A M. LE JIARQUIS DE CORIOLIS
Juilly, le 5 décembre 1830.
Je vous écris ces deux mots fort à la hâte, mon cher ami, pour vous donner au moins signe de vie et pour vous remer-
* Lamennais comparut, le 31 janvier 1831, avec MM. Lacordaire et Waille, devant la cour d'assises, comme prévenu de provocation à la désobéissance aux lois, et d'excitation à la baine et au npépris du gouvernement. Ces deux délits résultaient, suivant l'accusation, de deux articles de l'Avenir : le premier, de M. Lacordaire, intitulé : Aux Évêques de France (25 novembre 1830) ; le second, de Lamennais, intitulé : Oppression des catholiques (26 novembre). La thèse soutenue se résumait ainsi : « Les Évêques devraient recevoir leur institution du chef de l'Église, sur la présentation des fidèles. — Une loi déterminerait le mode de leurs assemblées. — Le gouvernement renoncerait à salarier les prêtres qu'il cesserait de nommer. » Les trois accusés furent acquittés. Selon les bruits du palais, Lamennais n'aurait été absous qu'à une seule voix de majorité, et M. Lacordaire seulement en vertu du partage égal des voix.
cier. Votre article est admirable; il est, d'un bout à l'autre, empreint du plus beau talent; cependant des circonstances et des convenances, que je ne puis vous expliquer dans une lettre, ne nous permettent pas de nous en parer en ce moment: tout maintenant est du jour, de l'heure, et presque de la minute.
Des associations catholiques, pour la défense légale de nos droits, s'organisent dans une grande partie de la France ; Toulouse ne suivra-t-elle point cet exemple, elle qui est faite pour le donner?.
Les articles signés C. de C. sont de M. deCoux; ceux signés H. L. G., de l'abbé Lacordaire; H., de M. Harel; F., de M. Rohrbacher.
Lacordaire et moi nous avons comparu devant le juge d'instruction. Le public ne conçoit rien au procès qu'on nous intente, lorsque nous n'avons demandé et ne demandons que l'exécution, égale pour tous, de la Charte; il est possible que le gouvernement ne donne pas de suite à cette affaire. Pour nous, il nous serait doux d'être jugés par toute la France qui lira l'accusation et la défense.
Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes inaltérables sentiments.
Juilly, le 16 décembre 1830.
Nous n'avons point encore de décision pour notre procès ; en attendant, l'on s'occupe de celui de ces quatre pauvres hommes qui ont présidé aux 'obsèques de la dynastie de Charles X ^ ; personne n'en peut prévoir l'issue, et je crains beaucoup qu'elle ne soit tragique, à cause de l'irritation d'une partie du peuple, excité par ceux que mécontente l'ordre de choses actuel : d'un autre côté, malgré les protestations du gouvernement, on est fort loin d'être rassuré sur les appréhen-
* Les ministres appelés à répondre, devant la Chambre des Pairs, de& illégalités qui amenèrent la révolution de juillet.
sions de guerre ; vous en pouvez juger par quelques discours prononcés aux Chambres. En effet, qui oserait prévoir un avenir de deux mois, au milieu des secousses qui ébranlent l'Europe entière? Avant que la question de la Belgique soit terminée, la Pologne en soulève une non moins grave, assurément, mais avec moins de chances d'une issue semblable ; car que peut, humainement parlant, ce royaume mutilé contre le colosse du Nord, environné de ses nuées de barbares? Toutefois, Dieu est grand, et s'il a résolu de faire justice au noble peuple des Jagellon et des Sobieski, il soufflera sur les Tartares, et les dispersera comme le sable de leurs déserts.
Mais remarquez bien que ce sont partout les populations catholiques qui s'agitent , et reconnaissez l'impulsion divine qui les pousse à secouer le joug de la force anti-chrétienne pour, en définitive, affranchir l'ÉgUse et sauver le monde par elle. Gardez-vous de voir dans ce mouvement, qui deviendra universel, une œuvre de destruction et l'agonie de la Société ; c'est, au contraire, la régénération de la Société mourante qui commence ; c'est la réaction de l'intelligence contre la force brute, la réaction du christianisme contre l'athéisme des gouvernements; c'est le travail, laborieux sans doute, de l'enfantement d'une ère nouvelle qui commencera, je le crois, les destinées de l'homme sur la terre, en constituant le genre humain dans l'unité catholique. On le verra plus clairement, lorsqu'à l'heure marquée, et qui n'est pas venue encore, apparaîtra le Pontife envoyé, le Grégoire VII du dernier âge, que les peuples attendent sans le savoir. En attendant, qui auronsnous pour successeur de Pie YIIP? Certainement celui qu'il faut maintenant à l'Église. Je n'en sais pas plus, et cela me suffit.
* Le successeur de Pie YIII fut le cardinal Maur ou Mauro Capellari, de l'ordre des Gimaldules, qui avait reçu de Léon XII (le 13 mars 1826), avec la pourpre des cardinaux, la charge de préfet de la Propagande. Il fut élu le 2 février 1831, après soixante-quatre jours de siège vacant, et prit le nom de Grégoire XVI.
Juilly, le 23 décembre 1830.
Je reçois vos deux petits billels du 13. Vous veniez d'apprendre les événements de Pologne ^ Je pense comme vous qu'on n'arrêtera pas le mouvement qui entraîne dans l'abîme la vieille société européenne; mais je crois déplus que ce mouvement est tout providentiel, et qu'il n'est au fond que l'effort du christianisme pour renaîtie, et reconstituer le monde sous une forme nouvelle. Mieux que personne, vous connaissez les anciens gouvernements : que pouvait-il sortir delà? Qu'était-ce, et qu'est-ce encore qu'une irréparable corruption? y trouvez-vous ce qu'il faut de vie pour la rendre aux nations pourries elles-mêmes? Laissez aller!... Dieu fait son œuvre, et les peuples sont ses ministres, sans le savoir, assurément. Cher comte, ne vous trompez pas sur le pays même qui, à juste titre, vous intéresse particulièrement ^. 11 est vrai, tout y est debout, mais le travail invisible des vers a détruit intérieurement ce qui présente encore l'apparence de la force, et cette colonne est vide; au moindre choc elle tombera en poudre. Mais il faudrait encore causer de tout cela. Et de l'Éghse, qu'en dirons-nous? Oh! qu'elle se relèvera grande, lorsque Dieu enverra celui qui doit fonder la dernière époque de la société humaine ici-bas ! Je le vois, cet homme, et je ne le verrai pas; j'assiste à la création qu'opérera sa parole,
* L'insurrection de Varsovie, en date des 29 et 30 novembre 1850, à la suite de laquelle le grand-duc Constantin fut obligé de se retirer avec les troupes russes placées sous ses ordres. Un gouvernement provisoire fut proclamé, au nom de S. M. l'Empereur et roi de Pologne, Nicolas I". Il se composait du prince Adam Czartoriski , du nonce Niemcewitz, des sénateurs Kochanowski et Dombrowski, du comte Pac, des députés Lelewel et Ostrowski. Le général Joseph Chlopicki avait la direction suprême du mouvement révolutionnaire. Les deux chambres de la Diète lui conférèrent le titre de dictateur; mais il se démit bientôt de ces hautes fonctions et laissa Skrzynecki en possession de l'autorité militaire, sous le titre de généralissime.
* L'Autriche. Rapprocher ce passage des événements de 1848.
et mes yeux n'en seront pas témoins. Mais que cela est beau, même à la distance d'où nous le contemplons! et qu'il est doux de penser que peut-être on peut concourir en quelque chose à préparer ce merveilleux spectacle! Je comprends M'^'" de Senfft; ses vues sont justes autant qu'elles sont grandes; elle ne se trompe que sur un point, sur moi.
Les quatre ministres sont sauvés ^ ; leur sang ne souillera point les pages qui raconteront la victoire de Juillet. On avait de vives inquiétudes. Paris et la France doivent leur salut à la fermeté patiente de cette admirable garde nationale, qui, sans exercer la plus légère violence, a contenu pendant deux jours les masses populaires mises en mouvement par des hommes pervers. Nous voilà tranquilles pour quelque temps. Si nous évitons la guerre extérieure, et si le Pouvoir est assez sage pour tenir loyalement ses promesses du mois d'août, le bien qu'on veut, et qu'on doit vouloir, s'opérera, je l'espère, sans de nouvelles secousses.
* Le procès des ministres (MM. de Polignac, de Peyronnet, Chantelauze et Guernon Ranville), commencé le 15 décembre 1830, s'acheva le 21, au milieu des plus terribles agitations. Des flots de peuple battaient les murs du Luxembourg, et réclamaient à grands cris le châtiment des hommes du coup d'Etat. La Pairie, — et il faut l'en louer, — ne céda point à la pression du dehors. Elle reconnut les ex-ministres coupables du crime de trahison, tel ■qu'il était prévu par l'article 56 de la Charte de 1814; et, comme aucune pénalité n'était édictée pour ce crime non défini par le Code pénal, ce fut en combinant les articles 7, 17 et 18 de ce Code qu'on en lit sortir une peine, la déportation, qui, faute de territoire désigné hors de France, se transformait en une détention dite perpétuelle. On y joignit la mort civile pour donner -quelque satisfaction à la colère publique. L'arrêt fut prononcé à dix heures du soir. On répandait à dessein que les accusés étaient condamnés à mort, et pendant que la foule, abusée, se repaissait de celte chimère, MM. de Montalivet, ministre de l'intérieur, Ladvocat, lieutenant-colonel de la garde nationale, et le colonel Feisthamel, avec une escorte de cavalerie, parvinrent à transporter jusqu'à Vincennes, en passant par les boulevards extérieurs et la barrière du Trône, les quatre malheureux dont la vie était en si grand péri!.