A M. LE BARON DE YITROLLES
Le 22 janvier 1830.
Je pense souvent à vous, mon bon ami, quoique je ne vous écrive guère. Outre mes nombreuses occupations qui envahissent de proche en proche tous les moments de la journée, je suis encore appesanti par la mauvaise santé, et, depuis un mois, par le froid, qui m'ôte toute espèce de ressort. Cela ne m'empêche pas de former, au fond d'un cœur qui vous est tout dévoué, mille vœux pour vous et pour les vôtres, désirant, espérant que cette nouvelle année vous sera moins pénible que la précédente. Je sais trop peu ce qui peut vous être tout à la fois et bon et doux, pour donner à ces souhaits de la terre un objet bien précis; mais ils n'en sont pas pour cela moins vifs, et je ferais mieux, si je savais mieux faire.
Savez-vous quelque chose de votre destination future? Ceux de qui elle dépend sont-ils disposés comme vous le voudriez? Trouvez-vous en eux bienveillance et zèle? Hélas! c'est, ou à peu près, vous demander si les hommes ne sont plus homme^^, s'ils ont cessé d'être indifférents, égoïstes, ingrats. Je serais bien surpris si vous me répondiez : Oui. Vous verrez, sans aucun doute, le commencement de la session, et, cela étant, vous verrez de belles choses. On avait essayé de tout, excepté
* La désignation de Lamennais pour le cardinalat, trouvée dans les papiers laissés par Léon XII (délia Genga).
de rien : c'est dans celte citadelle que le ministère se retranche. Que fait-il ? rien. Que dit-il? rien. Rien est son opinion, son système, sa politique ; et je trouve, d'après cela, que le libéralisme n'a pas si grand tort de prétendre qu'à celle question : « Que nous donnerez vous? » la Chambre aussi doit répondre : « Rien. » J'aime l'esprit de conséquence, et il faut qu'un système soit complets Au reste, quoi que fassent les députés et quoi que devienne le ministère, cela ne changera pas grand'chose à la question principale, et l'avenir, certainement, n'est pas dans le budget.
Les journaux qui, par parenthèse, sont plus sots que jamais, m'ont appris que Rerryer se présentait comme candidat à la Chambre ^; je crains qu'il ne regrette, avant peu de temps, la tranquillité et l'indépendance qu'il sacrifie je ne sais en vérité à qui ni à quoi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis persuadé qu'il ne peut rien sortir d'utile et de salutaire du mouvement actuel de la politique ; partout où elle est pour quelque chose, on ne peut ni faire ce qui est bon ni dire ce qui est vrai. De part et d'autre, on se joue autour de quelques idées de convention, ou plutôt de quelques mots sans aucun sens, ou, ce qui revient au même, auquel chacun attache un sens différent, et raisonne en conséquence. Tout est encore, dans toutes ses parties, organisé pour la destruction, et j'aimerais autant entreprendre de bâtir un palais dans le cratère de l'Etna que d'établir aujourd'hui quoi que ce soit. Adieu, cher; tenez pour bien établi que personne ne vous aime plus tendrement que moi.
* ... Je suis obligé, cher ami, de dire que les ministres n'en sont pas réduits au rien absolu. Le roi a signé hier l'ordonnance qui me crée pair, avec six autres bons garçons, tels que la Bourdonnaie, Puyvert, Beugnot, etc. , etc. . . Après cela, je sais bien que, si la maison brûle, peu importe d'y être assis dans un fauteuil ou sur une chaise... — M. de Vitrolles à Lamennais, le 28 janvier 1830.
* M. Berryer se présentait effectivement, sous le triste patronage du ministère Polignac, aux élections de la Haute-Loire.
DE LAMEiNNAIS. 113