A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 15 novembre 1832.
J'envie à Montalembert, mon cher ami, le plaisir qu'il a eu de vous voir. Il vous aura dit que ce projet de journal dont on vous a parlé, était, comme vous le pensiez bien, chose toute nouvelle pour lui comme pour moi, comme pour nous tous *.
* « ... L'un d'eux me confiait, il y a quelques jours, que, malgré votre soumission apparente, vous alliez reprendre V Avenir, et il me disait cela avec de visibles marques de terreur. S'il en était quelque chose, au moins de la part de nos amis, je ne pense pas que la nouvelle m'en vînt de Toulouse,» etc. — M. deCorioUs à Lamennais, Toulouse, 26 octobre 1832.
Le moment n'est pas venu de recommencer la lutte : il faut auparavant, que nos ennemis aient goûté du fruit de leurs œuvres; il faut que l'expérience ait éclairé les hommes de bonne foi, et soulevé le masque dont les autres couvrent leurs hideuses passions. Les vérités dites ne périront pas ; elles resteront comme le germe d'un meilleur avenir. Prenons donc patience, et sachons nous résigner à ce que les sots soient des sots, et les fripons des fripons; aussi bien, comment l'empêcher ? M""' de Coriohs a jugé admirablement cette circulaire ^ qui fait tant de plaisir à ceux qui circulent, avec une joie et un bonheur si naturels, dans toutes les bêtises de notre âge ; elle ressemble assez, du reste, au son des cloches qui disent tout ce qu'on veut, et quoiqu'il soit assez triste que ce son-là nous arrive de la métropole du monde chrétien ; quoique le bourdon de Saint-Pierre semblât destiné à tout autre chose qu'à convoquer les peuples à l'office solennel du despotisme gallican, protestant et grec, nous devons croire, néanmoins, qu'en cela Dieu a ses desseins, et pour moi je pense qu'il ne manque sur l'affiche qu'un seul mot : Clôture. Au surplus, l'auteur de la circulaire ^ nous a fait dire officiellement qu'il était satisfait de notre soumission, et ainsi personne n'a le droit d'exiger de nous rien de plus. C'est ce que je vais mander à notre ami de V. qui me paraît disposé à ne se pas contenter de si peu; car voilà les hommes: après s'être mis en quatre pour vous faire taire, ils se mettent en huit pour vous faire parler ; de sorte qu'on ne sait jamais comment les prendre, ni où l'on en est avec eux. C'est comme la conférence ^; ils s'embrouilleut tellement dans leurs protocoles, qu'après avoir deux ans crié la paix, négocié la paix, la conclusion finale est une belle et bonne guerre, entreprise, disent-ils, pour affermir et consohder in xternum cette bienheureuse paix qui leur a coûté tant de travail.
* Encyclique et circulaire sont synonymes.
- Grégoire XVI.
^ La conférence de Londres, où s'élaborait péniblement, depuis bien des mois, la solution des arrangements diplomatiques relatifs à la Belgique et à la Hollande.
254 COKBESPUiNDANCE
J'ai tant fait, que nos gens sont enfin dans la plaine.
Pour la pauvre duchesse de Berry, elle a tant fait que la voilà dans le château de Nantes, ou peut-être dans celui de Blaye^ Les beaux conseils qu'on lui a donnés! Les beaux progrès qu'ils ont fait faire à la cause légitime, comme dit la Quotidienne, avec une dignité si majestueuse! Et le sang versé, qu'en ferez vous? Mais le sang, cela ne se compte pas. Le monde, mon cher ami, est fou et atroce. Nous allons voir si \q juste-milieu sera aussi atroce que fou ; comme il a, dans ses intérêts, bien des réflexions à faire, je crois que, cette fois-ci, ce sera la folie qui aura le dessus. Je lui souhaite, mon cher ami, tous les succès dont il est digne, et à vous la satisfaction d'en être témoin, et à moi la continuation de votre si bonne amitié.