‹ CorrespondanceChapitre 29 sur 224 · A M. LE BARON DE VITROLLES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VITROLLES

Le 23 novembre 1829.

Votre lettre, mon bon ami, m'attriste profondément. Il y a de cruelles époques dans la vie, et je l'éprouve doublement par votre expérience et par la mienne. Toutefois il faut prendre courage, et supporter en homme le sort commun de l'humanité. Indifférence, oubh, trahison, noirceur, ingratitude, voilà le monde; il est bien hideux, lorsqu'il se montre sans voile; aussi ne saurais-je vous exprimer le dégoût et l'horreur qu'il m'inspire ; c'est un des motifs qui me retiennent ici : au moins y ai-je quelque repos; au moins n'y suis-je pas exposé à rencontrer messieurs tels et tels, avec l'odieux cor-

tége des souvenirs qui se rattachent à leurs noms. Pour vous, mon ami, d'autres devoir* ne vous permettent pas cette vie de solitude, et vous avez d'ailleurs besoin de plus d'activité. Ce que je souhaite pour vous, avant tout, c'est que vos affaires personnelles s'arrangent de manière que vous soyez déhvré d'embarras et d'inquiétudes de ce côté; après cela, la pairie, et un emploi qui vous occupe sans vous surcharger. Le reste me paraît peu désirable, et dans quelques mois M. de Polignac sera certainement de mon avis. Il préside le Conseil S mais je doute fort qu'il préside aux événements. Je ne vois pas une personne, quelle que soit son opinion pohtique, qui croie à la durée du ministère aciuel : il n'inspire ni confiance, ni crainte, ni espérance; vrai mannequin de gouvernement qu'il faudrait peindre en tête du poëme de la Pitié. On avait parlé de la création de sous- secrétaires d'État; Berryer devait être du nombre; il paraît que ce projet a été abandonné; j'en suis bien aise pour notre ami, qui ne pouvait que perdre à ce changement de position. Le temps n'est pas venu où les honnêtes gens pourront se sacrifier utilement, et il ne faut pas qu'ils se laissent entraîner à fonder quelque espoir de salut sur de petites combinaisons d'hommes et d'étroites vues du moment. Ni le bien ni le mal ne sont où l'on croit les voir ; après tant de mécomptes, on devrait le savoir, et que racheter la rente, ce n'est pas racheter la société.

Mille hommages respectueux à M™^ de VitroUes. Amitiés à Oswald et à Guillaume, et à vous, cher, tout ce qu'il y a de plus tendre au fond de mon cœur.

Le 30 novembre 1829.

J'ai reçu, il y a deux jours, votre si intéressante lettre du 10 novembre. Quelque triste que soit votre manière de voir,

* Allusion à la nomination toute récente de M. de Polignac comme président du Conseil. Pour les motifs qui la déterminèrent, voir les Études histo- 11. 7

je la partage sur tous les points, et je ne prévois, comme vous, que des événements de plus en plus douloureux. Ce monde est condamné, et trop justement condamné. Si la société doit renaître, ce ne sera qu'après le supplice. Il faut bien en prendre son parti, car nos plaintes, nos murmures, ne changeront pas les décrets divins ni les lois éternelles de la Providence. Que ce qui doit aller à la mort' aille à la mort; que ce qui doit tomber sous le glaive tombe sous le glaive! nous pouvons le dire, puisqu'un prophète le disait, il y a prés de trois mille ans.

Vous avez vu, dans lesjournaux, le départ de la Bourdonnaie : il est sorti, en homme d'esprit, avant d'être chassé K Personne ne croit que les autres tiennent devant les Chambres; du moins ils ne tiendront pas longtemps. Jamais on ne vit si grande pitié. Ils sont là, demandant grâce : « Laissez-nous, et nous ne ferons rien; nous vous en donnons notre parole d'honneur. )) La crainte et la rage qui avaient éclaté au premier instant se sont changées en un mépris auquel jamais il n'y eut rien de semblable. Et cependant la Révolution s'est organisée pub]iquement;*elle a formé ses cadres par ses Associations provinciales, prêtes désormais à s'armer au premier signal. On traîne dans la boue la plus sale et le prince et ses ministres; on gronde, on menace, on parle en maître. Voilà où nous en sommes, et ce qu'a produit le dernier effort de la volonté royale. L'Espagne n'est guère mieux, si elle est mieux : un roi circonvenu, dominé par ceux qui l'ont déjà renversé

riques et politiques du principal promoteur des Ordonnances de juillet. — Voici au surplus un fragment de la leltre à laquelle répondait Lamennais ; « L'effort de la volonté royale s'est épuisé à ramasser çà et là quelques noms propres. Quant aux choses, personne n'y a pensé. On serait même tout près de savoir mauvais gré à ceux qui voudraient qu'on y pensât. 11 est plus commode de se nourrir d'illusions, et, faute de flatteurs, on se flatte soi-même. » — M. deVitrollesà Lamennais, Paris, 14 novembre 1829.

* M. de la Bourdonnaie, scrii du cabinet par suite de l'irritation qu'y jetaient ses prétentions allicres, ses tracasseries incommodes, son manque absolu d'initiative, ne fit preuve d'esprit, en celle circonstance, qu'en décochant à ses ex-collègues un mot cruel, mais sans loyauté : — Il s'agissait de jouer ma tête, dit-il, fai voulu tenir les cartes. Au moment où il tenait ce langage, le coup d'État de 1830, s'il était au fond de la situation, y était encore à l'insu de M. de Polifînac et de ses collègues.

une fois; point de finances, point de lois, point d'administration; le peuple mécontent. Là aussi couve une grande catastrophe, dont le contre-coup se fera ressentir en Italie. Et, tandis que le mal développe une puissance d'action si prodigieuse, tout dort pour le bien, tout bâille, tout se tait : Date mi la chocolala * /

Voici ma réponse au bon P. Manara; veuillez la lire, afin que vous sachiez tout ce qui se passe de ce côté. Je n'aurai pas au moiiîs, quoi qu'il arrive, à me reprocher d'avoir manqué de franchise et d'ingénuité. Mon désir le plus ardent serait qu'il n'y eût qu'une seule pensée, un seul effort, pour soulever le jïîonde au-dessus de l'abîme où il va s'enfonçant chaque jour.

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