A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, le 21 septembre 1830.
Je vous écris deux mots très à la bâte, mon cber ami. En arrivant ici, j'ai été d'abord vous chercher, et j'ai appris que vous étiez, depuis quelque temps, parti pour Toulouse. Mon opinion, que je ne puis développer en ce moment, est nonseulement qu'on peut prêter le serment, mais qu'il n'impose aucune obhgation à laquelle on ne soit déjà tenu en conscience, c'est-à-dire, à seconder les efforts du Pouvoir actuel pour maintenir l'ordre et nous défendre d'une anarchie épouvantable.
M. de Potter est un homme qui ne croit pas, mais d'ailleurs honnête et loyal, et qui a été le principal promoteur de lunion entre le libéralisme, ami de l'ordre, et le cathohcisme; union qui doit s'effectuer partout sur la base d'une liberté vraie, unique garantie possible de la sécurité commune.
Vous avez pu voir le prospectus d'un nouveau journal, intitulé Y Avenir^; j'ai promis d'y coopérer, et j'en conçois de grandes espérances, bien qu'on doive s'attendre à ce qu'il choque quelques-uns des préjugés dont plusieurs fois nous avons ri et gémi ensemble : un succès et un grand succès paraît lui être assuré. On s'occupe, en ce moment, à réunir des actionnaires. Les actions sont de 5,000 fr., et se subdivisent en coupons de 500 fr.; les unes et les autres portent d'abord intérêt à 5 pour 100, et donnent droit, en outre, à une participation aux bénéfices, proportionnelle au nombre d'actions. Ne pourriez-vous pas trouver des actionnaires à Toulouse? Je suis persuadé que ce placement serait avantageux, et que, de plus, on contribuerait à un bien, qui, selon mon opinion, peut de-
* Fondé par M. Harel de Tancrel, de concert avec l'abbé Gerbet.
venir immense. Répondez-moi, je vous prie, là-dessus, le plus tôt possible. Veuillez faire agréer mes hommages respectueux à M'"« de Coriolis.
Vous savez, mon cher ami, ce que je vous suis, et ce que je ne cesserai jamais d'être pour vous.
Tari?, le 29 septembre 1830.
Je reçois votre lettre du 22; deux autres sont arrivées depuis mon départ, à la Chênaie ; toutes m'affligent extrêmement par ce que vous me dites de la santé de la comtesse Louise, et en général de voire position. Prenez courage; Dieu viendra au secours : c'est dans les temps de souffrance, lorsque tout s'ébranle et chancelle dans le monde, que l'âme doit se raffermir en s'élevant au-dessus de la région des tempêtes. La faillite inattendue de mes libraires vient de me replonger moimême dans une mer sans fond de difficultés et d'amertume. Je me retrouve sous le poids d'obligations auxquelles je n'ai aucun moyen de satisfaire. Cependant je compte sur la Providence; je m'abandonne à elle, et je goûte encore, dans la tristesse même et l'inquiétude inséparables d'un pareil état, un peu de cette paix que l'homme ne donne point, et qu'il ne saurait ôter.
On va pubHer ici un journal dont vous avez dû voir le prospectus ; il paraîtra le 1 5 octobre ; son titre est V Avenir, et son but, d'unir, sur la base de la liberté, les hommes de toutes les opinions attachées à l'ordre. Cette tentative, que les circonstances favorisent merveilleusement, ne sera pas, je crois, sans succès : j'en espère un bien immense. Il existe parmi nous une grande masse de libéraux qui ne veulent pas plus de l'anarchie que du despotisme, et qui comprennent que l'oppression d'un parti par un autre parti n'est pas de la hberté, mais de la tyrannie; ceux-là viennent en foule se ranger sous la bannière de V Avenir ; le clergé aussi s'y réfugie. Certains
royalistes restent seuls en arrière, et parmi ceux-là même, il y en a beaucoup que le temps éclairera.
Nous sommes dans les plus vives alarmes sur la Belgique. Bruxelles est dans un état affreux ^ On ne sait pas encore qui l'emportera. Le roi des Pays-Bas s'est indignement joué de la bonne foi des Belges; il est maintenant le Néron de ce malheureux peuple qui monire une admirable énergie. Quoi qu'il arrive, il est impossible que la maison de Nassau règne désormais sur lui.
L'Allemagne entière est dans un état de fermentation sourde^ Puissent les souverains s'éclairer, avant que leur ruine devienne inévitable ! Ceci n'est point une maladie accidentelle de tel ou tel peuple, mais un changement presque total d'existence pour le genre humain. On m'interrompt à chaque minute.
Je finis pour que cette lettre parte par la poste de ce jour.
* Le 25 août 1850, à la suite d'une représentation de la Muette de Portici, où se trouve rappelée celte révolte des Napolitains contre les Espagnols, à laquelle le pêcheur Masaniello a laissé son nom, une insurrection avait éclaté à Bruxelles. Liège se leva presque aussitôt, aux cris de Vive la liberté! vive Potier ! vivent les bannis! A bas Van-Maanen! L'ancien drapeau national (rouge, noir et jaune) fut arboré. Le 28 août, un arrêt du roi convoqua les Etats généraux à La Haye. Le prince héréditaire (prince d'Orange) vint, le ^ septembre, à Bruxelles. La démission de M. Yan-Maanen fut acceptée. Mais, tandis qu'on feignait de déférer aux vœux populaires, on réunissait des troupes, on les plaçait sous les ordres du prince Frédéric des Pays-Bas, et, le 21 septembre, Bruxelles avait à défendre, derrière ses barricades relevées, les libertés qu'elle croyait avoir conquises trois semaines auparavant. « Le sang fut répandu à flots, » dit un historien peu suspect de sympathie pour la cause des Belges, « et lorsque le prince Frédéric, obligé d'évacuer la ville, se retira sur la route d'Anvers, le parti démocratique s'empara du gouvernement de Bruxelles. Par une délibération spontanée, un conseil de régence prononça la déchéance du roi Guillaume, comme celle de Charles X avait été prononcée à l'Hôlel de Ville de Paris. » Pendant cette lutte mémorable, le général Juan Van-Halen avait commandé les insurgés.
^ Les troubles allemands de 1830 commencèrent à Aix-la-Chapelle. Co-. logne s'agita presque aussitôt, et, l'émotion populaire gagnant de proche en proche, les provinces rhénanes furent bientôt en fermentation. A Leipsick, le 7 septembre; à Dresde, à Brunswick, deux jours après; à Copenhague, même, le 14 du même mois; à Berlin, le 18; à Schwerin, à léna, le 2i ; à Chemnitz, à Cassel, presque aussitôt; à Vienne, le 50 octobre, des mouvements populaires furent signalés et réprimés.