‹ CorrespondanceChapitre 24 sur 224 · A M. LE BAROiN DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BAROiN DE VITROLLES

Le 5 septembre 18i9.

Que vous dire, ô mon bon ami! et comment vous exprimer ce que je sens? J'ai le cœur brisé quand je pense à vous, à tout ce que vous avez éprouvé, à tout ce que vous éprouvez encore ; et puis, lorsque je viens à songer à la félicité de cet ange S je bénis Dieu, qui l'a enlevée aux peines de la terre, pour la mettre en possession de l'unique bien, du bien infini auquel elle aspirait si ardemment: vous lui devez de ne vous point laisser abattre, de prendre soin de votre santé, de vain-

* Amélie de VitroUes.

cre votre douleur; voilà ce qu'elle demande de vous, en attendant le jour où vous la rejoindrez pour ne plus vous en séparer jamais. 11 n'y a qu'un voile entre elle et vous : que cette certitude vous console! Nous nous en allons vers notre vraie patrie, vers la maison de notre Père; mais à l'entrée, il y a un passage où deux ne sauraient marcher de front, et où l'on cesse un moment de se voir : c'est là tout.

J'avais espéré, d'après des bruits qui se sont soutenus assez longtemps, que vous vous rapprocheriez de nous ^ Il paraît qu'on s'est décidément arrêté à d'autres vues ; je ne vous en plains pas; car je doute que ce ministère ait beaucoup de durée. Le parti libéral, qui se divisait, a fait trêve à ses querelles intérieures, pour se réunir contre lui, et Chat ,

vient de se jeter dans cette opposition violente, qui trouve dans l'opinion un puissant appui ^. On dit que les Débats lui assurent une pension de 70,000 francs, ce qui n'empêche pas les journaux du parti auquel il s'aUie de chanter des hymnes en l'honneur du vieillard pauvre et désintéressé. Cette louange m'a paru plaisamment choisie. Quant aux ministres, ils se trompent, je crois, s'ils comptent, dans la Chambre, sur une majorité qui mérite ce nom; elle pourrait très-bien même leurmanquer toutà fait. Que feront-ils alors? Auront-ils recours, pour se maintenir, à des mesures extraordinaires, à des coups d'Etat? Il ne sera plus temps : la résistance sera trop fortement organisée: ils ojit laissé échapper le moment où une chose semblable pouvait être tentée avec quelque chance de succès. Le fait est qu'on a eu peur de ce qui était, et peur de le changer, et qu'on a mis entre l'abîme et soi quelques hommes qui plaisaient à la place de quelques autres qui ne plaisaient pas; au Ueu de se bâtir un pont, on s'est choisi un écran : à la bonne heure. Si vous ne devez pas nous revenir encore, je voudrais au moins qu'on vous éloignât davantage^. Avec un peu de bienveillance, la chose serait facile maintenant, et vous êtes

* Allusion à l'entrée de M. de Vitrolles dans le cabinet, comme ministre de la marine.

^ M. de Chateaubriand venait de donner sa démission comme ambassadeur à Rome.

5 En envoyant M. de Vitrolles comme ambassadeur à Rome ou à Naples. '

presque rendu. Quelle que soit leur politique, cela ne saurait la contrarier. Le roi devrait être bien aise de vous donner

cette marque de souvenir, et M. de Pol ne peut avoir pour

vous que des intentions bienveillantes. Pourquoi donc cela ne serait-il pas? J'aimerais mieux cependant qu'on refît le ministère de la Maison du roi; mais ceci n'est guère probable. Ils ont pris la Gazette pour journal officiel; j'en cherche une bonne raison, et je ne la trouve pas. Il est triste de s'en aller d'abord se perdre dans un égout. I.a Quotidienne a aussi, dit-on, son petit arrangement, mais honorable, bien entendu ; son rôle est assez embarrassant, et parfois un peu drôle : il faut qu'elle loue; il faut qu'elle défende. Mais que défendre et que louer, quand on ne fait rien? Elle en est donc à louer ce rien même. « Ah! dit-elle aux libéraux, vous pensiez qu'on ferait quelque chose; vous voilà bien attrapés ! »

Adieu, cher et bon ami, vous savez avec quelle tendresse je suis tout à vous.

Le 12 septembre 1829

Je vous écris deux mots à la hâte, mon excellent amj, pour vous dire que, le jour même où m'est parvenu votre petit billet du 29 août, j'ai écrit à B. \ selon vos intentions; je crois être sûr de son zèle, et je ne crains que la multitude de ses occupations; mais il pourra toujours donner d'utiles avis, des indications précieuses, et diriger la marche plus active de M. Maury.

La lettre que vous m'avez envoyée m'a fait un extrême plaisir, particulièrement par tout ce qu'elle laisse espérer pour la Religion. Nous allons avoir un moment de relâche; mais on se tromperait bien si on le prenait pour une paix définitive, et c'est à quoi ne sont que trop enchns les hommes de ce temps, également aveugles dans leurs craintes et leurs espérances.

. * M. Berryer.

' Notre ministère se tient toujours coi ; il paraît décidé à attendre la session; sa majorité, s'il en a une, sera bien faible, quoique renforcée probablement par les élections partielles qui se font en ce moment. Je crois voir dans ce petit succès une ruse libérale, pour l'encourager à dissoudre la Chambre. Au reste, il n'y a qu'une voix sur l'impuissance de l'administration actuelle.

Tout à vous, cher ami, du fond de mon cœur.

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