AU MÊME
A la Chênaie, 30 novembre 1832.
J*ai enfin reçu, mon cher ami, votre lettre du 6 octobre, qui a dû d'abord aller courir après Montalembert, dans le midi de la France, où il a voyagé pendant cinq ou six semaines, puis revenir à Paris, et de là en Bretagne, où la voici enfin. Chaque nouvelle marque de votre souvenir et de votre si bonne et si tendre affection me fait un bien que je ne puis vous exprimer. Comptez, de ma part, sur un parfait retour. Je pense à vous sans cesse, et vous ne le voyez que trop, peut-être, par la multiphcité de mes let 1res qui pourraient bien finir par vous fatiguer et vous importuner. 11 faut, cependant, que vous considériez qu'outre la consolation que je trouve à épancher mon cœur
dans le vôtre, il n'est pas inutile, à beaucoup près, que vous soyez instruit de l'état des choses en France; il m'effraye chaque jour davantage. Vous ne sauriez vous représenter l'espèce de fermentation extraordinaire qui agite les esprits, ni la rapidité avec laquelle la foi s'éteint.
On peut, sous ce rapport, distinguer trois classes d'hommes : la première se compose des nombreux disciples de la philosophie du dernier siècle; ceux-ci haïssent profondément le christianisme et toute rehgion, et travaillent avec ardeur à détruire tout principe de foi sur la terre, et à réaliser un ordre de choses dans lequel chaque homme n'aurait d'autre règle que sa raison propre et ses intérêts. La seconde classe, qui augmente tous les jours, comprend ceux qui, persuadés que la Religion, la Foi, est un des éléments de la nature humaine, — et en même temps regardant le christianisme comme un système transitoire qui a été utile autrefois, mais qui, aujourd'hui, n'est plus qu'un obstacle au bonheur des peuples et aux progrès de la Société, — attendent une rehgion nouvelle qui, fondée sur des bases plus larges et en harmonie avec les développements de l'humanité, la ramènera à son unité première, ce que n'a pu opérer le christianisme, qui n'a exercé d'influence forte et durable que sur les nations occidentales; action, du reste, mêlée de bien et de mal, dans une proportion toujours plus forte de ce dernier. La troisième classe, celle des indifférents, lesquels, peu soucieux de ce qui sera, sans haine et sans amour pour tout ce qui ne se rapporte pas immédiatement à eux-mêmes, vivent dans l'athéisme pratique, sans songer à rien qu'à leurs plaisirs et à leurs intérêts présents. En dehors de ces trois classes, qui forment l'immense majorité de tout ce qui n'est pas peuple, se trouvent les chrétiens, mais pour la plupart chrétiens d'habitude, sans lumières, sans mouvement, sans zèle, sans véritable vie spirituelle. A peu près tout ce qui sait et pense, ou a renoncé ouvertement au christianisme, ou n'est chrétien que de nom. 11 est déjà vrai de dire que les chrétiens réels ne sont guère que ce que sont restés, pendant les six premiers siècles, les païens dispersés dans les campagnes ipagaîii). Ces hommes simples et attachés, par l'effet de Tédu*
cation, à leur ancien culte, à leurs anciennes croyances qu'ils étaient hors d'état de discuter, furent les derniers qu'atteignit le mouvement qui s'opérait dans les régions plus hautes delà Société. Il en est ainsi maintenant, et il ne faut pas qu on s'y trompe, si Von n'est fermement résolu à tout perdre.
De plus, chrétiens ou non chrétiens, tous ont en une égale horreur les exécrables systèmes politiques qui, partout, écrasent les peuples et créent de jour en jour une misère sans exemple, une servitude morale et physique contre laquelle se révoltent et la raison et la conscience, et tous les sentiments les plus profonds et les plus invincibles du cœur humain. Et comme partout FÉglise adopte et défend ces systèmes, se fait, se déclare l'alliée de ceux qui les ont étabUs à leur profit, il s'ensuit qu'elle ahéne d'elle, et tend par conséquent à séparer du christianisme, les populations encore croyantes; de sorte qu'on ne peut prévoir, si rien ne change, qu'une défection universelle. Pendant qu'elle s'accomplit rapidement sous nos yeux, on s'occupe, oubliant tout le reste, de quelques intérêts matériels, de questions d'amour-propre, d'éplucher les phrases d'un journal S et de disputer sur des mots, avec la gravité des Grecs du Bas-Empire. 0 mon Dieu! où en sommes-nous? Encore une fois, qu'on ne s'y trompe point, voilà notre position. La société européenne, si longtemps imprégnée, saturée de christianisme, ressemble à une éponge que serrerait une forte main pour en exprimer jusqu'à la dernière goutte de l'eau qu'elle renferme.
Vous retrouverez, dans une note que nous vous avons laissée, le prix des livres expédiés de Paris au P. Ohvieri, à qui je vous prie d'offrir mes tendres et respectueux souvenirs. Écrivez-moi directement rue Saint-Germain des Prés, nMO bis, à Paris, ou, toujours à la même adresse, sous le couvert de M. Eugène Bore. Tenez note des frais de poste, afin que je vous les rembourse, quand la petite somme que je vous ai laissée sera épuisée. Tout à vous, mon cher ami, du fond de mon cœur et à jamais.
' Allusion aux chicanes scolasli^ucs dont l'Avenir avait élépeisctutc.
DE LAMRNNAfS. tiOl
."■i4. -A MADKMOISELLK CORNULIER DE LUCINIÈRE.
Le 50 novembre 1832.
Gastrite, gastrite je n'entends parler que de gastrite :
encore une nouveauté; de mon temps, on ne connaissait seulement pas ce nom-là. Mais, je vous le dis, ils sont incorrigibles avec leur manie de remuer, d'inventer. Ce n'était pas assez des maux d'estomac, il faut qu'ils aient encore imaginé cette gastrite; et à quoi bon? que leur en revient-il? en sont-ils mieux? y a-t-il ombre de raison à cela? Folie, folie, et peutêtre malice ! je ne serais pas surpris qu'il y eût là-dessous quelque pensée secrète, quelque menée des républicains pour irriter le peuple, qui ne manquera pas de s'en prendre à la légitimité, ou à la quasi-légitimité, de ce qu'il digère mal. Ah! quel siècle!... Tout de bon, mon excellente amie, je suis désolé de votre gastrite. Si vous pouviez supporter le lait, c'est encore ce qu'il y aurait de mieux, avec la patience; car cette indisposition est tenace, quoique moins que X entérite^ autrement dite inflammation d'entrailles, ou, plus vulgairement, des boyaux, «t Je me sens les boyaux agités. » — Vous en souvenez-vous?
Je vous remercie, mille et mille fois, de tout ce que vous me dites de bon, d'aimable et d'affectueux, ainsi que notre cher M. Lacroix, à qui je réponds en vous répondant, afin d'éviter un double port de lettre. J'ai bien reconnu le cœur du vénérable M. R. dans ce que vous m'avez envoyé de lui. Quant au fond des choses, ce n'est pas à son âge ni dans sa position qu'on peut le comprendre; il est l'écho, mais écho bienveillant, des personnes qui l'entourent, et celles-ci, croyez - moi, prennent leurs désirs, ou cherchent à les faire prendre pour des réalités. Les choses n'en sont pas où elles disent, tout au contraire; voilà tout ce que je peux vous mander.
Je trouve votre conseil excellent. « Gardez-vous de blesser, de contrarier personne, et, en conséquence, écrivez ! » — Sur quoi? — (( Sur rien.» — Vous voulez donc que je fasse un livre sur
la science, les lumières, le désintéressement, le zèle humble et charitable, et la bonne foi de Nos Seigneurs les évêques de France? Ce serait un beau livre, assurément; mais, par malheur, le siècle n'est pas mûr pour l'apprécier. Il y en aurait, à la vérité, encore un autre, qu'on pourrait intituler : Des vertus modestes, du savoir et de la candeur des RH. PP. Jésuites. J'y penserai; toutefois, j'incline à croire qu'il ne saurait être bien et convenablement fait que par l'un d'eux.
Mon frère vous aura dit où en sont mes affaires ; elles paraissent prendre une tournure qui me promet du moins de la sécurité personnelle, et c'est tout ce qui me reste à désirer.
J'ai reçu une lettre d'Angélique ^ ; elle avait le projet d'aller passer à Rennes une partie de l'hiver avec M"^ de Villiers, regrettant beaucoup que vous n'y vinssiez pas les joindre ; sur quoi je lui ai dit des choses qui vous justifient victorieusement, des choses magnifiques, dignes d'être imprimées ; si elles ne le sont pas, c'est par prudence, parce que je ne suis pas bien sûr qu'il n'y ait pas là, encore, certaines phrases, certains mots que les esprits mal faits pourraient prendre de travers. Vous prendrez d'une tout autre façon ce que je suis chargé de vous dire de la part de l'abbé Gerbet, qui vous offre mille hommages affectueux et respectueux, et ce dernier mot n'est pas pour la rime, quelque riche qu'elle soit. Je me recommande toujours à l'amitié de l'abbé Lacroix, et j'embrasse ma petite Hélène, quoique préservée du choléra. Je ne veux pas qu'elle « boive au calice des souffrances, » bien qu'en dise M. R., avec qui je ne saurais être d'accord sur cela. Pour vous, il n'y a rien à craindre, grâce à la gastrite : voilà votre part; contentez-vous-en, et que les autres se partagent le reste. Tout à vous de cœur. Votre vieil ami,
* M"* de Tremereuc.
La Chênaie, le 15 décembre 4832.
Vous dites bien vrai, tout s'en va; mais ce qui s'en va est-il donc tant à regretter? C'est de la boue qui coule dans un égout, et pas autre chose. Regardons de loin, et bouchonsnous le nez. Voudriez-vous que la Providence eût laissé plus longtemps, au milieu des nations, ces immenses amas, ces montagnes d'ordures, dont la putréfaction, infectant l'atmosphère, aurait fini par tuer le genre humain ? Elle a dit: « Non, je veux qu'il vive; » et la voilà qui balaye cette fange, comme, on balaie les rues la veille d'un jour de fête. Et en effet, n'en doutez pas, c'est la fête, la grande fête des peuples qui se prépare, et qui commencera lorsque le monde aura été purifié. Non reUnquamvos orphanos;venia'm ad vos. Ne craignons rien; nous reverrons le Christ, le Christ sauveur, le Christ hbérateur, le Christ qui prend pitié des pauvres, des faibles, des misérables, et qui brise le glaive de leurs oppresseurs. Et puis, sous un autre point de vue, qu'est-ce que l'histoire des hommes, sinon l'histoire du développement continuel de l'humanité, et des mille et mille changements nécessaires qu'il amène d'âge en âge? Que me fait, à moi, un empire qui tombe? Un passereau qui meurt me touche davantage ; pauvre petite créature de Dieu, qui, après avoir aspiré, comme un globule de rosée sur la fleur, sa gouttelette de vie, s'en va et ne revient plus. S'il fallait porter le deuil des royaumes qui passent, des pouvoirs qui expirent, les peuples, depuis Nemrod, n'auraient pas eu d'autres vêtements, et nous entendrions encore, au fond de l'Orient, tinter les glas de ces grandes funérailles ; le bruit lugubre de ces premières morts nous arriverait de tombeau de roi en tombeau de roi, comme d'écho en écho ; « et pourtant, dit le Seigneur Dieu, c'est moi qui ai abattu ces chasseurs dliommes, parce que j'ai eu pitié de la terre. » N'allez pas croire, cependant, que je ne sente pas tout ce qu'il y a de douleur dans la rupture de ces vieux hens qui vous attachaient
au passé? Hélas! oui, nous sommes ainsi faits, et la famille qui flottait dans l'Arche sur les ruines d'un monde entier, d'un nionde pervers dont elle détestait les crimes, n'en éprouvait pas moins, quoiqu'elle connût ses hautes destinées, des souffrances inexprimables. Toutefois, je voudrais que mon cher comte ne prît aux événements que cette sorte de part que, dans sa position, le devoir commande, ou que peut avouer une raison aussi droite et aussi ferme que la sienne. S'il y a des astronomes à la fin des temps, je ne crois pas qu'il fût sage à eux de se tuer de chagrin parce que les planètes iront de travers, c'est-à-dire autrement qu'elles n'étaient allées jusque-là; ceci dérangera, j'en conviens, la régularité de la science, mais ne dérangera point l'univers, que ne cessera pas de conduire une Intelligence pourvue d'autres règles de gouvernement que celles que nous nous faisons avec tant de travail et un travail si vain. Pour moi, voici toute ma politique : — Je crois en Dieu, en sa Providence, et j'espère dans l'avenir qu'elle destine au genre humain.
Le mien, personnellement, n'a rien de beau : malade, pauvre, persécuté, je ne sais pas, le soir, où le lendemain je reposerai ma tête. Il y a cependant, depuis quelques jours, quelque apparence d'arrangement avec l'homme qui me poursuit; c'est-à-dire que, pour s'assurer le fruit de son vol, il consentirait à prendre tout ce que je possède, de préférence à mes autres créanciers, à condition de me laisser tranquille par ailleurs. Si cela se termine, je vous le manderai. Joignez à ce que je viens de dire les ardentes haines des divers partis, auxquelles je suis en butte, vous comprendrez que ma vie n'est pas douce ; mais elle est telle que Dieu me l'a faite, et je dois dès lors en être content. Ce n'est pas ici le Heu du repos: redisons-nous cela sans cesse. Cette pensée calme : elle fait qu'on tourne avec espérance ses regards vers l'occident, là où naît l'aurore du jour qui n'est pas de la terre, du jour que ne trouble aucun orage, et que la nuit n'obscurcit jamais.
Ma position est telle, qu'elle m'oblige à prier mes amis intimes d'affranchir leurs lettres; veuillez aussi me les adresser simplement à Dinan, Côtes-du-Nord . Mon frère est en ce mo-
ment à Paris pour ses affaires; il a bien de la peine à défendre ses écoles. L'abbé Gerbet est avec moi ; il vous offre ses respects ; sa santé est déplorable. Toute créature gémit, dit saint Paul.
:^m. - A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS.
A la Chênaie, le 15 décembre 1832.
Vous avez grande raison, mon cher ami, il faudrait un journal indépendant qui dît la vérité au monde, et à tout le monde ses vérités ^ ; mais on le tuerait bientôt, comme on a tué V Avenir, parce qu'au fond la vérité n'est agréable à personne, qu'elle choque les intérêts, les passions, les opinions, toutes choses auxquelles on tient beaucoup, et que les hommes de nos jours, semblables aux juifs, ne veulent de prophètes qu'à une condition: Die nobis placentia. Demandez plutôt à M. de Toulouse *. Or, quand on le voudrait, comment plaire à chacun? Et, dans l'impossibilité de plaire à tous, à qui se résignerait-on à déplaire? Le mieux, pour le moment, est de regarder ces gens-là faire, de les écouter dire, et de trouver leurs dires et leurs faires très-réjouissants, comme je vous jure qu'ils sont, et vous m'en croirez sans peine. A mon avis, bien que, pour la plupart, ils crient contre le juste-milieu, le juste-milieu est leur lien naturel à tous, leur rendez-vous commun entre l'horreur et le ridicule. Rien de drôle comme de les voir osciller entre ces deux points fixes ; et pourtant ce spectacle a bien aussi son côté triste, quand on vient à penser que la farce sanglante, jouée par ces Crispins frisés et poudrés ^, ou
* ... « Oui, mon cher ami, je souffre, puisqu'aussi bien je ne' puis l'empêcher, que les sots et les fripons soient ce qu'ils sont ; mais ce que je ne puis endurer, c'est qu'ils soient fripons et sols impunément, et on ne saurait assez déplorer l'absence d'une feuille réellement indépendante. Les sots, tout sots qu'ils sont, gagnent du terrain; les brochures ou ne sont point lues ou n'ont qu'un effet borné; le public est oublieux comme un vieillard; et puis, courez après le temps perdu !» — M. de CorioHs à Lamennais. Toulouse, 21 novembre 1832.
^ Allusion aux cinquante-six censures de Mgr de Toulouse.
' «... Oui, dit un des personnages de la Peau de chagrin, au héros de ce
à cheveux plats, c'est notre histoire réelle; que voilà les idiotes et ignobles Parques qui filent nos destinées, au Château, dans les Chambres, et dans les conciliabules des factions. Alors il faut tâcher d'oubUer son pays, son siècle, et s'efforcer de se faire une vie interne en dehors de tout cela, en s'enfonçant par la pensée dans un autre monde, et oubliant ainsi les crimes et les sottises de celui-ci. Comme on n'a pas encore imaginé de mettre la rêverie, qui se tait, en état de siège, c'est une ressource qui nous reste ; profitons-en : aussi bien nous ignorons combien de temps on nous la laissera, -vu les inventions merveilleuses de nos hommes gouvernementaux, quand il s'agit d'organiser les libertés pubhques et privées. Le château de Blaye est, par exemple, une organisation de ce genre, quoique, à vrai dire, celle-là soit, à tout prendre, plus excusable, attendu que c'est un prêté pour un rendu. Mais d'aller prendre, ici et là, des pauvres malheureux, de les jeter dans un cachot avec les fers aux pieds et aux mains, et de les tenir là, au secret, dans les angoisses et dans les souffrances, le tout à cause d'un coup de pistolet à poudre qu'on s'est fait tirer^, je ne sache guère d'atrocité plus odieuse et plus bête, de machiavéhsme plus infâme que celui-là. Oh! la belle et douce chose qu'un souverain ! car ils s'entre-val ent tous, sur ma parole. Voyez Anvers; voilà de leurs jeux. Après cela, étonnez-vous qu'il y ait des séditieux^ des scélérats, des monstres, qui crient : Vive la République! Mais depuis' que nous avons la meilleure^, on ne veut plus des autres, et pour cause : c'est là
roman, publié presque à la date de la lettre de Lamennais, oui; nous t'instituerons le souverain de ces puissances intelligentes qui fournirent au monde les Mirabeau, les Talleyrand, les Pitt, les Metternich, enfin tous ces hardis Crispins qui jouent entre eux les destinées des empires, comme les hommes vulgaires jouent leur kirschen-waser aux dominos. » — Éd. Charpentier, p. 51,
* Allusion au coup de pistolet dit du Pont-Royal, M. Bergeron, accusé de cet attentat, fut acquitté sans la moindre hésitation, vu les circonstances^étrangement équivoques que les débats mirent en lumière. On ne vit généralement, dans cet incident ténébreux, qu'un de ces drames à effet, joués quelquefois par la police au profit de ceux qui la payent.
2 La « meilleure des républiques » était une définition du temps, inventée pour populariser le « trône entouré d'institutions républicaines. »
le fin mot. République, monarchie, juste-milieu, tout cela, mon cher ami, peut aller et venir, sans qu'il en résulte le moindre changement dans mon attachement pour vous, vu que l'attachement ne « s'organise » point, ce qui, par ce temps-ci, est un grand bonheur ^
La Chênaie, le 25 janvier 1833.
Il faut prendre son parti sur les peines et les misères de la vie ; vous les retrouvez à Florence; vous les retrouveriez également partout : c'est le fond même de notre existence : omnis creaturaingemiscit. 11 est vrai qu'il y a, de nos jours, un genre de souffrance morale qui n'était pas connu de nos pères, du moins au même degré ; ils trouvaient, eux, des points fixes où se prendre, quand la vague venait les frapper. Aujourd'hui, tout flotte ; rien n'a de racine : ni la pensée ni le cœur ne sauraient s'attacher à quoi que ce soit. C'est le caractère des grandes époques où tout change, où tout se renouvelle. La vieille base, vermoulue, pourrie, tombe en poussière, et l'on ne voit pas encore ce qui la remplacera. Entre un passé qui ne peut plus être et un avenir qui n'est pas encore, on n'a pour demeure que des ruines informes, où la pluie, le vent, la neige pénètrent de tous côtés. Mais au miheu même de ces ruines, sous le pan de voûte à demi écroulé où la Providence nous a ménagé un abri tel quel, on peut cependant goûter quelque paix en contemplant ces préliminaires d*une création nouvelle, et, pour ainsi parler, cet étonnant travail de Dieu. Le monde, sous sa forme ancienne, était usé. Les hommes avaient abusé de tout ; ils avaient dénaturé, corrompu tout. Voilà pourquoi les vieilles Hiérarchies, et politique et ecclésiastique, s'en vont ensemble; ce ne sont plus que deux spectres qui s'embrassent dans un tombeau. Dieu, par des moyens qui me sont inconnus, régénérera sans doute son Église : elle ne périra point ; elle
* Lettre supprimée. — A M"* la baronne Champy. La Chênaie, 12 janvier 1833.
est immortelle, car elle n'est que la Société même du genre humain sous la loi de la Rédemption opérée par Jésus-Christ ; mais sous quelle forme apparaitra-t-elle, lorsque le feu puri ficateur aura consumé l'enveloppe aride qui la voile aujourd'hui à presque tous les regards? Je l'ignore. On n'en savait pas plus quand la Synagogue expira, ou, pour mieux dire, lorsqu'elle subit la transformation prédite.
On ne s'occupe plus ici de l'affaire d'Anvers *, si odieuse des deux côtés, puisque des deux côtés, sans raison, sans but, pour des intérêts privés d'orgueil et de puissance, on a versé comme l'eau le sang humain. Cependant, qu'est-ce que cela, près de ce qui s'est passé et de ce qui se passe encore en Pologne? Justice, droit, morale, humanité, que signifient aujourd'hui ces mots ? Le monde est livré sans protection à la force sans régie et sans frein . Il ne faut pourtant pas trouver trop étrange si les peuples s'imaginent qu'il y a une autre question que celle de savoir à quels monstres ils serviront de pâture. Nous sommes maintenant, nous, dévorés par le roi-citoyen, qui a bonnes dents et bon estomac, et nous nous laissons faire par crainte de pis. Cette crainte est telle, qu'elle assurera peut-être quelques années de vie au juste-milieu. Les carhstes, divisés entre eux, et aussi bêtes qu'à leur ordinaire, ont peu de force réelle. Et quelle force pourraient-ils avoir avec un système fondé sur la plus grossière contradiction : un pouvoir inamissible et une véritable liberté? Ils donnent à leur constitution le despotisme pour base, et prétendent sur cette base construire une RépubUque ^. Il est trop clair que là, comme partout, il n'y a que des inté-
* Il ne s'agit pas ici de la première expédition, lancée sur Bruxelles au moment où les Hollandais menaçaient d'y pénétrer, ainsi que nous l'avons dit dans une des notes précédentes, pag. 213. Celle-là était rentrée en France au mois de septembre 1831. (V. le Moniteur du 14 septembre.) La seconde expédition a pour date le mois de novembre 1832. Le 20 novembre, l'armée française dite du Nord était déjà autour d'Anvers, dont le siège se termina le 28 décembre par une capitulation que le roi Guillaume refusa d'abord de ratifier. L'armée française n'en rentra pas moins immédiatement sur son territoire, notre alliée l'Angleterre l'exigeant ainsi. Le sang versé parut donc l'avoir été pour rien, et sans résultat possible.
- Il y a ici une allusion très-directe au système préconisé dans la Gazette de France par M. de Genoude.
rets personnels, qu'on s'efforce de cacher de son mieux. Les uns veulent de l'argent, des honneurs, des places, avec la branche aînée, comme les autres en veulent avec la branche cadette : voilà tout. Quant au peuple, en réalité il se soucie tout aussi peu des cadets que des aînés, et des aînés que des cadets ; mais garrotté de toutes parts, avec une habileté infernale, par ceux qui en font leur proie, il lui faut du temps pour briser ses liens.
Un homme, en se réveillant, demandait à son domestique : — « Quel temps fait-il? — Monsieur, répond celui-ci après avoir ouvert la fenêtre et regardé dehors, il n'en fait point. » Je puis vous en dire autant de notre littérature ; il n'y en- a point ; car ce n'est pas de la littérature que ces pièces de théâ- Ire et ces romans, ptus monstrueux les uns que les autres, qu'on publie aujourd'hui et qu'on oublie demain. Ces productions repoussantes, rêves pénibles d'une société malade, manifestent le désordre des esprits en même temps que la souffrance des âmes, à qui tout est bon pourvu qu'elles échappent à ce qui est. Le dernier écrit de Chateaubriand a eu un immense succès de parti ^ Les caisses royalistes se sont ouvertes, ce qui est la vraie pierre de touche, et la France a été, d'un bout à l'autre, inondée des phrases, plus que jamais extraordinaires, du « grand écrivain national : » c'est aujourd'hui son titre. Figurez -vous Ronsard épousant Atala; le chef-d'œuvre en question sera l'enfant issu de ce mariage. Pour être juste, cependant, l'on doit avouer que, dans cette étrange caricature, on trouve, ici et là, des traces d'un talent véritable. Ce n'est pas moi, assurément, qui nierai celui de M. de Chateaubriand : je déplore seulement qu'il se plaise à le gâter comme à plaisir.
De nouvelles, je n'en sais point, si ce n'est qu'on dit que le duc d'Orléans épouse une fille de l'archiduc Charles; d'autres pourtant disent que non : je m'en rapporte à ce qui en est.
Adieu, adieu ; soignez- vous bien pendant l'hiver, qui est assez rude à Florence: le nôtre, jusqu'ici, a été fort doux. J'embrasse mon cher comte bien tendrement.
Mémoire sur la captivité de Madame.