‹ CorrespondanceChapitre 52 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

Paris, le 14 novembre 1830.

Votre bel article, mon cher ami, paraîtra très-prochainement dans y Avenir j qui prend l'avance sur le pubhc pour vous en remercier. 11 y a des royalistes, et même beaucoup, qui ne partagent pas vos sentiments ; ils entrent en fureur, lorsqu'on leur dit qu'il serait à propos de défendre sa vie et ses biens, si on les attaquait; de défendre sa liberté religieuse, la liberté défaire élever ses enfants à son gré, etc., etc. ; cela ne leur entre pas du tout dans la tête, et il semble qu'ils se consoleraient de la révolution de juillet, s'ils étaient bien sûrs qu'on les débarrassera de toutes ces odieuses libertés qui sentent le jacobinisme; et comme, au fond, le gouvernement ne demande pas mieux que de les satisfaire sur ce point, ils pourraient dormir fort tranquilles, si tous les catholiques voulaient s'accommoder de cette tant bonne et douce autorité qui vous ote la peine de penser, de vouloir et d'agir, toutes choses qift rendent la vie si triste, et avec lesquelles, — - comme on le voit d'abord, — il n'y a pas d'ordre possible.

On parle beaucoup de la paix et de la guerre. M. Bignon

» Sur la mort de la comtesse Louise

nous apprit hier que, bien qu'il y ait de nombreuses causes de guerre, il croyait néanmoins à la durée de la paix.

Il existe toujours, dans une partie de la population de Paris, un fond de fermentation qui vient du malaise matériel, et du mécontentement de la marche incertaine, timide et mesquine du Pouvoir. Rien ne s'établit, et ce qui s'étabUt moins que tout le reste, ce sont les finances. Le budget de cette année présentera, dit-on, un déficit de 3 à 400 milUons. On ne laisse pas d'être généreux envers les cultes. Nous avons proposé de supprimer le salaire des prêtres catholiques; M. Mérilhou répond en demandant que l'on salarie le rabbin. Il faut, en vérité, que l'on se croie bien riche pour donner de l'argent aux Juifs! il est vrai que Rothschild en a perdu beaucoup.

Vous connaissez trop bien, mon cher ami, les sentiments que je vous ai voués, pour qu'il soit besoin de vous en reparler ici.

Paris, le 16 novembre 1830.

J'ai reçu votre lettre du 2, toute- pleine de bonté et de cette affection vraie qui console de tant de choses. On m'a dit que la Gazette n'avait pas encore inséré la nécrologie que je lui envoyai le même jour que je vous écrivais. Je voudrais trouver quelqu'un qui pût parler aux gens de ce journal, mais je ne connais personne. 11 y a là le dernier degré de l'égoïsme et de la bassesse. Oh! ne regrettez pas, au moins pour elle, pour son bonheur propre, celle qui est partie devant nous. Ceux qui restent sont les seuls à plaindre. A mesure qu'on va, la vie devient plus dure ; et pourtant notre devoir est de la supporter comme Dieu nous l'envoie. Je prie mon cher comte de ne pas se laisser aller à cette mélancolie qui ruinerait peu à peu ses forces; elles nous sont nécessaires pour accomphr ici-bas notre œuvre. Abandonnons-nous sans impatience au cours du temps ; il nous portera bientôt là où nos vœux tendent. J'ignorais ce que vous me mandez au sujet de Rodolphe : cela m'afflige sans m'étonner. Ici nous vivons au jour le jour, dans la posi*

tion la plus fausse du monde. Le Pouvoir nouveau ne veut point ou ne sait point sortir de la position qui a perdu l'ancien ; aussi est-il sans force. Tout le monde dit : « Gela ne saurait durer, » et tout le monde a raison. — Mais qu'aurons-nous après? — à cela, point de réponse. L'avenir estnoir comme une nuit de janvier. Pour moi, je ne crois pas à la possibilité d'aucun gouvernement stable d'ici à un assez long temps; et cet intervalle, je pense que l'on doit l'employer à conquérir les vraies, les grandes libertés qui seront le fondement nécessaire de l'ordre futur qui se prépare.

Mes évanouissements ont cessé ; mais la cause reste, c'està-dire, la fatigue, le chagrin, l'inquiétude. Conservez-moi toujours, l'un et l'autre, dans votre cœur, cette petite place qui m'est si chère.

Juilly, le 21 novembre 1830.

J'ai reçu avant-hier, à Paris, mon cher, mon excellent ami, les deux si bonnes et si touchantes lettres que vous et madame de Senfft m'avez écrites le 15. Je profite, pour vous en remercier, du premier moment que j'ai de libre. J'arrivai hier ici pour y prendre un peu de repos dont j'ai un extrême besoin, et le travail m'y poursuit, et ne me laisse pas un instant de relâche. Les évanouissements ont cessé, mais la faiblesse est grande, et l'angoisse encore plus. Dieu viendra au secours ; espérons en lui, en lui seul. Plus nous allons, plus nous devons apprendre à ne compter en rien sur les hommes. Ce qui me console de tout, c'est la persuasion profonde où je suis que le résuUat final des commotions qui ébranlent le monde sera l'affranchissement de l'Éghse, et que l'Éghse, affranchie et renouvelée en elle-même, sauvera la Société. Elle ne peut pas être sauvée par le Pouvoir; il faut qu'elle le soit par la Liberté, qui reconstituera le Pouvoir, après avoir, si Ton peut le dire, reconstitué les croyances. Au-dessus de nous, le ciel est noir et chargé de tempêtes, mais plus loin, à l'horizon,

il brille de lumière, de calme et de sérénité. Ceci est le commencement de la dernière époque du genre humain: doit-on s'étonner que tout change? Rompons avec le passé qui rompt avec nous, que rien désormais ne peut ni soutenir, ni ramener, et entrons avec confiance dans cet avenir vers lequel la puissante main de Dieu pousse, non pas un" peuple, mais tous les peuples, mais le monde entier haletant de fatigue et d'espérance.

Lorsque vous aurez occasion d'écrire à Mod... *, veuillez faire dire à l'abbé Baraldi que je suis fort sensible à l'intérêt qu'il continue de prendre à moi, et à l'amitié qu'il me témoigne; que j'espère, avec l'aide de Dieu, ne rien dire ni ne rien faire qui ne soit digne d'un prêtre catholique ; mais que, placés dans des situations si différentes, il n'est pas surprenant que nous n'envisagions pas les choses sous le même point de vue, et que le temps éclaircira tout. C'est, en vérité, tout ce que je puis répondre aux choses de l'autre monde qu'il m'a écrites.

Adieu, cher ami; je suis à vous et à M"^ de Senfft du plus profond de mon cœur.

Juilly, le 5 décembre 1830.

Deux mots seulement pour ne pas laisser d'interruption dans nos lettres. Ce que vous désirez pour Y Avenir sera fait; ce journal produit un effet immense, et qui passe de beaucoup tout ce qu'il était raisonnable d'attendre. J'espère qu'il contribuera puissamment à réconcilier les esprits en France, et à opérer l'affranchissement complet des calhoHques. Des associations se forment partout pour réclamer, par toutes les voies légales, les libertés promises, et qui sont notre droit, comme le droit de tous. Sans doute nous trouvons des oppositions; mais ces oppositions sont notre force, parce que la force ne

* Modène, où habitait la comtesse Riccini, intimement liée avec la famille de Sentft.

se développe que par le combat. Deux de nos numéros ont été saisis; nous avons, Lacordaire et moi, comparu devant le juge d'instruction, et nous ignorons encore si le gouvernement donnera suite à cette affaire ^ Nous n'avons pas à redouter le procès dont on nous menace. L'opinion publique est pour nous, et il sera beau d'avoir à défendre, en présence de la France, la cause de tous les Français. Car ce que nous voulons, ce que nous demandons, ce que nous obtiendrons tôt ou tard, c'est la liberté égale pour tous.

Il y a peu de jours, la guerre paraissait imminente ; aujourd'hui, nous avons de grandes espérances de paix. On parle même d'un traité d'alliance offensive et défensive avec l'Angleterre ; si cette nouvelle se vérifie, bien des calamités seront épargnées à la France et à l'Europe.

Prenez courage et comptez sur Dieu. Je recommande à notre cher comte de ne se point laisser aller à une tristesse extrême qui ne serait pas chrétienne. Nous nous retrouverons tous un jour là où il n'y a plus de larmes, mais le repos, mais la joie; une joie pleine qui ne finit point.

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