M. DE COUX A LAMENNAIS
« Paris, le 15 octobre 1832.
« Je sors à l'instant de chez M. l'abbé Garribaldi, auditeur du Nonce et le ftmplaçant ici; M. l'abbé Daubrée m'accompagnait, et c'est à la prière de M. l'abbé Mathieu que notre visite s'est faite.
« M. Garribaldi m'a dit « qu'il était chargé par le Souverain Pontife de vous « exprimer toute la satisfaction que lui avaient causée votre déclaration et celle « de vos collaborateurs; qu'il était pleinement satisfait de votre soumission, et « que si vous jugiez à propos soit de lui écrire (au Pape), soit d'écrire au cardinal « Pacca, vous recevriez une réponse qui vous ferait à la fois honneur et plaisir. »
« La mémoire de fl, Daubrée, comme la mienne, a retenu ces mois. Je dois ajouter que M. Garribaldi semblait exprimer surtout le désir que votre lettre (si vous jugez à propos d'en écrire une), fût adressée au Souverain Pontife.
« Ceci aurait-il quelque rapport avec le prétendu mécontentement du Souverain Pontife à l'égard de l'Empereur de Russie? »
lain Pontife a désapprouvé notre action; nous nous sommes arrêtés : c'était notre devoir ; et autant je me réjouis de la satisfaction que le Saint-Père a éprouvée de cet acte d'obéissance, autant je suis loin de m'en faire un mérite : nous avons agi en catholiques, voilà tout ^ . Or, à présent que le danger paraît devenir plus alarmant de jour en jour, et d'heure en heure ; à présent que la haine du catholicisme et la haine de Rome s'accroît incessamment, avec une rapidité sans exemple ; à présent que les âmes sont partout pénétrées des prévisions les plus désolantes, des plus sinistres pressentiments, que dirais-je au Saint-Père, et quelles paroles lui adresserais-je du fond de mon inexprimable douleur? La sienne, je n'en doute pas, est encore plus vive, et mon silence doit la respecter. Aux approches des maux qui se préparent, de la tempête qui ébranlera la chrétienté jusqu'en ses fondements, je ne désire qu'une chose, être oublié dans mon obscure retraite ; je ne goûte qu'une consolation, celle de prier aux pieds de la Croix. Tels sont mes sentiments, mon cher ami, et je me trompe fort si ce ne sont pas aussi les vôtres. Je vous réitère l'assurance de mon inviolable et tendre attachement.
* ... Le P. Touche vous croyait alors à Venise. Bientôt votre adhésion, datée de Paris ne nous laissa plus de doutes sur le lieu où vous vous trouviez. Elle a retenti partout avec un concert d'éloges, mais peut-être encore plus Ibrt dans ce diocèse. Tous les curés étaient en retraite à Gap, et ils demandèrent à l'évêque de chanter un Te Deum, ad hoc. Vos amis et vos ennemis triomphaient également; rien de mieux, et de plus rare. Je n'ai lu ni aux uns ni aux autres les lettres de Coriolis où il me disait que, a comme Galilée, « en vous relevant, vous aviez dit : Perd, si muove! — Et dans une autre : « — Il est soumis, mais à mille lieues d'être convaincu. » Mon bon ami, il est temps, pour vous comme pour la Religion, que cette controverse cesse absolument. Pauvres gens I je vous le répète, vous vous battez dans une maison qui brûle. Personne ne cherche la vérité, mais les ennemis de tout établissement religieux en aiment le scandale. Vous avez beau caresser les opinions libérales : pas un de ceux qui les professent ne veulent de vos doctrines. Voyez où en sont les catholiques en Belgique. Rentrez, cher ami, dans votre carrière littéraire et religieuse, mais rentrez-y sans y mêler la politique qui vous a fait tant de mal. En vérité, sans être accusé de rancune, vous pourriez la bouder.» —M. de VitroUes à Lamennais. VitroUes, le 28 octobre 1852.
A la Chênaie, le 1" novembre 1832.
Votre lettre du 26 septembre ne m'est parvenue que depuis peu de jours, de sorte que je vous suppose arrivés maintenant à Florence ^ Je partage bien vivement toutes vos peines, qui me deviennent plus sensibles encore à cause de l'impression qu'elles ont faite sur la santé de M. de Senfft.Il faut pourtant se mettre au-dessus de l'ingratitude et de la méchanceté des hommes. C'est foHe de s'attendre à autre chose, particulièrement en un certain monde, et c'est un des motifs pour lesquels j'ai ce monde-là en horreur. Je vous trouve heureux, sous ce rapport, d'en être plus séparés, et si vous n'éprouviez pas, d'un autre côté, des embarras cruels, votre position tranquille, dans un beau pays, pouvant choisir votre société, observant tout et ne répondant de rien, me paraîtrait, à peu de chose près, ce qu'il y a peut-être de mieux sur la terre. Pour moi, je suis toujours dans la même incertitude que lorsque je vous écrivis de Paris. Il s'agit de savoir si je réussirai à faire admettre ma cession de biens parle tribunal : si elle est admise , j e serai du moins en sûreté de ma personne ; dans le cas contraire, je m'en irai hors de France, Dieu sait où, errant çà et là jusqu'à ce que j'arrive au dernier gîte qu'on trouve partout. Cette idée, depuis quelque temps, m'est devenue si famihère qu'elle m'affecte peu. « Tout /i>w, dit un ancien, est la patrie pour le fort.)) Je ne suis pas du nombre des « forts,» tant s'en faut, mais j'ai cessé de prendre intérêt à tout ce qui se passe dans le monde, de sorte que les pays me sont à peu près égaux. Il n'y a maintenant nulle part rien à faire pour l'homme de bien. Je déteste également tous les partis qui divisent la France: fohe partout, corruption partout. Le catholicisme était ma vie, parce qu'il est celle de l'humanité ; je voulais le défendre, je voulais le soulever de l'abîme où il va s'enfonçanl chaque jour : rien n'était plus facile. Les évêques ont trouvé que cela ne leur con-
* Où M. le comte de Senfft allait représenter l'empereur d'Autriche.
venait pas. Restait Rome: j'y suis allé, et j'ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. L'égout gigantesque des Tarquin serait trop étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois Personnes de la sainte Trinité, — l'une après l'autre, ou toutes ensemble, — pour un coin de terre, ou pour quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit: — Ce mal est au-dessus de la puissance de l'homme, — et j'ai détourné les yeux avec dégoût et avec effroi. Ne vous perdez point dans les stériles et ridicules spéculations de la pohtique du moment. Ce qui se prépare, ce n'est aucun de ces changements qui finissent par des transactions, et que des traités règlent, mais un bouleversement total du monde, une transformation complète et universelle de la Société. Adieu le passé, adieu pour jamais ; il n'en subsistera rien. Le jour de la justice est venu, jour terrible où il sera rendu à chacun selon ses œuvres ; mais jour de gloire pour Dieu qui reprendra les rênes du monde, et jour d'espérance pour le genre humain qui, sous l'empire du seul vrai Roi, recommencera de nouvelles et plus belles destinées.
Adressez-moi vos lettres provisoirement à Dinan. Vous saurez plus tard ce que je deviendrai, quand je le saurai moimême. Mille tendresses et mille vœux.