A M. BERRYER
Le 22 mai 1830.
Il y a bien longtemps, mon cher ami, que vous me tenez rigueur; pas un seul mot de vous. Vous savez pourtant combien il m'est doux de recevoir de vos nouvelles, et combien aussi il pourrait m' être utile d'avoir votre avis sur ce qui se passe. Tout annonce que nous touchons à de grands événements : plaise à Dieu qu'ils amènent un état de choses meilleur! En attendant, ce pays-ci est dans de cruelles alarmes :-la bande d'incendiaires qui désole la Normandie y a pénétré, et déjà plusieurs crimes de ce genre ont été commis dans notre voisinage ; nous n'avons nous-mêmes échappé que par un grand bonheur; car, il y a peu de jours, deux hommes tentèrent d'incendier, pendant la nuit, l'une de nos fermes, située à une portée de fusil de la maison: ils s'étaient déjà introduits dans le grenier à foin, lorsqu'un domestique qui y couchait les effraya; ils prirent la fuite, et on les poursuivit vainement. On a arrêté plusieurs personnes suspectes; mais je n'ai pas ouï dire qu'on fût sur la trace d'aucune révélation importante.
M. Ruelle, qui vous remettra cette lettre, doit s'arrêter quelques jours à Paris, pour une affaire dont il vous parlera: c'est un homme excellent, plein de droiture, de probité et de mérite, et à qui je prends un vif intérêt. 11 aurait besoin d'être appuyé près du garde des sceaux ; j'ai pensé que vous ne refuseriez pas de lui rendre ce service, et je vous en prie instamment. Il s'agit d'une place de juge de paix, que personne n'est
soin de décider qui avait les pressentiments les plus justes, de l'homme du monde, perdu dans le détail de la politique, ou du solitaire de la Chênaie, absorbé dans ses rêveries.
plus que lui en élat de bien remplir: sa nomination réjouirait le pays, qui en craint beaucoup une autre.
Permettez aussi que je vous rappelle ma triste affaire avec Saint-Victor. Voilà des années que j'attends le léger débris que cet homme devra me restituer, après avoir dévoré le reste de ma fortune. Je vous demande en grâce de terminer. Si petit que soit le solde de compte qui me reviendra, j'en ai besoin, et grand besoin, pour acquitter mes propres dettes.
Veuillez faire agréer mes respectueux hommages à M™*' Berryer. Que devient Arthur? Dites-lui que je l'embrasse tendrement. Tout à vous, cher ami, du fond de mon cœur.
Le 24 mai 1830.
Je profite à la hâte d'un moment que j'ai de libre pour soUiciter quelques mots de vous sur la santé de la comtesse Louise, sur la vôtre et sur celle de M. de Senfft. Il y a longtemps que je suis privé de vos nouvelles, et ce silence m'inquiète. C'est comme la nuit où l'on craint tout. Je songe aux chaleurs de Turin, qui vont bientôt recommencer, à cet air mou, étouffant, que je n'ai respiré nulle part ailleurs, et je vous plains d'être exposés à son influence ; le nôtre est meilleur, mais on nous le gâte bien. Tout le pays est dans l'alarme; nous sommes entourés d'incendiaires * qui dévastent à la fois
* Les incendies de 1850 connmencèrent, dès le mois de mars, dans quelques contrées de la basse Normandie; ils se multiplièrent, aux mois d'avril et de mai, dans les départements du Calvados et de la Manche, de manière à faire penser qu'il y fallait voir l'effet d'une machination dont les partis se soupçonnaient et s'accusaient réciproquement. Les choses en vinrent au point que le rétablissement des Cours Prévotales fut agité en conseil des ministres. Plusieurs bataillons de troupes de ligne, des renforts de gendarmerie, même quelques escadrons de la garde royale, furent envoyés dans les cantons ravagés, et y restèrent cantonnés jusqu'au mois d'août. On pressa les poursuites judiciaires, on prit plusieurs incendiaires qui se laissèrent condamner et subirent leur supplice sans donner la moindre lumière sur la mystérieuse origine de ces désastres. On en est resté réduit, pour toute explication, à croire qu'une monomanie étrange s'était emparée tout à coup des paysannes de
la Normandie, la Picardie et la Bretagne : des villages entiers et plusieurs fermes ont été brûlés dans notre voisinage; l'une des noires n'a échappé que par un hasard heureux. Déjà, dans la nuit, deux incendiaires avaient pénétré dans le grenier à foin; un domestique, couché dans ce grenier, se réveille, demande qui est là; les incendiaires fuient, et on les poursuit vainement. Des lettres menaçantes pour la ville ont été jetées dans les rues de Dinan ; les autorités ne savent que faire : nul concert, nulle activité dans les mesures qu'on prend pour arrêter ce fléau et pour remonter à sa source. Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que les scélérats qui parcourent les campagnes ont nécessairement, presque en chaque heu, des comphces qui leur procurent des moyens de vivre et un asile ; ce qui prouve une grande organisation antérieurement formée : l'objet évident est d'agiter le peuple, de le soulever, et de lui mettre les armes à la main. En plusieurs endroits, on est parvenu à persuader aux paysans que ce sont les nobles qui font brûler leurs maisons. On ne sait comment cela finira. Malgré un grand nombre d'arrestations, il ne parait pas qu'on ait obtenu de révélations importantes. Nul incendiaire, du moins ici, n'a même été pris sur le fait, de sorte que la justice ne peut voir en eux que des vagabonds, qu'il faudra, après une détention plus ou moins courte, remettre dans la société. Pour un crime si nouveau, il faudrait des lois toutes nouvelles. Cependant voilà la Chambre définitivement dissoute % et, comme ils disent, le grand combat-électoral va recommencer: je doute que son issue soit favorable au ministère; il n'obtiendra du moins aucune majorité capable de l'affermir. Alors que fera-
certains districts. En effet, sur dix incendiaires surpris et jugés, on comptait huit filles de campagne. — Voir les procès de Désirée Amand, Joséphine Bailleul, etc., etc.
* Définitivement décidée, le 21 avril, par la majorité du conseil, cette mesure fut décrétée le 16 mai ; l'ordonnance de dissolution convoquait les collèges électoraux d'arrondissement pour le 23 juin, les collèges de département pour le 3 juillet, et fixait la réunion des deux Chambres au 5 août suivant. M. de Polignac avait conseillé de les réunir à Orléans. — « Quelques ohstacles, dii-il dans ses Éludes historiques et politiques, peut-être aussi l'arrivée prochaine du roi de Naples à Paris, empêchèrent qu'il ne fût donné suite à cette proposition. »
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l-on? Le hasard en décidera. Personne n'ose penser, personne n'ose prévoir; on se laisse emporter aux événements. Pour moi, je n'attends rien que des peuples mômes, éclairés par cette lumière qui sort des calamités. 11 est temps que les bons s'unissent pour se défendre légalement contre quiconque attaque leur sûreté et leurs droits ; on ne tardera pas à sentir cette nécessité en France. L'état actuel est trop violent pour se prolonger beaucoup. Il faut qu'on en vienne enfin à pouvoir dire, en parlant de quelque chose de violent et d'effectif: — Que Dieu aide la cause juste !