AU REVEREND PÈRE VENTURA
A la Chênaie, le 15 novembre 1852.
Je VOUS ai, mon bien cher ami, écrit cinq ou six lettres, et vous ai fait adresser de Paris tout ce qui a paru de plus remarquable dans les journaux sur l'EncycHque. Je n'ai reçu de vous aucune réponse, pas le plus petit mot, ce qui m'afflige et me fait craindre, d'un autre côté, qu'une partie au moins de ma correspondance n'ait été interceptée peut-être; d'après quoi, je me décide à vous adresser cette lettre sous le couvert de la comtesse Riccini, espérant qu'elle vous parviendra plus sûrement par cette voie, et persuadé, du reste, qu'aussitôt que vous l'aurez reçue, vous voudrez bien me tirer d'incertitude sur les autres. Je vous priais, dans la dernière, vous donnant plein pouvoir pour cela, de demander, en notre nom, que nous fussions entendus pour notre défense, si l'on avait l'in-
* Arrêtée, le 7 novembre, chez mademoiselle Duguigny, à Nantes, Madame fut effectivement conduite au château de cette ville par les généraux d'Erlon et Dermoncourt. Puis, très-peu de jours après, on la transféra au château de Blaye (sur la Gironde), que l'on réparait et meublait depuis le mois de septembre, eu vue de l'événement qui venait de s'accomplir.
tention, à Rome, de porter un jugement sur les passages de nos écrits, déférés au Saint-Siège par un certain nombre d'évêques français, dans une censure où nos doctrines sont trèsfaussement interprétées et malignement défigurées. Et, comme il serait possible que vous eussiez quelques motifs pour ne pas vous charger personnellement de notre requête, je vous suppliais de la faire, en ce cas, présenter par une autre personne de votre choix, que nous autorisions à nous représenter. Cette démarche est conforme au droit et aux exemples des saints. « Qu'on assemble, disait saint Basile dans une occasion sem- « blable, qu'on assemble des juges habiles; que chacun y soit « hbre ; qu'on examine mes écrits ; qu'on voie s'il y a des era reurs contre la foi ; qu'on lise les objections et les réponses, « afin que ce soit un jugement rendu avec connaissance de « cause et dans les formes, et non pas une diffamation sans « examen. » (Ép. 75.)
Vous ne sauriez vous faire une idée de l'étal rehgieux de la France : de la part du gouvernement, c'est une oppression telle qu'on n'en avait jamais vu de semblable, et qui ne rencontre aucune résistance. L'Université ne souffre pas les écoles chrétiennes, même légales; elle veut les détruire peu à peu, et il ne lui faudra pas, si les choses durent ainsi, beaucoup de temps pour y réussir. Les prêtres qu'on appelle ultramontains sont presque partout soumis à une véritable persécution, et cela, au nom de Rome. On réorganise dans les séminaires l'enseignement gallican ; on fait signer des formulaires ; on défend la lecture de tous mes ouvrages, sans exception. Le despotisme èpiscopal ne connaît aucune borne, en un pays où il n'existe ni règle, ni discipline, ni recours canonique, ni protection d'aucune espèce pour ceux qu'on opprime. De plus, il y a comme un trouble général dans les consciences. Les esprits ne savent plus à quoi s'en tenir sur rien. Et que serait-ce si je vous montrais ce qu'est devenu l'exercice du ministère, je ne dis pas dans les prêtres corrompus ou ambitieux, mais dans la masse même du clergé, à quelques exceptions près? Vous verriez un « je ne sais quoi, » qu'on ne sait comment nommer, une espèce de machine qui va matériellement, mais
qui, n'ayant elle-même aucune vie, n'en communique à rien : d'apôtres, il n'y en a point; il y a des manœuvres qui remplissent tellement quellement leur tâche de chaque jour, sans souci du résultat, sans zèle véritable, et avec les mille petites passions qu'enfantent l'intérêt et l'amour-propre unis à une profonde ignorance. Après cela, qu'on s'étonne que la Foi périsse; elle meurt comme un arbre qui se dessèche faute de sève. Tout ce qui n'est pas le peuple, et une partie même du peuple, tombe dans l'incrédulité effective; le reste languit dans une pratique froide, plutôt d'habitude que de conviction. Encore une ou deux générations, et je ne serais pas surpris qu'il restât à peine, dans la France qu'on nous fait, quelques faibles débris de christianisme.
Je ne sais comment vous peindre un pareil état ; un fait vous en donnera peut-être une idée plus exacte qu'aucun discours. Dans une paroisse dont je connais le curé, ce brave homme, ne sachant de quelle manière arriver à l'âme de ses paroissiens, pour y remuer quelque chose, s'avisa de leur hre dans l'Évangile le récit de la Passion ; la lecture finie, il s'adresse à Fun d'eux, et lui demande ce qu'il pense de ce qu'il vient d'entendre : « Si cela est vrai, répondit celui-ci, ils Vont bien arrangé...))
Dans les classes plus hautes, bien que vous trouviez une forte haine contre le clergé, avec une aversion profonde et surtout un inexprimable mépris pour Rome, il existe peu d'antipathie réelle pour la Religion en elle-même, mais une persuasion générale que le catholicisme est fini, une certaine impuissance de vivre, de respirer au miheu de ce tombeau, comme ils l'appellent, et l'attente de quelque autre chose qui sortira peut-être de lui, mais qui ne sera pas lui, au moins sous sa forme actuelle. Tel est Fétat de ceux qui, détachés de la philosophie du xviii^ siècle, comprennent la nécessité d'un ordre rehgieux, d'une foi quelconque, pour ranimer la société et soutenir la vie humaine, et qui, cherchant sincèrement le Vrai, ne peuvent néanmoins le reconnaître dans un système de croyances et d'institutions qui, tels qu'ils le voient, leur paraît en opposition avec les besoins invincibles des peuples, les no-
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lions intimes du droit, la dignité et le développement de l'homme, le progrès naturel de la société. J'expose les faits; on en tirera la conséquence que l'on voudra. Mais c'est encore un fait que le clergé d'aujourd'hui, totalement étranger aux connaissances comme à l'esprit de son siècle, se trouvera, si cela dure, seul au milieu d'une population qui le regardera avec fureur, s'il prétend exercer quelque autorité sur elle, et, s'il n'en exerce aucune, avec cette pitié qu'inspirent les crétins, dans les vallées des Alpes.
Voilà où en est venu le catholicisme au xix^ siècle. Il est temps, ce me semble, d'y penser; il est temps de comprendre qu'il y a ici une autre question que celle qui préoccupe, à peu prés uniquement, ceux qui gouvernent l'Éghse. Le ciel est noir, la tempête approche, et l'on pourra revoir dans l'ordre moral les jours de Noé. Mais peut-être Dieu lui-même a-t-il posé son doigt sur certains yeux, pour qu'ils ne voient point, sur certaines oreilles, pour qu'elles n'entendent pas, afin que ce qui doit arriver arrive. C'est ce que le temps nous apprendra.
Vous aurez vu, dans les journaux, comment cet infâme scélérat de Deutz a vendu pour 500,000 fr. M°^« la duchesse de Berry K Et c'était l'homme de choix, l'homme de confiance de qui vous savez ! J'ai observé que cette espèce de finesse politique et de défiance dont on se vante à Rome, n'avait d'autre effet que de dégoûter les honnêtes gens, et de se faire tromper plus qu'ailleurs par tous les fripons; et c'est justice. Quand on repousse le langage de la vérité et de la conscience, il est dans l'ordre qu'on soit dupe de la parole de mensonge. Du reste, nos affaires s'embrouillent de plus en plus; le justemilieu ne sait comment garder son équilibre, poussé qu'il est
* Gonzague Deutz, à la conversion duquel le P. Ventura avait donné des soins tout particuliers, était un de ces adroits prosélytes dont s'engouait volontiers, sous la Restauration, le parti religieux. On l'avait vu circuler à Rome, à Massa, en Portugal (auprès de Don Miguel) avec des missions de l'aventureuse duchesse de Berry. De Nantes, où il vint exprès étudier toutes ses secrètes ressources, il courut la vendre à Paris. Il fut heureux pour M. de Monlalivet (il venait de quiUcr le ministère de rintérieur)que cette négociation, ébauchée par lui, dit-on, échût à son successeur. De toutes les nécessités auxquelles la politique réduit les hommes d'État, celle de traiter avec un Deutz nous paraît la plus misérable.