ANCIEN NONCE A PARIS
Paris, 5 septembre 1831.
Monseigneur,
On vient de me communiquer une lettre, écrite de Savoie, par un prêtre respectable, dans laquelle se trouvent ces mots:
« Monseigneur L. s'est plaint amèrement de M. de L. à l'é- « vêque d'Anneci, en présence de plusieurs ecclésiastiques. « Voici ses propres paroles : « Aux premiers jours de Tappa- « rition de son journal, je le fis demander ; je le suppliai de (( ne pas en poursuivre la publication ; il me répondit comme « un ange ; il me promit tout, et ne tint pas parole. Je le con- « sidère comme un des plus grands ennemis de l'Église. Il a (( égaré l'esprit de plusieurs ecclésiastiques belges, qui, sous « prétexte que l'évêque ne peut attenter à leurs droits politi- « ques, ne lui rendent pas l'obéissance promise, » etc.
L'auteur de cette lettre invite à la pubher avec son nom, afin de donner lieu à une justification nécessaire. J'ai cru devoir demander qu'on retardât cette publication, jusqu'à ce que vous fussiez instruit des propos qu'on vous prête, et auxquels je me reprocherais d'ajouter la moindre foi, dans la profonde conviction où je suis que vous êtes incapable d'avancer des faits matériellement faux, et connus de vous pour tels.
Vous savez parfaitement que toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, je suis allé chez vous de moi-même, sans que jamais vous m'ayez demandé; que jamais vous ne m'avez témoigné même le simple désir que Y Avenir cessât de pa-
* ... « Venez ici. Peut-être redresserez-vous l'entendement de nos gens (les royalistes de Toulouse) qui s'enlêtent à confondre le passif a\ec l'actif. Ainsi font-ils leur budget. Aussi voyez le bel ordre qui règne dans leurs affaires. » — M. de Coriolis à Lamennais. Toulouse, 5 août 1851.
raître ; que, dès lors, je n'ai pu ni vous rien promettre à cet égard, ni par conséquent manquer à ma promesse ; qu'à la vérité, vous eussiez souhaité que nous n'eussions pas séparé la cause que nous défendions des intérêts personnels d'Henri V ; mais que c'est là aussi l'unique observation que vous nous ayez faite pendant plusieurs mois ; enfin, que la dernière fois où j'eus l'honneur de causer avec vous, vous vous bornâtes, sans d'ailleurs vous expliquer davantage, à me répéter à plusieurs reprises, que « vous approuviez nos doctrines théologiques, mais que vous n'approuviez pas nos principes politiques. )) Voilà, personne ne le sait mieux que vous, l'exacte et pure vérité sur ce qui s'est passé entre nous relativement à V Avenir. Je ne puis donc croire, un seul instant, aux paroles qu'on vous attribue. Quant à ce qui concerne les ecclésiastiques belges, je ne saurais croire non plus que vous' ayez pu porter contre moi des accusations d'une nature si grave, sans être certain qu'elles reposaient sur des faits avérés. Or, j'atteste que ces faits n'existent pas, et n'ont même jamais pu exister, puisque, excepté deux ou trois lettres insignifiantes que j'ai reçues de la Belgique, à de longues distances, je n'ai jamais eu de relations avec aucun ecclésiastique de ce pays.
Qu'après cela, monseigneur, vous ayez dit que « j'étais à vos yeux l'un des plus grands ennemis de TÉglise, » — comme il n'y aurait rien au delà d'une pareille injure, pour un chrétien et pour un prêtre, — supposer qu'elle soit, en effet, sortie de votre bouche, sans en avoir la preuve incontestable, est une chose dont la seule pensée m'effrayerait.
Cependant il n'est pas douteux que les bruits dont je viens de vous parler, circulent en Savoie, et ne tarderont pas a circuler ailleurs. Ils tiennent probablement à ce système de calomnies dont on cherche, depuis quelque temps, à me rendre la victime. Et comme, pour rien au monde, vous lie voudriez, monseigneur, favoriser, même involontairement, ces calomnies odieuses, la conscience, l'honneur, tout me fait un devoir de penser que vous me mettrez à même de confondre, le plus tôt possible, celles qui se répandent sous votre nom. La réputation d'un prêtre n'appartient pas seulement à
lui, elle appartient encore et- surtout à l'Église ; c'est pourquoi je croirai ne rien devoir négliger pour défendre la mienne. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.
Paris, 5 octobre 1831.
Si les nouvelles données par les journaux sont exactes, le choléra diminue à Vienne et paraît toucher à sa fin. J'espère donc qu'au moment où vousjrecevrez cette lettre, vos inquiétudes auront cessé'. Les nôtres, probablement, commenceront au printemps ; mais je ne vois pas qu'elles doivent être fort vives. La maladie semble, terme moyen, n'attaquer que les deux centièmes de la population ; sur ces deux centièmes, la' moitié périt. Peu d'épidémies sont moins meurtrières. Il n'y a donc pas lieu de trembler beaucoup. Ce qui est propre à effrayer, c'est la rapidité du mal et les atroces douleurs qui l'accompagnent, à ce qu'il paraît. Fussent-elles encore plus grandes, je voudrais qu'elles m'eussent atteint et que la Pologne vécût ^ Toutefois, je suis loin de désespérer d'elle. Quelque profonde que soit la fosse que ses bourreaux lui ont creusée, elle y entendra ce mot, qu'au jour marqué prononcera une voix toute-puissante : Veni foras! J'aurais trop à dire làdessus : je me tais.
Notre gouvernement, héritier du système absurde qui a perdu ses" devanciers, marche à pas de géant vers sa ruine : frappé d'une impuissance mortelle, il se débat convulsivement entre deux partis qui ne tarderont pas à l'étouffer, les napoléoniens unis aux républicains, et les carUstes. Quel que soit
* Ce fut le 9 septembre 1831 que Paskewitz Erivanski put écrire au czar sa fameuse dépêche : « Sire, Varsovie est à vos pieds !... » Varsovie, en ce moment, était entourée de huit mille cadavres russes. Quant aux cadavres polonais, personne ne les compta, que l'on sache. Le 16 septembre, un mouvement populaire éclatait à Paris, contre-coup de cette fatale nouvelle. MM. Casimir Périer et Sébastiani, reconnus dans la voiture qui les portait place Vendôme, à l'hôtel de la Chancellerie, faillirent périr, victimes de l'exaspération publique.
celui de ces deux partis qui triomphe le premier, je doute fort qu'il parvienne à s'établir au pouvoir d'une manière durable, non par aucune difficulté qui soit dans les choses, mais parce que ni l'un ni l'autre ne comprend encore, du moins suffisamment, quelles sont aujourd'ljui les conditions de l'ordre, c'està-dire de la vie, quoique, sous ce rapport, l'opinion publique ait fait des progrès remarquables et en fasse chaque jour de nouveaux. La souffrance est le grand maître des hommes, mais son enseignement est long.
Faites-moi savoir, de temps en temps, comment vous êtes, et ce que vous devenez. A mesure que le temps m'isole, les affections qui me restent me deviennent plus chères et plus douces; je les recueille en moi comme mon dernier trésor.