A 31. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Rome, le 14 mars 1832.
Je n'ai qu'un moment pour vous écrire, mon cher ami; mais je veux profiter de l'occasion que m'offre Tabbé Lacordaire, qui part demain pour retourner en France, et qui jettera sur la route cette lettre à la poste, dans la ville la moins éloignée de Toulouse. Celle que vous m'avez écrite, le 27 février, m'est parvenue il y a peu de jours ; vous jugez du plaisir qu'elle m'a fait par l'attachement que j'ai pour vous, et par le prix que j'attache à celui que vous me témoignez en des termes si aimables et si bons. Nos affaires, ici, vont le mieux possible. Nous avons obtenu tout ce que nous demandions, malgré les intrigues de nos adversaires et l'opposition diplomatique des cabinets européens. On nous a donné la certitude que nos doctrines seraient examinées, ce qui était le point essentiel, et le Pape a bien voulu nous accorder une audience, dans laquelle il nous a montré beaucoup de bonté. 11 n'a point été question de l'objet particuher de notre voyage, et par conséquent le Saint- Père n'a ni approuvé ni blâmé ce que nous avons fait. C'est le cardinal de Rohan qui nous a présentés, et nous ne saurions assez nous louer de ses bons procédés et de sa politesse.
Nous savons ici fort peu de nouvelles, et nous allons encore en savoir moins, car on vient de défendre l'introduction de tous les journaux sans exception. On craint généralement que cette mesure n'ait des suites fâcheuses, parce qu'elle éloignera les étrangers, et que ce sont les étrangers qui font vivre les Romains. Les affaires, du reste, sont fort embrouillées. Nous occupons toujours Ancône ^ ; on ne sait pourquoi ni pour com-
* Jj' expédition d' Ancône, un moment masquée sous le prétexte que l'état d'agitation de la Grèce et de l'Italie pouvait nécessiter le concours de la France, eut lieu malgré une noie formelle émanée de la Secrétairerie pontificale, qui voulait y voir « une preuve de défiance envers S. M. l'empereur
bien de temps. Un envoyé anglais est venu de Florence pour proposer, dit-on, certaines conditions au Pape, relativement aux Légations et à ses autres Etats ; cette démarche a dû être faite de concert avec la France et l'Autriche ; mais on assure que le Souverain Pontife rejette toute intervention étrangère, et personne ne devine comment cela finira.
Veuillez faire agréer mes hommages à M"^^ de Coriohs, et mes compUments à M. votre fils. J'espère que notre jeune marin vous donnera toute satisfaction dans sa nouvelle carrière : que Dieu protège ce cher enfant! Quant à moi, mon cher ami, j'ai souffert, depuis mon arrivée, presque constamment du climat de Rome ; la température varie sans cesse, et l'air a je ne sais quoi d'agaçant pour les nerfs; tous les étrangers s'en plaignent. On nous promet un plus beau temps, et surtout moins humide, pour le mois d'avril. Je désire que cette promesse soit aussi vraie qu'il est vrai que personne ne vous aime plus tendrement que
Rome, le 12 avril 1852.
Je ne vous dirai jamais assez combien votre affection m'est précieuse et douce, et combien les nouvelles marques que
d'Autriche.» Elle ajoutait, avec plus de raison, que la présence des soldats français et l'apparition du drapeau tricolore ne pourrait qu'augmenter l'agitation politique des Légations. M. de Saint-Aulaire répondit simplement que la flotte française étant déjà partie, il n'était plus possible de l'arrêter. Ancône fut occupé de force, le 25 février, nos sapeurs ayant brisé à coups de hache les portes encore fermées.
L'occupation d'Ancône eut, en somme, pour résultat de rendre le Saint- Père plus facile sur certaines concessions diplomatiques : la reconnaissance -de Léopold pour roi des Belges, la dispense de mariage qui lui permit d'épouser Louise d'Orléans, etc., etc.
* Lettre supprimée : — A M. de Potter. Rome, le 2 avril 1852 — Lamennais entretient le célèbre agitateur belge d'un projet d'association pour la reforme de la Société, Il en avait rédigé le programme. M. de Potter en avait fornmlé le règlement organique. Ils furent, à eux deux, les seuls membres qu'elle ait jamais compté.
VOUS m'en donnez dans votre dernière lettre m'ont touché. Mais, en même temps, cette lettre, visiblement écrite sous l'influence d'idées suggérées, est tellement loin des faits, en ce qui touche mes sentiments et ma position, — tellement en dehors des réalités que personne n'oserait, au moins pubhquement, révoquer en doute, — que je n'ai rien, absolument rien à y répondre. Si vous me conjuriez sérieusement de ne pas poignarder mon frère, que voulez-vous que je disse à cela? Si cette pensée était venue de vous, j'éprouverais sans doute un sentiment qu'il me serait difficile de réprimer; mais jamais, jamais on ne me persuaderait que vous pussiez en concevoir de semblable !
Encore une fois, donc, je ne vois, dans tout ce que vous m'écrivez, que le mouvement de votre cœur, qui sera toujours bon, pur et noble. Le reste, je le renvoie à ceux, quels qu'ils soient, auxquels il appartient : qu'il rentre d'où il est sorti ; il y sera bien caché, car il y a des âmes dont on détourne ses regards, comme on les détourne d'un cloaqne.
Je prie Dieu de vous soutenir, de vous consoler, et de répandre sur vous et sur M. de Senfft ses bénédictions les plus abondantes.