‹ CorrespondanceChapitre 59 sur 224 · A M. L'ABBE · texte numérisé non relu

A M. L'ABBE

Juilly, 30 mars 1831.

11 me revient de tous côtés que d'horribles calomnies, qui paraissent avoir été fabriquées à Aix, se répandent contre moi dans le midi de la France. On m'accuse d'avoir engagé deux ecclésiastiques, l'un dans une conversation qui a dû avoir lieu à Paris, l'autre dans une lettre, à s'unir à moi pour écraser Vépiscopat; à quoi l'on ajoute diverses circonstances qui sont, comme le premier fait, d'infâmes impostures. Je sais, grâce à Dieu, et je n'ai jamais été tenté d'oublier que je dois aux èvêques, non-seulement respect, mais obéissance entière, hors

* D'après une des leUres qui suivent celle-ci, elle nous paraît, ainsi que la lettre 524, avoir été adressée à M. de Mazenod.

le seul cas où ils seraient eux-mêmes en opposition avec le chef de l'Église; depuis quatre mois, j'ai renouvelé plusieurs fois cette profession de mes sentiments, et si j'étais capable d'en avoir de différents, je me ferais horreur à moi-même. Cependant il n'est pas douteux que les calomnies dont je parlais tout à l'heure circulent de diocèse en diocèse, et qu'il en résulte un grand scandale. Je dois à l'Eglise, je me dois à moi-même, de défendre ma réputation comme prêtre, et par conséquent d'essayer, par tous les moyens possibles, de remonter à la source des odieux mensonges par lesquels on cherche à me déshonorer dans l'esprit des catholiques. S'il y avait à Aix un archevêque, c'est à lui que je m'adresserais directement; mais ce siège est vacant et le sera peut-être longtemps encore. Permettez donc, monsieur, que je vous supplie, au nom de la charité chrétienne et de l'honneur du sacerdoce, de m'aider à dévoiler ce mystère d'iniquité. Je ne vois, pour y parvenir, qu'un moyen: ce serait de trouver une personne à qui l'on pût prouver qu elle a répété la calomnie, et en la forçant, — s'il le fallait, judiciairement, — à nommer ceux de qui elle l'a entendue elle-même; d'arriver ainsi jusqu'au premier auteur, qu'il serait facile de confondre devant les tribunaux; j'enverrai pour cela ma procuration, et même, s'il était nécessaire, je ferais le voyage moi-même, malgré l'état de plus en plus déplorable de ma santé. Le prêtre à qui j'ai dû m'ouvrir à Paris ne m'a probablement jamais vu, et, dans tous les cas, je ne doute point que, placé en face de lui, je ne parvinsse à rendre son imposture évidente; et, puisque la Providence a permis qu'on alléguât une lettre de moi, j'ai le droit assurément d'exiger qu'elle soit produite. Or, il est certain qu'elle ne le sera pas, ou que le faux sera constaté, ce qui, dans l'une ou l'autre hypothèse, amènerait une justification complète. Enfin, si ce dont on m'accuse est vrai, je suis, sans contredit, le dernier des hommes, et il faut que toute la France le sache ; si, au contraire, on cherche à me rendre la victime d'une abominable calomnie, il est juste que la honte en retombe sur les calomniateurs.

Je profite de cette occasion pour vous dire, monsieur, quel-

ques mots de ï Avenir , qui, si ce que m'ont assuré quelques personnes est vrai, n'a pas eu, à mon grand regret, votre approbation. Je recevrai à cet égard vos observations avec beaucoup de reconnaissance; car, ainsi que les autres rédacteurs, je ne cherche que ce qui est utile et vrai. Voici, du reste, quelle est notre pensée.

En ce qui tient à la Rehgion, nous sommes persuadés qu'elle ne peut se sauver et vivre que par la liberté, et que sa liberté dépend de sa séparation d'avec l'État. Nous demandons, en conséquence, cette séparation complète, et la nécessité s'en fait vivement sentir en ce moment sous deux rapports principaux : l'enseignement et la nomination des évêques. Sans la liberté d'enseignement, que deviendra la Foi? et si le gouvernement continue de nommer les évêques, que deviendra le clergé? que deviendra l'Éghse? Déjà l'on parle d'horribles marchés proposés et négociés, car tout se vend, et l'épiscopat sera vendu dans les bureaux comme tout le reste.

En politique, nous nous tenons en dehors de tous les partis pour avoir le droit de dire également la vérité à tous, et pour que les choses de la terre, trop longtemps mêlées à celles du ciel, n'associent plus celles-ci à leurs vicissitudes. Peu nous importe, dans ces temps de dissolution universelle, quel est le Pouvoir, pourvu qu'il respecte Dieu, maintienne la justice, et protège réellement les droits de chacun. C'est à ce titre, et à ce titre seul, que nous le reconnaissons. En cela, nous croyons ne faire qu'obéir à ce qu'ont décidé Pie VIII et Grégoire XVI K Et pour mettre notre conscience pleinement à l'abri, en tant

* On lit, en effet, dans les journaux du temps : « Rome, 14 septembre 1850. — M. de Montesquiou a notifié au Pape l'avènement du roi Louis-Philippe au trône de France, et il a reçu de Sa Sainteté un accueil bienveillant Le drapeau tricoiore était déjà admis sans difficulté dans le port de Civita- Yecchia, comme dans ceux de Gènes et de Livourne. On fait plus de difficultés à Naples, etc., etc. » Voilà pour Pie YIII (François-Xavier Castiglione, né à Bingoli le 20 novembre 1701, élu pape le 31 mars 1829, et qui était mort dans les derniers mois de 1830). Quant à Grégoire X."VI (Gapellari), sur l'assurance apportée par M. de Latour-Maubourg que « le roi des Français restait le fils le plus soumis de l'Église catholique, » il avait continué la politique conciliante de son prédécesseur. Toutefois le cardinal Bernetti, ministre dirigeant, était cent fois plus Autrichien que Français.

que catholiques, nous avons déposé aux pieds du Pasteur suprême l'exposition de nos doctrines, que vous avez lue peut-être, et nous attendons, avec une vénération filiale et une docilité sans réserve, sa décision souveraine.

Il est vrai que, dans la précipitation d'un travail rapide, il est échappé à un ou deux d'entre nous quelques expressions qui ont pu et dû blesser des sentiments respectables; et ces expressions, nous avons été les premiers à les regretter et à les blâmer. Au reste, M. de Chateaubriand vient, avec réflexion, d'en employer de bien plus dures, et cependant ses paroles ont été accueillies, avec enthousiasme, par les mêmes journaux et les mêmes personnes qui nous avaient adressé des reproches si amers. Mais cela s'exphque : sur un point important, il flattait un parli, et nous, qui ne sommes d'aucun parti, parce que nous voulons être simplement les hommes de Dieu et de son Éghse, nous n'avons flatté personne. Un jour, peut-être, on nous rendra justice, et, si je ne me trompe fort, le temps n'est pas loin où les catholiques reconnaîtront que le salut est là où nous le montrons, là uniquement. Au surplus, avec trés-peu d'espérances pour le présent, nous n'avons voulu que déposer, dans une Société bien malade, des germes de régénération que le temps fécondera. Notre titre le dit assez ; c'est pour l'avenir que nous travaillons.

Recevez l'assurance des sentiments très-respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur l'abbé, votre très-lium ble et très- obéissant serviteur.

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