‹ CorrespondanceChapitre 27 sur 224 · A [M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A [M. LE BARON DE VITROLLES

Le 13 octobre 1829.

Comme vous m'avez écrit, mon bon ami, que vous seriez à Paris au mois d'octobre, je ne vous ai point répondu en Itahe, pensant que ma lettre vous parviendrait aussi tôt, en allant moins loin. Quoique votre douleur soit, hélas! de celles sur lesquelles le temps ne peut rien, j'aime à espérer qu'elle est devenue, je ne dis pas moins profonde, mais moins déchirante. Ce que je désire pour vous le plus vivement, c'est un changement de séjour. Les journaux ont annoncé votre nomination à Vienne; mais je ne vois pas que cela se confirme. J'ai écrit à

* M. de YitroUes.

Paris pour savoir ce qui en est. Il est bien difficile, ce me semble, qu'on ne répare pas, au moins à quelque degré, une si longue injustice. M. de Polignac doit avoir conservé des souvenirs. Je ne saurais vous exprimer combien il me tarde que vous soyez placé convenablement. Je ne vous souhaite point de ministère, mais un poste où vos rares talents puissent s'exercer en dehors de cette triste et stérile politique intérieure. J'ai conservé trop peu de relations pour savoir, sur ce qui se passe, quelque chose de plus que ce que les journaux en apprennent à tout le monde. Cela me suffit, et par delà. Quelquefois même je souhaiterais que ma position me permît d'être entièrement séparé de tout ce qu'on appelle nouvelles, quoique assurément il n'y ait rien de plus vieux. On voit assez l'avenir en gros, et les détails ne m'intéressent guère. Ne partageant d'ailleurs, au moins sous plusieurs rapports, ni les craintes de ceux qui craignent, ni les espérances de ceux qui espèrent, ce mouvement des passions et des opinions qui fait le « monde » du moment, comme de tous les temps, m'inspire plus de dégoût que de curiosité; et l'on est toujours assez tôt venu pour voir une gaucherie ou pour entendre une sottise.

Écrivez-moi, je vous prie, deux mois dès que vous serez arrivé. J'ai besoin de savoir comment est votre santé et celle de madame de VitroUes. Tout à vous, et de tout mon cœur, cher ami.

245. — A MADEMOISELLE ANGÉLIQUE DE TRÉMEREUC. A la Chênaie, le 20 octobre 1829.

Que je vous remercie de votre souvenir, mon excellente amie ! et en même temps que je regrette d'en être réduit à quelques lettres de fois à autre, après une si longue et si douce habitude de vivre ensemble, de se dire tout, de se confier, pour ainsi dire, à chaque moment, tout ce qui pouvait passer par la tête et par le cœur ; mais Dieu l'a voulu ainsi : il faut*se soumettre, il faut travailler à nous rejoindre un jour, pour ne nous plus jamais quitter. Je suis bien aise de vous sa-

voir à la campagne; on n'est tranquille que là ; rien n'est égal à la paix des champs; rien ne remplace la douce liberté de cette vie naturelle et simple. Je conçois cependant toute la force du lien qui vous attire à Paris, et, de mon côté, je me reporte souvent en esprit dans cette chère rue des Postes. Il ne serait pas impossible que nous nous retrouvassions à la fin de l'été prochain, quoique je ne puisse guère prévoir mes destinées de si loin. Vous savez combien peu je dépends de moi maintenant. Dieu bénit d'une manière merveilleuse ce que nous avons entrepris pour sa gloire : priez-le d'achever ce qu'il a daigné commencer.

Vous apprendrez avec bien de la joie que j'ai reçu, ce matin, dans notre petite chapelle, l'abjuration d'un jeune Anglais^, âgé de dix-neuf ans, que la Providence m'a adressé d'une manière singulière. Je ne vis jamais plus de droiture dans aucune âme et une candeur plus aimable : je pense qu'il passera quelques mois ici; voilà dix jours qu'il est arrivé; je le recommande à vos prières...

(Le reste de cette lettre manque. )

24f). — A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.

Le 26 octobre 1829.

Hélas! que d'épreuves de toute espèce le bon Dieu rassemble autour de vous ! que de soucis, que d'inquiétudes, que de douleurs ! Cette pauvre comtesse Louise, combien elle a souffert! et que je ressens bien tout ce que vous avez ressenti, elle, vous, et mon ami bien-aimé! Prenez courage! ceci est du temps, ceci est le prix que Dieu met à la couronne qu'il vous réserve : que cette pensée vous fortifie, vous ranime, vous console. Celui qui disait : Mon âme est triste jusqu à la mort, est le même qui a dit : U faut, pour entrer dans la gloire, passer à travers beaucoup de tribulations. Vous êtes dans le chemin; encore quelques efforts, encore un peu de paliencS, et les portes s'ouvriront : Elevamini, portse xternalesl

Vous n'apprendrez pas sans joie que la Providence m'envoya, il y a trois semaines, un jeune Anglais, protestant, mais plein de droiture et de candeur. Au bout de très-peu de jours, tous ses préjugés étaient dissipés, et il a fait, dimanche dernier, sa première communion avec une ferveur touchante. Je n'ai jamais vu plus clairement l'impression de la grâce dans une âme. Il doit passer encore quelques mois avec nous : priez Dieu pour lui, et pour sa famille, afin qu'elle aussi voie la lumière et la reçoive avec cette volonté humble et droite que le ciel bénit.

Voilà donc la paix faite en Orient, si l'on peut appeler paix une trêve qui n'est au fond que le préhminaire d'un partage. Il n'y a plus d'autre question réelle sur la Turquie, que de savoir ce qui reviendra à chacun de cet empire qui tombe ; sa chute ébranle le mahométisme, et dispose les voies à l'établissement de cette grande unité à laquelle le monde marche à travers les révolutions : elle s'accomplirait bien plus vite, si le clergé connaissait mieux les devoirs que lui impose l'état présent du genre humain ; mais, malheureusement, il n'en a en général aucune idée ; le jeune clergé seul semble les pressentir, par une sorte d'instinct vague : c'est là qu'est l'espérance. L'action de l'épiscopat et celle de tous les Corps n'est qu'un grand contre-sens, ce qui prouve la nécessité dune impulsion et d'une direction forte dont on n'aperçoit encore aucune trace. Apparemment que la cause destructive n'a pas jusqu'à présent accompli toute la mission qu'elle est chargée de remplir, et qui fait partie des plans de la Providence. Quant à notre politique intérieure, on dit que le ministère est divisé, et il n'a rien montré que son impuissance radicale et complète : il est fort douteux; qu'il passe la session ; et, en attendant, on organise, sous ses yeux mêmes, un système de révolution légale, dont les effets se feront sentir dès qu'il essayera de sortir de sa silencieuse immobihtè^ 11 faut répéter avec les Croisés, mais dans un sens tout autre : Dieu le veut !

* Allusion bien évidente à l'organisation du refus de l'impôt, dont un certain nombre de citoyens, « habitants de l'un et de l'autre sexe dans les cinq départements de l'ancienne province de Bretagne, » avaient donné le signal,

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