A MADEMOISELLE GORNULIER DE LUCINIÈRE
Rome, le 12 janvier 1832.
Après trente-cinq longs jours de voyage, nous voici enfin arrivés, mon excellente amie, et à peine délivré des premiers embarras, je m'empresse de causer avec vous quelques instants, profitant à cet effet d'une occasion qui se présente pour Marseille.
J'ai vu plusieurs fois le cardinal W.\ et nous avons dîné hier chez lui. 11 a été excellent pour moi : he is really a plain dealer man, without politics and cérémonies. Mais le parti français, c'est-à-dire le cardinal de Rohan et les Jésuites, lui avaient un peu brouillé la cervelle sur notre affaire. A présent, il est bien revenu. Il est faux que le Pape ait tenu aucun des propos qu'on lui attribue. Il a ordonné au cardinal de Rohan de faire savoir qu'il ne voulait pas qu'on mêlât son nom dans tout ce qui nous concerne. Ce cardinal l'a dit lui-même à M. de Montalembert. Maintenant, nos ennemis se remuent uniquement pour empêcher Rome de parler. Quant à nos doctrines, tout le monde dit ici qu'elles sont inattaquables. Cependant, comme une extrême discrétion est indispensable dans ce pays, ne parlez à personne de ce que je vous mande, excepté au bon abbé Lacroix, que j'embrasse de toutmon cœur. Vous pouvez, néanmoins, répéter ce qui concerne le Pape, puisqu'il désire lui-même que cela soit su. En somme, je suis plein d'espérance sur le résultat de notre voyage, mais je m'attends qu'il sera long, car tout marche bien lentement ici. Demandez donc pour moi, au bon Dieu, patience, lumières, et tout ce dont j'ai besoin : longue en serait la litanie.
* Le cardinal Weld, sans nul doute.
Nous souffrons beaucoup du froid et de l'humidité ; heureusement on nous promet que cela durera peu. Le printemps, sous ce climat, commence vers la fin de janvier, du moins c'est ce qu'on s'accorde à nous dire. Écrivez-moi longuement, et ne prenez pas modèle sur mes lettres : j'en ai dix à écrire aujourd'hui, et par ailleurs beaucoup de travail, sans parler des visites à faire et à recevoir. M. Rausan se porte bien ; j'ai été chez lui sans le trouver, et lui est venu sans me trouver non plus ; je tâcherai prochainement de le rencontrer. Le bon père Ventura a été admirable pour nous : nous n'avons point d'ami plus zélé; c'est un véritable homme de Dieu^ J'embrasse ma petite Hélène, et sa tante aussi, de tout mon cœur.
Ci-jointe une lettre pour l'abbé Gerbet, qui vous en remboursera le port ^.