‹ CorrespondanceChapitre 32 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

A la Chênaie, le 14 janvier 1830.

Je vois bien, monsieur le marquis, par ce que font nos ministres, ou plutôt par ce qu'ils ne font point, qu'ils ne vous consultent guère; aussi, d'après leur première allure, n'ai-je jamais présumé qu'ils dussent s'adresser à vous. Ils ont plus près d'eux, ne vous en déplaise, des gens qui leur conviennent mieux, de vrais hommes d'État, point spéculatifs S mais grands spéculateurs. Voyez comme ils se taisent, depuis que le si-

inconvénients graves qui rébuitent de ce qu'il n'est pas assez exclusivement renfermé dans les choses de conscience. Vous ne sauriez croire combien l'influence acquise ainsi engendre d'inimitiés contre l'Ordre.

« Enfin, l'éducation, en France, manquait par la base, je veux dire par l'instruction religieuse solide : beaucoup de pratiques de piété, nulle connaissance des preuves de la Foi, et peu de véritable esprit du Christianisme. Aussi la plupart des élèves se perdaient-ils en entrant dans le monde. Il aurait mieux valu leur mettre des idées saines dans la tête que de leur faire écrire des lettres à la sainte Vierge^ comme cela se pratiquait dans plusieurs collèges. Il serait superflu d'entrer dans plus de détails; tout dépend du premier point dont j'ai parlé : c'est de là que sortiront les destinées futures de la Compagnie.

* Ce mot, qu'on a déjà pu remarquer dans quelques-unes des précédentes lettres de Lamennais à M. de Coriolis, est une allusion à une parole de M. de la Bourdonnaie, par laquelle cet homme politique cherchait à exprimer poliment son dédain pour les vues abstraites du solitaire de la Chênaie, quand il en parlait à M. de Coriolis, avec lequel il avait des rapports assez intimes, et aussi, nous le croyons, quelques liens de parenté.

lence est en hausse ; pas un mot, pas un signe, pas un geste. (( En voilà, de la politique ! » comme disait feu la Harpe. Mais vous, monsieur, avec vos songes, à quoi êtes-vous bon? Et, en conscience, que peut-on faire d'un homme qui ose dire au roi qu'il doit être roi? Nous approchons de l'époque où force sera pourtant aux bouches ministérielles de s'ouvrir; et, si j'en juge par ce que la Gazette et la Quotidienne nous disent chaque jour, il en sortira de belles choses. Je ne saurais quelquefois m'empêcher de penser que Dieu a permis l'invention du représentatif, dans un siècle d'orgueil, afin d'humilier les hommes en leur montrant jusqu'où peut aller la bêtise humaine.

Il y a, en France, quelques millions d'hommes qui veulent l'ordre, la Religion, la paix ; quand ceux-là comprendront, comme le comprennent les Belges, que pour jouir de ces biens il faut qu'ils aient le courage de les conquérir; — qu'eux aussi ont des droits sacrés que nul ne peut leur enlever légitimement; qu'il y a des libertés acquises à tous les peuples chrétiens, pour lesquelles, lorsqu'on en est digne, on doit savoir combattre et mourir ; — alors il sera temps de parler de restauration, alors on pourra lever les yeux et saluer l'aurore de la renaissance sociale; jusque-là, nulle espérance, mais le juste suppHce de la sottise et de la lâcheté.

Veuillez dire, je vous prie, à M™^ de CorioHs à quel point je suis sensible à son souvenir; le sien m'est trop présent pour que souvent, au saint autel, je n'en forme pas, ainsi que du vôtre, une prière.

Au milieu des incertitudes du triste avenir vers lequel nous marchons, une chose du moins est bien certaine, et c'est, monsieur le marquis, le respeclueux et tendre attachement avec lequel je ne cesserai jamais de vous être dévoué.

P. S. Je suis confus des soins que vous voulez bien prendre pour me procurer le Journal des Savants. Je supplie votre amitié de n'y pas attacher trop d'importance. Ce recueil me serait utile, mais il ne m'est pas nécessaire.

Le 22 janvier 1830

Je ne veux cependant pas tarder davantage à vous écrire. Le froid excessif que nous avons eu, et qui dure encore, nie glace l'esprit aussi bien que les doigts, et ma santé même s'en ressent. Je crains que votre température de Turin ne soit guère plus agréable. A Toulouse, le thermomètre a descendu au-dessous de 15 degrés. On n'entend parler que de gens morts de froid, et quelques autres de faim. Ils n'ont pas dû, ces pauvres malheureux, regretter beaucoup ce monde, malgré les progrès incontestables de la civihsation et du bonheur du peuple. Quand on vient à penser à certaines existences, il se présente à l'esprit d'étranges idées, et l'on admire comment il se fait que la société subsiste. Sur cent personnes, il y en a quatrevingt-quatre qui ne laissent pas, après elles, de quoi se faire enterrer, et, dans le nombre, il s'en trouve qui ne sauraient parvenir à mettre, entre elles et la mort, un fagot et un morceau de pain.

Nous attendons l'ouverture des Chambres pour vous envoyer quelques nouvelles. D'ici là, nous sommes condamnés au rabâchage des journaux, attaquant et défendant, aussi sottement les uns que les autres, un ministère gelé, en attendant la débâcle prochaine. Je ne sache rien d'aussi dégoûtant que notra état actuel : c'est la guerre des punaises et des araignées. Quand donc apparaîtra-t-il un homme qui écrase ces insectes? Mais le temps n'est pas venu. Et puis, c'est bien plutôt par les efforts des masses que par l'ascendant individuel que la société peut renaître désormais.

Voilà donc la Grèce schismatique confiée par les Hautes Puissances à un roi protestant : ce choix est une humiliation pour deux d'entre elles, et une faute encore plus grande. Mais nul aujourd'hui n'a le sentiment de ce qu'il doit à son honneur et à sa conservation même.

La nomination qu'on a trouvée /à, parmi les papiers de

L... XII S est sans doute, venant d'un tel homme, un sujet de consolation ; et celui qui a reçu celte haute marque d'estime en est, et doit en être profondément touché, en même temps qu'il a mille raisons de bénir la Providence que la chose n'ait pas été plus loin. Vous savez qu'à cet égard il n'a jamais changé d'opinion. L'obscurité, avec l'indépendance qui l'accompagne, tel est son lot et son seul désir. Ainsi, rendons grâces à Dieu : je le prie de répandre sur vous et la paix et la joie, s'il en est de réelles en ce monde. v

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