A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, 9 novembre 1831. Rue Saint-Germain-des-PréSf 10 bis.
La lettre dont vous me parlez, mon cher ami, a été sans doute égarée, et ce n'est pas la seule chose qui s'égare aujourd'hui. Toutes les opinions, comme tous les esprits en sont là, excepté le vôtre pourtant, comme vous l'avez prouvé à Messeigneurs les pairs de France, ou soi-disant tels*. Le gouvernement se jette à corps perdu dans le despotisme; il appelle cela « faire du pouvoir, » et se croit fort quand il a juré. 11 me semble voir un Vitellius faisant atteler six chevaux à son char pour arriver plus vite aux Gémonies : nos gens s'y rendent au grand galop, et je leur souhaite bon voyage. S'il y a quelque chose de plus fou qu'eux, ce sont les partis, et particuHèrement celui qui domine dans vos contrées ^ : il surpasse de beaucoup ce qu'on avait droit d'attendre de lui. Vous m'engagez à ne pas perdre courage; hélas ! ce n'est pas le courage que je perds, mais la voix ; je prévois que bientôt elle nous
* Dans une pièce de vers adressée à l'Avenir, et dont M. de Coriolis annonce l'envoi par une lettre datée de Yillandries, !«' novembre 1851 ^ Le parti" légitimiste.
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manquera. Aucun moyen de résister à l'opposition épiscopale. Que voulez-vous qu'on fasse, lorsque des hommes en autorité, et qui n'ont pas lu, défendent de lire, au nom delà conscience, et persécutent les prêtres soupçonnés d'avoir enfreint ces ordres que je neveux point qualifier? On en sait quelque chose dans le pays où vous êtes, et ce que nous en savons, c'est qu'à chaque trimestre de nombreux abonnés nous quittent en pleurant, pour ne pas être obhgés de quitter qui son professorat, qui sa cure, c'est-à-dire son dernier morceau de pain. Voilà où nous en sommes : nos doctrines croissent, et nos abonnés diminuent. Qu'en résultera-t-il ? que bientôt, très-probablement, ceux, qui nous poursuivent de leur haine vont se trouver, sans défenseurs, entre leur courage et M. de Montalivet. Je doute que le choc soit rude. Enfin, jusqu'au bout, nous aurons fait ce qu'humainement il était possible de faire. Le reste appartient à Dieu.
Je croyais M"*^ de Coriolis près de vous. Dès que je pourrai sortir de ma chambre, où me retient une sorte de catarrhe, je me mettrai en route pour lâcher de la rencontrer, et me réjouir avec elle de l'espérance que vous me donnez de vous voir dans deux mois. Il n'y a plus guère d'autre joie que celle de s'affliger ensemble, et cette joie on ne l'a pas souvent, car nous sommes, à tous égards, dans une époque de dispersion. Je demande, lorsque je trouve à qui en demander, des nouvelles de M""^ de Talaru ; malheureusement, on ne m'en donne que de tristes ^ : la plus douce que je puisse recevoir, c'est que vous m'aimez toujours autant que je vous aime.
Paris, 16 novembre 1831.
Vous verrez, par le numéro de V Avenir que je joins à cette lettre, quelle est la résolution que je viens de prendre. Nous
* « ... Notre pauvre amie, M""® de Talaru, donne de sérieuses inquiétudes; c'est un fourreau que la lame a grand'peine à soutenir. » — M. de Coriolis à Lamennais, même lettre.
partirons dans huit ou dix jours; il nous en faudra probablement une vingtaine pour nous rendre K Hélas ! jusqu'à notre retour, qui défendra les opprimés, la religion, la foi? La tyrannie du gouvernement ne connaît presque plus de bornes. Je crois que son dessein est de faire éclater la guerre civile dans l'Ouest, afin d'écraser le parti carliste, dont la bêtise passe tout ce qu'on peut imaginer. Il y a dans ce parti une vraie rage contre nous; et cette rage se combinant avec celle du gallicanisme, qui s'est réveillé sous la protection de Rome, est devenue dans les évoques une espèce de frénésie. A Lyon, il venait de se former une association catholique composée déjà de huit cents personnes ; M. Barthe s'en est plaint à l'archevêque ; celui-ci a répondu (et il s'en vante) qiiil ferait tout ce qu'il pourrait pour la détruire, et il n'y manque pas. On allait ouvrir une école libre; nouvelle lettre de M. de Montalivet, même réponse de Tarchevêque. Ah imo disce omnes. La servilité des prélats envers un gouvernement qu'ils détestent, est plus grande que celle qu'on leur reprochait envers le gouvernement qu'ils regrettent, et qu'ils voudraient ramener^. La seule idée qu'on ose défendre la Rehgion contre le Pouvoir les met en fureur. Vous ne sauriez vous représenter les persécutions qu'ils exercent contre les prêtres soupçonnés seu' lement de désirer la hberté de l'Église. On ne nous pardonne même pas d'avoir pris en main la cause des malheureux trappistes ^ contre les exécrables tyrans qui violent à leur égard toutes les lois divines et humaines. Dans cette position, qui ne ressemble à rien de ce qu'on a jamais vu, nous ahons demander au Pape si c'est un crime de combattre pour Dieu, la justice, la vérité, et si, définitivement, nous devons cesser où continuer nos efforts. Je vous prie de m'écrire désormais à
* A Rome, où les rédacteurs de V Avenir allaient interroger les mystérieux oracles du Vatican, si obstinément muets devant leurs adjurations écrites. C'est ce qu'ils appelaient, dans le langage de rÉcriture : et Consulter le Seigneur en Siloé. »
* Relire la lettre à Monseigneur Lambruschini (page '223) et se remémorer les instances qu'il avait faites auprès des rédacteurs de l'Avenir pour les enrôler dans la presse légitimiste ou henriquinquiste, comme on disait alors.
' Les trappistes chassés de la Meilleraie.
Rome. Je m'attends à être obligé d'y rester assez longtemps, et, d'avance, je m'arme de patience. Priez Dieu pour moi, je vous supplie ; je vais plus que jamais avoir besoin de ses lumières et de ses grâces. Adieu, adieu ! Que la vie est longue et triste !