‹ CorrespondanceChapitre 39 sur 224 · A MADEMOISELLE ANGÉLIQUE DE TRÉMEREUC · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE ANGÉLIQUE DE TRÉMEREUC

A la Chênaie, le 16 avril 4830.

Hélasî oui, il y a bien longtemps, mon excellente amie, que nous ne nous sommes dit quelques pauvres paroles. Où est le temps qu'au moins deux fois le jour nous oubliions parfaitement, dans rintimité si douce de nos jaseries et de nos folies, les misères de ce triste monde? Maintenant nous voilà, vous de votre côté, moi du mien, séparés l'un et l'autre de la bonne Villiers et de la gaie Ninette; et Dieu sait quand nous pourrons encore une fois nous retrouver ensemble! Il est certain, ou à peu près, que je n'irai pas à Paris celte année; mais l'abbé

G fera ce voyage, et ce serait pour lui une grande joie que

de vous accompagner, vers le mois d'août ; ce n'en serait pas pour moi une moindre que de vous voir, au moins quelques instants. Si vous venez à Trémigon, rien ne sera plus facile. Arrêtez-vous donc à ce projet, qui est le meilleur, et n'allez point compromettre, en changeant d'idées, cette sagesse dont jusqu'ici la réputation a été si solidement affermie. D'ailleurs^ vous savez tout le plaisir que vous feriez à des gens qui vous aiment de cœur. S'il est besoin, j'ordonne à Clara d'interposer son autorité. Cette pauvre petite chère nièce, qu'il y a longtemps que je ne l'ai vue! Vous ne pouvez, en bonne conscience, me refuser la consolation de l'embrasser après tant d'années. Elle trouvera son oncle bien vieilli, mais pas de cœur, du moins pour vous et pour elle. Mon frère doit prochainement apparaître dans vos contrées; mais, comme vous n'êtes pas à Saint-Brieuc, je crains beaucoup qu'il ne puisse vous voir, d'autant plus...

(Le reste de cette lettre manque.)

Le 16 avril 1830.

Voici la lettre que j'attends de vous; mais, hélas! elle laisse encore subsister l'inquiétude, et celte inquiétude va croissant. Je crains que l'état de cette santé si chère n'altère la vôtre, n'altère celle de M. de Senfît : prenez courage, Dieu aidera ; je ne cesse de le prier pour vous. Que mes prières ne sont-elles meilleures!

Ce pauvre marquis d'Âzeglio! il tremblait, l'an dernier, pour sa femme, et maintenant c'est à celle-ci de craindre et de pleurer. L'étrange chose que la vie! mais il faut la prendre telle qu'elle est; Dieu ne l'avait pas faite ainsi, et notre tâche est de la refaire comme elle était originairement, avant le jour fatal où il fut dit à celui de qui nous la tenons : Tu mourras de mort l Cette parole, aujourd'hui, on l'entend partout : on la dit aux nations, on la dit aux rois, et ils ne s'en inquiètent guère; on la dit aussi aux ministres, et ceux-ci y sont plus sensibles; car, en tant que ministres, ils voudraient bien ne pas mourir : cela n'est pas du tout de leur goût. Cependant la sentence n'est pas moins irrévocable pour eux, et je la crois près d'être exécutée sur M. de Polignac et ses collègues. Ils « n'iront pas longtemps, » comme on dit. Les médecins, réunis en consultation^ se divisent, et leurs divisions éclatent. Ils vont même jusqu'à s'en prendre au malade, « qui ne veut pas guérir, » disent-ils. Hélas ! on peut bien croire pourtant que ce n'est pas l'envie qui lui manque. Que lui manque-t-il donc? de savoir et de pouvoir; rien que cela. On dit que les ministres, ne sachant plus que faire, se sont mis à jouer aux dés (au Dey); l'enjeu est de 50 millions que la France payera, et, si le dé est favorable à M. de Bourmont, ainsi qu'il s'en flatte, on lui décernera nationalement le surnom d'Algérien.

Oserais je vous prier de faire jeter à la poste la lettre ci-incluse; j'ai quelque raison pour ne pas la faire partir d'ici.

Mille vœux les plus vifs et les plus respectueux ^

* Lettre supprimée : — A M"^" labaronne Champy. La Chênaie, 31 avril 1830,

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