône... Ce prince prenait l'apparence pour la réalité. Le chef de l'ancienne droite manquait de force; il n'était que violent. La faculté déparier facilement, l'art de discourir sur toute chose, avaient annulé chez lui la faculté d'agir, et il devait offrir, à son tour, l'exemple d'une incontestable puissance de tribune unie à l'impuissance la plus absolue dans la conduite du gouvernement et le maniement des affaires publiques. » — Hist. des deux Restaurations, t. YIII, p. 61 et suivantes. — M. de la Bourdonnaie quitta le ministère le jour oiî M. de Polignac prit la présidence du Conseil, c'est-à-dire le 18 novembre 1829.

cèrement ce vieillard pauvre et désintéressé, ainsi que l'appelle le Globe. Ce qui montre l'homme sous un certain jour m'afflige toujours profondément. Mais il y a, grâce à Dieu, des compensations, et, si bas qu'il soit descendu, notre siècle offie encore des exemples d'un beau talent uni à la fermeté des principes et à la nol)lesse du caractère ; ce qui m'amène naturellement à vous redn^e, monsieur le marquis, combien je vous respecte, combien je vous aime, et combien je vous suis dévoué.

Le 28 septembre 1829.

A mon retour d'un petit voyage, j'ai trouvé ici votre lettre •du 7, et celle delà comtesse Louise, du 10; je voudrais bien pouvoir lui envoyer quelque chose d'aussi précieux que la bénédiction qu'elle me transmet^; mais, hélas! nil habuit Codnis. Au moins ai-je un cœur pour sentir toutes les bontés dont vous me comblez, et pour partager les peines, les contrariétés, les soucis qui vous rendent la vie si amère. 11 y a cependant pour la foi une grande consolation dans cette amertume. La gloire, la joie, la félicité, tout ce à quoi le chrétien aspire est caché sous cette enveloppe de croix.

Après deux mois d'attente, le ministère a trouvé bon de nous déclarer officiellement que rien ne changerait par lui, et qu'il ne ferait ni plus ni moins que tous les autres. Je n'en doutais pas le moins du monde; mais, quand on sait comment ees gens-là sont arrivés là où ils sont, on ne saurait s'empêcher de sourire en voyant la montagne enfanter cette souris. Aussi quoi de plus nul, de plus plat, de plus misérable, que tout ce que l'on écrit pour eux? Et ce n'est pas la faute, assurément, de ceux qui ont charge de les louer. Que peuvent-ils dire? — « Monseigneur pense; Monseigneur réfléchit; Monseigneur contemple la Charte, et plus il la regarde, plus il en est ravi. » — Gela est une vérité bien touchante. Mais où comp-

* Probablement la bénédiction du Saint-Père.

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tent-ils trouver un appui? Voilà ce que je ne comprends pas. M. de Villèle avait une armée achetée à beaux deniers comptants; il avait les débris de ce qu'on appelait le parti royaliste Ceux-ci, qui ont-ils? Leur seule apparition a rallié contre eux toutes les fractions, toutes les nuances du libéralisme; et hors de là je ne vois que des hommes indifférents ou dégoûtés, perdus au milieu d'une masse inerte qui ne remuerait pas le bout du doigt pour ou contre un ministère quelconque. La politique est usée pour elle. M. de Polignac n'aura donc pour aUié que ses « études constitutionnelles. » Je ne doute pas qu'elles ne soient remarquablement fortes; mais encore quelque autre chose ne serait pas de trop avec.

Je juge, à tort ou à raison, d'après la lettre de la comtesse

Louise, que madame Rie doit être maintenant à Turin. En

ce cas, je prie la comtesse Louise de vouloir bien être près d'elle l'interprète de ma reconnaissance. Je profiterai, pour la remercier moi-même, du premier moment dont mes occupations, sans cesse croissantes, me permettront de disposer.

L'œuvre à laquelle M™^ la marquise Violenline a eu la bonté de prendre intérêt * se développe tous les jours : Dieu la bénit visiblement; mais les dépenses sont grandes; elles se sont élevées, depuis un an, à plus de 50,000 fr. On a donc bien besoin d'aide. J'ose espérer qu'on en trouvera dans l'active charité de M'"*^ Yiolentine, surtout si vous voulez bien employer près d'elle votre recommandation.

La migraine me force de finir, 11 n'y a qu'une chose qui ne finira point, et c'est le tendre respect avec lequel je vous suis dévoué.

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