A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 9 mai 1830.
Si VOUS croyez, monsieur le marquis, que je n'ai pas eu depuis six semaines un seul moment à moi, vous croyez bien; je n'eusse pas, sans cela, gardé si longtemps un silence qui me pesait trop pour ressembler le moins du monde à de l'oubh. Il s'en faut bien que dans cette vie, contrariée de tant de manières, et chargée de tant de Hens, on fasse toujours ce qu'on voudrait faire. Demandez plutôt à M. de Pohgnac; il en sait quelque chose, et encore n'est-il pas au bout. Voici venir les élections; si elles se faisaient selon son gré, on devine facilement ce qu'elles seraient: de bonnes gens bien attentifs aux paroles du maître, bien dociles, bien simples, un peu moins seulement que les enfants de Ninive, qui ne distinguaient pas la main droite de la gauche ; car il serait dangereux et, vu le progrés des lumières, honteux en même temps, qu'ils
5 avril dans les rues de Madrid, fut estimée presque à l'égal d'une victoire par les libéraux espagnols. Elle détruisait de fond en comble le laborieux éditice de Louis XiV.
confondissent la gauche avec la droite : ce serait là certainement, pour le ministère, le beau idéal d'une Chambre des députés. Est-ce là aussi celle que nous aurons ? Vous ne le pensez pas, ni moi non plus, je vous le jure. Les étranges principes soutenus hautement par les journaux appelés royalistes ont dû donner fort à penser à plus d'un homme qui ne se doutait pas de quoi il s'agissait. La question, désormais, est posée nettement. De fait et de droit, il s'agit de savoir si, sous des formes qu'on déclare être complètement vides de réalité, la France acceptera l'arbitraire pur, le régime absolu du bon plaisir, tel que le conçoivent Ferdinand et son valet de chambre ^; ou si elle conservera, au risque de toutes les conséquences que peut entraîner la lutte, des hbertés qui sont devenues le premier besoin politique des peuples, et dont les souverains semblent partout prendre à tâche de faire sentir l'indispensable nécessité pour la sûreté de tous. Pour moi, comme catholique, je déclare que je ne crains au monde rien plus que le despotisme, qui, dans le siècle où nous vivons, avec les idées régnantes, serait la mort de la Rehgion. L'Église étouffe sous le poids des fers dont le pouvoir temporel l'a chargée; et la liberté qu'on a demandée au nom de l'athéisme, il faut maintenant la réclamer au nom de Dieu ; alors il y aura véritablement autorité, obéissance, parce que la Société, garantie contre toutes les forces sans règle, aura repassé sous l'empire du droit. Voilà ce qu'il est grand temps que l'on conçoive, et ce que ne conçoivent guère, ou point du tout, ces niais de grande race, appelés royahstes. Toutefois, à cet égard, une lueur d'instinct commence à percer, même au miheu d'eux, et cette lueur est comme le signal, à peine encore visible, du salut qu'on peut espérer dans l'avenir ^.
* Ferdinand VII d'Espagne et Calomarde.
^ M. de Coriolis répond ainsi, le 16 mai : «Je ne me sens pas plus de penchant que vous pour le despotisme de cour, et de quelle cour!... Mes preuves sont supérieurement faites à cet égard, je pense ; mais, entre nous deux, j'appréhende terriblement que ces niais de grande race, comme vous les' nommez si bien, n'arrivent, s'ils y arrivent, à concevoir la Liberté selon le Catholicisme presque aussi sottement qu'ils ont conçu et conçoivent le Pouvoir selon la Monarcliie. Prenez garde à ne pas trop prendre votre espé-
Veuillez, je vous prie, offrir mes respectueux hommages à madame de Coriolis; je serais heureux d'apprendre que sa santé est moins faible qu'elle ne l'était, il y a deux ans, lors-
rance pour la réalité!... En un mot, si c'est pour trouver des Potter que vous faites le voyage de Paris..., restez où vous êtes!... »
Trois jours plus tard, M. de VitroUes, répondant à une lettre, malheureusement perdue, que lui écrivait Lamennais, s'exprime en ces termes :
« J'aurais besoin de vous voir, mon bon ami, pour mille raisons, et surtout parce que je ne vous comprends plus; en vérité, et sans fausse modestie, je pense que c'est ma faute. Je ne sais pas un mot de ce que veut dire « le développement, du principe de liberté, qui peut seul sauver la Société. » Je sais bien que l'homme a une indépendance naturelle, mais je sais aussi qu'elle lui serait inutile s'il n'en faisait pas le sacrifice à l'établissement social. N'est-ce pas vous qui m'avez dit que l'homme n'était que ce que la Société le faisait ; qu'il lui devait tout, jusqu'à sa pensée et à sa parole. Ce doit être vous, si ce n'est pas moi. Appelez-vous donc « le développement « du principe de liberté » de réduire autant que possible ce sacrifice de l'indépendance naturelle? Trouvez-vous trop grande, chez nous, la part qu'on fait à l'activité sociale? Diminuez, si vous le pouvez, le joug religieux et le joug politique, et vous en aurez bientôt fini de la France et de la Société tout entière. Vous êtes frappé des abus du pouvoir : combien le seriez-vous desaulres! Quels hommes imaginez-vous, indépendants de leurs intérêts, séparés de toute passion?... Vous voyez bien que je ne vous comprends pas.. El ce pauvre despotisme, dans lequel je voudrais bien me réfugier si quelqu'un le savait faire... Mon ami, vous marchez tout seul, avec votre belle et pure imagination. Vous êtes bien haut, mais c'est dans les nuages, et loin de notre pauvre planète, dont vous ne changerez ni la forme ni les façons. Qui a mieux dit que vous que ce n'est pas impunément qu'on se sépare des idées reçues et acceptées par tous?... Très-cher, vous êtes seul, vous ne serez compris par personne. Voilà ce que c'est aussi que de passer, solitaire, des années de suite à la Chênaie! Le monde use les esprits; il les tient à une sorte de niveau qui est assez bas dans l'échelle des idées; mais la solitude nous conduit, peu à peu, à une excentricité qui a bien aussi son mal et ses dangers.
« Moi qui suis réduit au positif, je vous dirai que le ministère est en travail. Un nouveau garde des sceaux va remplacer M. de Courvoisier, qui se retire, ainsi que Chabrol. Montbel passe aux finances... lui voilà trois ministères en neuf mois. C'est le premier président de Grenoble qui endossera la simarre, et notre célèbre Peyronnet aura l'Intérieur. On fait un ministère de grands chemins, et c'est Capelle qui en sera ministre et secrétaire d'État. Le reste ne vaut pas de vous être cité... On me parle d'aller présider un collège électoral dans les Basses-Alpes, à Digne. Je demande grâce pour la fatigue, et surtout pour la bourse, si on ne le juge pas absolument nécessaire... aux destins de la France. » — M. de VitroUes à Lamennais. Paris, 19 mai 1850.
Nous laissons au lecteur l'appréciation de ces divers pomts de vue, et le
que je quittai Paris : j'attends avec impatience le moment où j'y pourrai revenir, afin de vous réitérer de vive voix, monsieur le marquis, l'assurance de tous les sentiments que je vous ai voués.