‹ CorrespondanceChapitre 70 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

Rome, le 7 février 1832.

Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de venir me trouver à Rome, en attendant que nous puissions, comme je l'espère, nous rejoindre à Paris. Je ferai de grand cœur ce dernier voyage, quoique les voyages me fatiguent beaucoup. Je supporte mal la voiture; elle me rend mes spasmes, et j'ai conservé ici même cette malheureuse disposition, qui ne contribue pas à me rendre agréable l'éloignement où je suis de mon pays ; ajoutez à cela que l'hiver est terrible dans les climats chauds ou qui ont la réputation de l'être : on y gèle, à la lettre, sans parler de la pluie, d'une pluie telle que rien ne

* On voit si le R. P. Théatin avait, comme nous le disions naguère, modifié son attitude vis-à-vis de Lamennais depuis le jour où, en termes empreints d'une étrange âpreté, il désavouait, dans la Quotidienne, les doctrines de VAvenir et « les sottises » de Messieurs ses rédacteurs.

-Lettre supprimée: — A M. le baron de Vitrolles. Rome, le 14 janvier 1832. — Lamennais rend compte de son voyage. Il ajoute : « Tous les propos que des intrigants avaient prêtés au Pape sont faux, et il a trouvé fort mauvais qu'on l'eût fait parler. Il n'y a qu'une voix'ici sur la parfaite catholicité de nos doctrines, » etc. etc

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peut donner une plus juste idée du déluge. Imaginez-vous, au milieu de tout cela, de magnifiques jours de printemps : voilà Rome en cette saison, à l'ennui près, qui n'y subit jamais d'alternatives et qui y règne, chaque année, douze mois bien comptés. N'étaient les journaux de France, nous ne saurions rien de ce qui se passe dans le monde, ni même autour de nous. Nous recevons de Paris les nouvelles de la Romagne, à moins que les troupes du Pape n'aient remporté quelqu'une de ces grandes victoires où il périt jusqu'à quatre hommes; alors un bulletin officiel annonce l'événement glorieux aux descendants des Scipion et des Paul-Émile, dont l'enthousiasme, dans ces occasions, n'excède pas du reste, il faut l'avouer à leur honneur, les bornes de la modestie. Et c'est qu'il y a aussi des raisons d'être modeste. Par exemple les vainqueurs, entrant à Rologne deux heures après les Autrichiens, ont été immédiatement désarmés par ceux-ci, et consignés dans les casernes. Le motif, je ne le sais pas; le prétexte aurait pu être quelques prêtres et une rehgieuse égorgés, un couvent de bénédictins saccagé, près de Césène, et autres faits d'une pareille bravoure, plus impétueuse peut-être que réglée. Tant y a, que tout va, dit-on, merveilleusement pour le Pape, depuis que ses alliés ont fait son armée prisonnière. Ce sont de ces choses que nous avons, nous, assez de peine à comprendre depuis que nous avons perdu les traditions de la profonde et vraie politique, mais que l'on comprend parfaitement ici.

Je pense que notre séjour à Rome pourra se prolonger encore six semaines ou deux mois. Voici maintenant où nous en sommes : il est complètement faux que nous ayons été, je ne dis pas condamnés, mais seulement désapprouvés par le Pape qui a trouvé très-mauvais qu'on l'ait fait parler; il ne s'est, jusqu'à présent, expHqué ni pour ni contre. Quant aux autres personnes de Rome, avec lesquelles nous avons dû nous mettre en rapport, pas une seule ne nous a fait la plus légère objection ni sur nos doctrines, que tout le monde ici regarde comme parfaitement catholiques, ni sur la manière dont nous avons défendu la Religion. Les difficultés qui peu-

vent exister sont en dehors de ces deux choses, et portent uniquement ou sur les emharras de la position politique présente, ou sur les craintes et les espérances que chacun conçoit, selon ses prévoyances personnelles, des événements futurs. Mais, je le répète, point de contestation sur les principes.

Veuillez faire agréer mes respects à madame de Coriolis, et mes remerciements à M. votre fils, à qui je dois le plaisir d'avoir reçu de vos nouvelles. Je désire apprendre bientôt que la goutte vous a quitté. Ce qui ne me quittera jamais, ce sont les sentiments de tendresse et d'amitié que je vous ai voués depuis si longtemps, et qui sont devenus mon âme même.

Rome, le 10 février 1832.

Je sais qu'une de vos lettres est arrivée à Paris depuis mon départ ; on me la fera passer ici, s'il se présente une occasion sûre. J'espère, du reste, que mon séjour à Rome ne se prolongera pas désormais longtemps, et Tun des plus beaux jours de ma vie sera celui où je sortirai de ce grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements. Oh î combien je me féUcite du parti que j'ai pris, il y a quelques années, de me fixer ailleurs, et que vous m'avez tant reproché^ ! J'aurais traîné, dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d'ennui et de chagrin. Ce n'était pas là ma place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines, sur lesquelles rampent, comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines. Le Pape ^ est pieux et voudrait le bien ; mais, étranger au monde, il ignore complètement et l'état de l'Église et l'état de la Société ; immobile dans les ténèbres qu'on épaissit au-

* Ces lignes nous semblent confirmer rinterprétation que nous avons donnée à un passage annoté plus haut, page 129.

* Mauro Capellari.

tour de lui, il pleuie et il prie ; son rôle, sa mission est de préparer et de hâter les dernières destructions qui doivent précéder la régénération sociale, et sans lesquelles elle serait ou impossible ou incomplète ; c'est pourquoi Dieu l'a remis entre les mains d'hommes au-dessous desquels il n'y a rien; ambitieux, avares, corrompus ; frénétiques imbéciles qui invoquent les Tartares pour rétablir en Europe ce qu'ils appellent ïordre, et qui adorent le sauveur de l'Église dans le Néron de la Pologne, dans le Robespierre couronné qui accompUt, en ce moment même, son 93 impérial. Tenez pour certain que nous touchons aux plus grands événements que le monde ait vus depuis un siècle. Une lutte effroyable va s'engager sur tous les points de l'Europe, et l'issue n'en est pas douteuse, quelles que puissent être les alternatives de succès. Encore vingt ans d'un pareil état, et le catholicisme serait mort; Dieu le sauvera par les peuples : que m'importe le reste? Ma politique, c'est le triomphe du Christ; ma légitimité, c'est sa loi; ma patrie, c'est le genre humain qu'il a racheté de son sang.

Quelque triste que soit le spectacle que nous avons sous les yeux, notre voyage n'aura pas été perdu ; car nous avons acquis la certitude que nos doctrines, comme notre conduite, sont jugées ici à l'abri de tout reproche. Seulement, il est probable qu'on ne se prononcera pas publiquement. On ne fera rien pour la vérité, on n'en a pas le courage ; on ne fera rien contre, les promesses ne le permettent pas; mais ce silence parlera assez clairement à ceux qui voudront le comprendre. Ce ne seront pas nos gallicans, qui sont tombés dans le dernier excès de l'abrutissement et de la rage; ce ne sera pas le P. Rosaven, qui ne veut pas qu'on nous juge d'après nos paroles et nos actes, mais sur nos institutions présumées, qu'il compare charitablement à celles de Luther et de Calvin. Et ceux-là ^ aussi sont à moitié descendus dans la tombe.

J'ai quelque pensée vague de m'en retourner par l'Allemagne. Le désir de vous revoir entre pour presque tout dans ce projet plus qu'incertain. J'ai tant d'affaires en France! et puis la voiture me fatigue tant ! Enfin, nous verrons : ce ne sera toujours

* Les Jésuites, parmi lesquels le P. Rosaven était un des plus influents.

pas la bonne volonté qui me manquera. Priez pour moi, comme je prie pour vous. Mille tendresses et mille hommages.

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