A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, 3 octobre 1850.
Les paroles que vous ine transcrivez, mon cher ami, sont dignes de vous, c'est-à-dire, admirables ^ Oh! que vous avez raison : « Ce n'est désormais que des peuples qu'il faut attendre le salut des peuples. » Eh ! bien, donc, travaillons à nous sauver; je crois que VAveMir contribuera, et beaucoup, à répandre celte idée salutaire. La peur elle-même dispose les esprits à écouter la voix de la raison. Tout ce qui n'est pas perdu de jacobinisme ou de royalisme se rapproche de nous, et plusieurs avec enthousiasme. Les abonnements arrivent en foule, et le succès paraît assuré. M. Harel de Tancrel, notre rédacteur principal, homme, sous tous les rapports, distingué, eut l'honneur de vous écrire, il y a deux jours, pour vous donner les renseignements qui vous manquaient et que vous désiriez ; il a réclamé en même temps votre coopération, comme écrivain, et pour ma part, je serai tout fier^de me trouver votre frère d'armes.
Vous voyez par les journaux notre position politique ; le gouvernement comprend mal la sienne. Il a Tair de penser que, dans tout ce qui s'est fait, il n'y a eu qu'un changement de roi. Deux choses, surtout, inquiètent en ce moment : la guerre extérieure qui devient chaque jour plus imminente, et le procès des ministres ^ ; il y a eu au moins deux belles occa-
' « ... Yoici ce que j'écrivais à un de mes anciens amis, un ancien administrateur : « On se croit encore au congrès des rois, quand, grâce à la stu- « pidité des rois, on en est arrivé au congrès des nations. L'intelligite, Veni- « dimini, ils les ont dédaignés, et, de surdité en surdité, d'aveuglement en (f aveuglement, de sottise en sottise, d'ingratitude en ingratitude, ils en sont à « l'inexorable : nunc morere! Ce n'est désormais que des peuples que j'at- « tends le salut des peuples; des rois, je n'attends rien, et ils m'ont quasi « guéri de la maladie dite légitimité. » — M. de Coriolis à Lamennais, lettre du 27 septembre 1850.
2 Le procès des ministres datait du 3 août, jour où ils furent mis en accusation pour crime de haute trahison, sur la proposition de M. Eusèbc Sialverte, prise eri considération par la Chambre des députés.
L'arrêté de cette Chambre qui détermina le mode des poursuites est daté
sions de les sauver; on les a manquées, parce qu'on manque tout, et que Ton n'a l'intelligence de rien; aujourd'hui, l'on doit concevoir les plus vives craintes pour eux. Hélas ! celui que généralement on juge le plus coupable, n'était que fou^ : j'ai appris, à cet égard, des choses presque incroyables.
Veuillez dire, je vous prie, à M'"" deCoriohs combien je suis touché de son souvenir, et lui faire agréer mes respectueux hommages.
Je finis, parce qu'on m'interrompt. Ce qui ne finira jamais, c'est la vive amitié que mon cœur sent pour vous, et qui fait sa joie dans ces tristes temps.
Paris, 4 octobre 1830.
Je ne me doutais pas, mon excellent ami, que la comtesse Louise eût été, à beaucoup près, aussi mal que vous me la représentez dans votre lettre du 28 septembre. Grâce à Dieu, nous avons maintenant des espérances qui, j'en ai la confiance, s'accroîtront chaque jour; car un mieux, dans les maladies de ce genre, est presque toujours décisif.
Ce serait de vive voix qu'il faudrait discuter les questions que fait naître l'état présent de l'Europe. Il est impossible de s'entendre par lettres; il est également impossible de se faire, à létranger, une idée juste de notre position intérieure : elle offre de grandes ressources, mais qui ne se développeront peut-être qu'après une nouvelle crise, que la guerre étrangère rendrait surtout inévitable ; malheureusement elle peut éclater sans que personne la veuille. La question de la Belgique présentera des difficultés extrêmes ; d'un côté, rien au monde ne peut désormais renouer les Hens de ce malheureux pays avec la Hollande : il y a une mer de sang entre lui et la maison de
du 28 septembre suivant. Les quatre ministres faits prisonniers étaient à Vincennes depuis la nuit du 5 septembre. Nous ne savons au juste de quelles occasions de salut Lamennais entend parler dans le passage où il mentionne pour la première fois ce notable incident politique. * Il s'agit, sans doute, de M. de Polignac.
Nassau ; d'un autre côté, laissera-t-on les Belges se constituer en un État indépendant ^ ? Ils en ont le droit incontestable; mais qu'est-ce que le droit dans la situation où est l'Europe depuis des siècles? Quoi qu'il arrive, je crois fermement qu'une invasion de la France exalterait au plus haut degré l'esprit national ; que tout le monde, à peu près, sentirait que le premier intérêt, comme le premier devoir, serait de repousser d'abord les puissances envahissantes, sauf à recommencer ensuite les querelles intestines. Nous ne voulons point d'intervention , et encore moins de conquête. Si notre existence comme peuple est compromise, l'Europe apprendra une nouvelle fois ce que peuvent 32 millions d'hommes combattant pour tout ce qui fait l'homme, l'indépendance du pays, et prêts, on le verra, à mourir pour elle.
Et si je pouvais entrer ici dans le point de vue catholique, que de choses il y aurait à dire! Le catholicisme français rendu à lui-même, libre de tout ce qui le dénature, pauvre, et par là même grand et fort, régénérera le monde.
Écrivez-moi, mon cher ami; donnez-moi des nouvelles, des nouvelles heureuses de la comtesse Louise, et croyez plus que jamais à l'inaltérable tendresse que je vous ai vouée.
Juilly, le 13 octobre 1830.
Je vous écris de Juilly où je suis venu me reposer, c'est-àdire, travailler loin du tumulte de Paris. Je retournerai après-
* L'Angleterre et la Prusse étaient les deux puissances européennes le plus directement intéressées dans cette question. La première de ces deux puissances ne pouvait souffrir qu'Anvers fût placé d'une manière permanente sous l'action, même morale, delà France. Le royaume des Pays-Bas était sa création chérie. La restauration de la maison de Nassau était un de ses meilleurs souvenirs. — La Prusse, de son côté, était, par ses provinces rhénanes, en contact direct avec la Belgique. Le triomphe du catholicisme et de la démocratie l'atteignait à la fois comme État protestant et monarchique. Qu'on ajoute aussi les liens de famille qui mettaient les Nassau en rapports étroits avec la Prusse (le roi des Pays-Bas était beau-frère du roi de Prusse), avec la Russie (le prince d'Orange avait épousé la grande-ducbesse Anna Paulowna, sœur du czar), etc., etc., on entreverra les difficultés dont parle ici Lamennais, n. 1-2
demain dans cette dernière ville, suivre mes tristes affaires, qui ne seront pas finies de sitôt, et qui même, selon toutes les apparences, fatigueront le reste de ma vie ; la vôtre continue d'être cruellement tourmentée par les inquiétudes que vous donne la comtesse Louise. J'espérais dernièrement que le mieux se déciderait ; mais il paraît que la Providence veut encore vous éprouver tous. Je consulterai quelque médecin sur ce que vous me demandez, et si j'en reçois une réponse raisonnable, je vous en ferai part. Que vous dire encore? Patience : c'est le mot de la terre; il se traduit plus haut dans le mot de joie. C'est tout ce que nous savons de la langue du ciel. Il y a quelque espérance d'éviter la guerre, au moins une guerre immédiate : remercions-en Dieu. Les catastrophes que faisait craindre le procès des ministres paraissent aussi moins imminentes depuis quelques jours ^ Si aux deux extrémités de notre société (les extrêmes se touchent) on ne trouvait pas les royalistes et les jacobins, la paix intérieure ne serait pas troublée, et l'ordre s'établirait, pour ainsi dire, de lui-même; car presque tout le monde le désire et en sent le besoin. Notre gouvernement est doux, et veut être juste; mais, à mon avis, il comprend mal sa position, et ceci peut amener de nouvelles secousses. Les gens à prophéties contribuent aussi, pour leur part, à troubler les esprils faibles. Cela fait plus d'une sorte de mal, en inquiétant les uns^ et en empêchant les autres de se ralher à un ordre de choses qu'ils croient devoir finir à jour fixe; et, en ce genre, il n'est point de si absurde extravagance qui ne se loge à merveille dans certaines têtes plus extravagantes encore : vous en connaissez et j'en connais un assez grand nombre de ce modèle.
* Cinq jours après, le 18 octobre, une tentative fut faite pour enlever les ministres prisonniers, que le gouvernement, on le savait, voulait soustraire à une condamnation capitale. Le général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, lit mettre en batterie, à cette occasion, quatre pièces d'artillerie chargées à mitraille, et les journaux annoncèrent, avec une certaine emphase, qu'il comptait s'en servir contre les fous qui renouvelleraient l'attaque du 18 octobre. Ce fut justement à l'occasion de ces troubles populaires qu'éclata une scission marquée entre le ministre de l'intérieur (M. Guizot) et le préfet de la Seine (M. Odilon Barrot), laquelle amena peu après la retraite de 51 M. de Croglie, Guizot et Mole.
Si vous voulez avoir une idée de ce que la France gagnerait au retour de Charles X, voici un mot de lui. On parlait en sa présence de M. de Polignac. « Il m'a, dit-il, fait régner un an de plus. » Voyez ce qu'il lui faudrait pour régner deux ans. Dieu a bien fait toutes choses.
Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de la comtesse Louise; j'ai si grand besoin de la savoir mieux! et non-seulement pour elle, mais pour vous, et M. de Senfft K
Paris, 20 octobre 1830.
Dieu vous l'avait donnée. Dieu vous l'a ôtée *: que son saint nom soit béni! Hélas! que je sens bien votre peine, et que je la partage vivement î Ainsi donc se dénouent les plus doux liens de la terre, et nous nous en allons mouillant de nos larmes le chemin qui conduit à cette autre vie, la seule réelle, la seule désirable, qui nous est proposée comme but, et promise comme récompense; et voilà pourquoi il est écrit: Pleurez peu sur le mort, farce quil repose; et encore: Keureux les morts qui meurent dans le Seigneur l Dans ces temps de désordre et de calamités, ne plaignons pas ceux à qui le Père céleste dit : Entrez dans la paix ! Pleurons sur nous-mêmes, qui avons tant encore à combattre et à souffrir! Je suis inquiet de la santé de M'»^ de Senfft et de la vôtre. Au nom de Dieu, prenez sur vous : nous nous reverrons tous, nous nous retrouverons tous là où pour jamais il n'y aura plus ni vicissitudes, ni larmes. Adieu, mon ami; je vous serre sur mon cœur.
* Lettre supprimée : — A M°« la baronne Champy, Juilly, 14 octobre ^ La comtesse Louise venait de voir finir ses longues souffrances.
Juilly, 31 octobre 1830.
Voilà voire lettre du 18, qui a été bien retardée. Elle me brise le cœur. Oh! que le bon Dieu vous aide, vous soutienne, vous console ! Je me meurs d'épuisement ; mes forces sont usées, et chaque jour j'ai à porter le poids de quelque malheur et de quelque tristesse nouvelle. Mes affaires empirent de plus en plus, et j'ai à me défendre contre une guerre de coalition. Courage sous la croix! courage, ne nous laissons pas abattre un instant. Ce travail si pénible, c'est le travail qui enfante le ciel: il est là; il est tout près de nous; levons les yeux, nous y touchons presque. Oh! que ce moment sera beau, qui finira fout et commencera tout, qui finira tout sur la terre, et commencera tout pour l'éternité ! Encore une fois, que Dieu vous aide, vous soutienne, vous console! Demandez la même chose pour moi.