A MADEMOISELLE GORNULIER DE LUCINIÈHE
Le 8 novembre 4829.
Je profite d'une occasion, ma chère bonne amie, pour vous annoncer que petit bonhomme vit encore, et pour m'informer de l'état des choses et des personnes au cher n*^ 54. On m'a dit beaucoup de bien de notre bonne Vilhers, c'est-à-dire de sa santé ; car, pour le reste, nous savons tous comment elle est inconvertissable. Embrassez-la pour moi, je vous prie. On m'assure aussi qu'à l'estomac près il n'y a pas trop de mal à dire de vous. J'ai reçu des nouvelles d'Angélique S qui habite Lesquen avec Clara ; elles doivent vous aller voir l'an prochain. Irai-je aussi? Je le voudrais bien; mais je n'ose former des projets de si loin : consultez là-dessus ma petite Hélène; j'ai confiance dans sa tête : c'est une personne grave, sohde, réfléchie; mais n'allez pas me la gâter.
Vous devez vous souvenir qu'il y a trois ans M™^ de Guerry ^ promit de nous aider ; or, comme promettre et tenir ne sont pas deux pour elle, je voudrais que doucement, discrètement, avec cette insinuation persuasive que Dieu vous a donnée, et que vous n'emploierez jamais plus à propos, vous pussiez rappeler à sa mémoire cette sorte de demi-engagement, pour l'entier repos de sa conscience et pour qu'il ne soit pas dit qu'il y ait en France une œuvre utile à laquelle elle n'ait pas pris part. En quahté d'œuvre bretonne, la nôtre a d'ailleurs des droits particuHers à son intérêt. Je confie à votre zèle cette négociation, et sur ce, aussi, je vous rappellerai que vous m'aviez flatté d'obtenir quelque chose d'Anaïs de Lessert, aujourd'hui M"'^ de... J'ai oublié le nom.
dès le 12 septembre, par un acte u dont les stipulations, dit M. de Vaulabellc, organisaient le système de résistance légale le plus énergique que puisse opposer une nation aux tentatives inconstitutionnelles de ses gouvernants. » Lire cet acte même dans VHist. des deux Restaurations, t. VIII, pages 56 et 57, 3« édition.
* M"° de Tremereuc.
* La même, selon toute apparence, dont le nom a retenti, en 1857, dans un procès de nature à fixer l'attention publique .
DE LAMENNAIS. 9i
Nous avons ici un jeune Anglais, âgé de dix-neuf ans, que la Providence y a amené par des circonstances singulières. Il était protestant ; mais il est devenu, en très-peu de temps, bon catholique. Je n'ai jamais vu ni plus de candeur, ni une droiture plus entière.
J'embrasse mon cher Carissan. Amitiés à Adèle. Souvenirs à Jeanne, Jeannette, etc. Écrivez-moi, aimez-moi. Tout à vous de cœur.
L'abbé G. vous offre, à tous et à toutes, ses affectueux comphments.
Le 12 novembre 1829.
J'ai été retenu au lit par une espèce de foulure, dont je ne suis pas encore guéri, et c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à deux lettres fort aimables et très-intéressantes que j'ai reçues de M°" de Senfft. J'espère trouver bientôt un moment pour l'en remercier. Aujourd'hui, je veux vous remercier vous-même de votre souvenir si bon du 2 novembre. Il m'a été d'autant plus précieux, qu'il me donne l'assurance que vous êtes maintenant, sinon tout à fait rétablie, au moins bien près de l'être. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous accorde à l'avenir et plus de santé, et plus de consolations,, et plus de joie que vous n'en avez eu depuis longtemps.
Je trouve, comme vous, d'excellentes choses dans la lettre d'O'Connel ; mais je cesse d'applaudir quand il se déclare disciple de Bentham, dont les systèmes ne sont que l'athéisme appliqué à la politique et à la législation. Quant à Sobiesky, c'était certainement un beau et grand caractère ; ses lettres,, qu'on a publiées il y a trois ou quatre ans, sont fort curieuseç. Je n'ai point lu VHistoire de Salvandy, mais je sais que les Polonais la trouvent peu exacte.
Vous voyez par les journaux comment les choses vont en France. La Révolution grandit à vue d'œil. Je doute beaucoup que le ministère, divisé en lui-même, traverse, tel qu'il est, la
session : il n"a d'appui nulle part, et ne sait ni que dire ni que faire. C'est la bêtise à qui la peur a conseillé le silence. Le jeune clergé s'éclaire peu à peu, malgré tout ce qu'on fait pour le pervertir. Il y a une guerre sourde, mais organisée et trèsactive, contre la vérité et contre le bien; à la tête est Frayssinous avec quelques évêques; les Sulpiciens et les Jésuites sont leurs satellites : ceux-là par une ignorance bête et passionnée, ceux-ci par des motifs d'intérêt de corps follement conçu. UAmi^ est le journal de ce parti, qui cherche surtout à corrompre l'enseignement; mais le plus grand nombre des élèves résiste avec force aux erreurs qu'on tache de leur inculquer. Ce qui m'étonne le plus en tout cela, c'est que R... "^ ou ne soit pas instruite, ou laisse faire ce qu'il lui serait si facile d'empêcher. Mais il y aurait troc à dire là-dessus.
Mille tendres respects.
Permettez-vous que je joigne ici une lettre pour M"'^ Riccini?
Le 22 novembre 1829.
Je vous remercie infiniment, mon cher et respectable ami, de la communication que vous avez la bonté de me faire. Je ne puis, je crois, mieux répondre à votre confiance et à votre amitié qu'en vous exposant ma pensée tout entière dans la plus parfaite sincérité de mon cœur. Vous ferez ensuite de ma lettre l'usage qui vous semblera le plus convenable et le plus utile.
J'aime et j'honore le P. R.^, en qui j'ai trouvé un esprit exempt de beaucoup de préjugés, de rares lumières, et de grandes vertus; cependant, quoiqu'il m'ait paru adopter personnellement les doctrines que je soutiens, je n'ai pas cru un seul moment que sa nomination dût changer, le moins du monde, la position de sa Compagnie à l'égard de ces doctrines;
* VAmi de la Religion.
2 Rome.
* Sans doute le père Roothan, général des Jésuites.
et cela pour plusieurs raisons qui tiennent à la*nature môme de la Compagnie : je ne me suis pas trompé dans ce jugement. Mais j'avoue que j'aurais espéré du P. R. qu'il aurait apprécié plus exactement l'état actuel de la Société, et qu'il aurait vu autre chose que de simples disputes d'hommes à hommes, et de misérables tracasseries, dans les dissentiments qui l'affligent. La question, certes, est en elle-même d'un ordre bien autrement élevé. Il ne s'agit pas de querelles d'école, d'arguties de logique, mais des vérités fondamentales d'où dépendent et l'avenir de la Religion, et les futures destinées du monde politique. On n'a rien à se dire, absolument rien, quand on ne comprend pas cela. Qui voudrait perdre un quart d'heure à discuter quoi que ce soit dans le cercle où le P. R. semble se placer? « En France, dit-il, on ne voit que M. de Lamennais pour ou contre. On croit que c'est de même ailleurs, et particulièrement dans la Compagnie. » Eh ! c'est le contraire, précisément. En France, on sait, on sent qu'aujourd'hui il n'y a plus d'hommes ; que leurs noms, quels qu'ils soient, ne sont que des formules abrégées pour désigner telle ou telle des doctrines qui remuent la Société entière ; et c'est là ce quon ne croit pas assez ailleurs, et particulièrement dans la Compagnie.
Le monde se partage en trois grandes classes d'hommes : ceux qui veulent et qui travaillent à préparer le développement plein et complet des principes catholiques, dans tous les ordres sans exception ; ceux qui s'efforcent d'effectuer l'abolition absolue du catholicisme ou du christianisme sur la terre; ceux qui prétendent le conserver, en le modifiant dans le sens du gallicanisme ou du protestantisme.
De là trois partis politiques correspondant à ces trois classes d'hommes : le parti révolutionnaire, qui pousse à l'anarchie; le parti gallican, qui tend au despotisme de l'ancien régime et à l'asservissement de rÉghse; le parti catholique, qui réclame toutes les libertés constitutives de l'ordre chrétien, comme dans la Belgique.
On voit que tout cela est autre chose qu'une question personnelle ou qu'une question de logique.
Examinons, maintenant, la position qu'ont prise les Jésuites au milieu de ces divers partis, et les conséquences qui en résultent nécessairement.
Ayant cru devoir chercher leur appui dans l'autorité publique, dontles doctrines, toujours mauvaises, varient perpétuellement, il leur a fallu, premièrement, demeurer étrangers à cette grande guerre du Christianisme contre les erreurs modernes, et par conséquent renoncer à toute influence véritable, c'est-à-dire à toute influence spirituelle; — secondement, flatter à quelque degré les opinions diverses, et par là, au fond, déplaire à toutes, en même temps qu'il en résultait pour eux une apparence de fausseté, et un obstacle, on doit le dire, funeste, au progrés de la vérité et de l'esprit cathohque ; — troisièmement, ménager, circonvenir le Pouvoir, ce qui n'a fourni que trop de prétextes au reproche général d'intrigue qu'on leur fait, et qu'on a trés-dangereusement étendu à tout le clergé.
Liés ainsi extérieurement au parti gallican, séparés par le fait du parti catholique, dans le sens où il a été défini plus haut, — sans force aucune, dés lors, — ils devaient tomber au premier choc, et tomber sans gloire : c'est aussi ce qui est arrivé. Mais, de plus, la nécessité où ils se sont mis de flatter certains hommes attachés à des doctrines contraires, qu'ils n'ont pas cessé d'attaquer en secret, ainsi que les hommes qui les défendent, par toutes sortes de moyens détournés, €achés, et dés lors peu dignes de la loyauté qui est de devoir pour tous. Je suis en état de fournir de nombreuses preuves de ce fait, et le dernier Mémorial en contient une assez remarquable. Il faudrait évidemment renoncer à soutenir la cause catholique, si l'on ne parvenait à mettre un terme à cette guerre sourde, plus dangereuse que toute autre pour la vérité. Qu'on lise ce qui a été écrit de part et d'autre, on verra que jusqu'ici on s'est borné à dire : « Mes Pérès, de « grâce, n'attaquez pas, car nous serions obligés de parler. » Je doute qu'on pût trouver un exemple d'une plus grande modération. Quant à l'article du Mémorial, sur l'élection des Assistants, en vérité il n'est rien au monde de plus indifférent
pour nous autres Français, et il faudrait être étrangement fait pour se passionner pour ou contre le P. Rosaven.* Mais on a cru devoir repousser un outrage grossier fait à un homme vénérable, le P.Brzozowski.Ce ne serait pas, ce me semble, aux Jésuites de s'en plaindre. Qu'ils conçoivent donc une fois pour toutes que l'on ne s'occupe point d'eux ; que l'on ne pense point à eux ; qu'à l'avenir, comme par le passé, jamais la paix ne sera troublée que par eux; et qu'il ne faut rien moins que le devoir pressant et rigoureux de défendre la vérité catholique dans toute son intégrité, pour que Ton surmonte le dégoût de discussions semblables à celles auxquelles ils ont donné lieu jusqu'ici. En veut-on une preuve? Ja pourrais nommer le grand-vicaire à qui le P. Barrât a écrit, pour sa régie et celle du diocèse, que « mon dernier ouvrage était rempli d'hérésies. » Qu'ai-je dit? et me suis-je seulement plaint?
Quant à mon opinion sur l'Ordre en lui-même, elle est fondée sur l'étude approfondie que j'en ai faite, ainsi que de son histoire. Je puis me tromper, très-assurément, mais trés-assurément aussi, si je me trompe, c'est avec une pleine bonne foi. Il y a dans la Société des choses que j'admire; il y en a, en même temps, qui me paraissent fâcheuses, surtout dans les temps actuels. Je désirerais qu'elle pût se modifier en quelques points pour répondre mieux aux besoins présents; je suis même persuadé que son existence dépend de cela. Ne peut-on être dans cette persuasion, sans devenir, par cela même, un ennemi de la Compagnie de Jésus? Qu'on lise ce que j'ai écrit du clergé en général. Serais-je donc aussi, par hasard, un ennemi de tout le clergé? Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours, en ce qui regarde les Jésuites, des règles de jugement si parlicuHères? Je ne veux, je n'aime que ce qui est vrai; je suis prêt à rendre compte de ce que je pense au monde entier. Si je me suis jusqu'à présent abstenu de développer mon opinion sur la Compagnie, verra-t-on, dans cette réserve, un esprit d'hostilité? Qu'elle dise un seul mot, mon silence cessera.
Voilà, mon digne ami, mes sentiments tels que Dieu les voit. 11 y aurait sans doute mille et mille choses à ajouter; mais que peut-on dire dans une lettre? Hélas! qu'on regarde l'état du
monde, qu'on écarte le voile du passé, celui même du présent, et aussitôt tout apparaîtra sous un point de vue qui ne ressemble guère à celui qui préoccupe tant d'esprits, d'ailleurs distingués.
Je répondrai incessamment au bon et cher P. Manara, que j'aime d'une tendresse de frère. Vous connaissez, cher ami, celle que j'ai pour vous.
Dans le grand combat dont l'issue déterminera l'avenir du monde, je ne vois que quatre positions possibles pour les Jésuites : ou ils se joindront franchement aux défenseurs du Cathohcisme, et alors on ne fera qu'un avec eux; ou ils resteront neutres, et alors ils seront trop nuls pour qu'on songe seulement à s'occuper d'eux en aucune façon; ou ils attaqueront loyalement les doctrines qu'on oppose aux philosophes et aux gallicans, et alors on se fera une guerre noble, franche, chrétienne, et qui ne sera pas sans utilité; ou enfin ils continueront d'accuser, de décrier en secret, de frapper par derrière, de blesser dans la nuit, et alors, quoi qu'ils fassent, ils n'échapperont pointa la responsabilité de leurs paroles, et, traînés au grand jour, il faudra qu'ils soutiennent publiquement leurs inculpations, ou qu'ils subissent l'opprobre justement dû à la lâche imposture et à la ténébreuse calomnie.