‹ CorrespondanceChapitre 81 sur 224 · A JI. LE COMTE RZEWUSKl · texte numérisé non relu

A JI. LE COMTE RZEWUSKl

A lu Chênaie, le 5 février 1853.

Si cette lettre, mon cher comte, n'est pas retardée par les irrégularités de la poste, elle vous trouvera encore àNaples, et, dans tous les cas, elle vous rejoindra soit à Rome soit ailleurs, puisque vous aurez sûrem.ent pris des précautions pour que vos lettres vous soient renvoyées après votre départ. Mais quelle idée avez-vous eue de m'adresser la vôtre à Paris, poste restante? Il est résulté de là qu'après mille et mille difficultés et à peu près trois mois de retard, je l'ai enfin reçue hier, pas plus tôt : écrivez-moi désormais à Dinan, Côtes-du-Nord, France; de cette manière, il n'y aura point de temps perdu.

Sans doute que tout se prépare pour une profonde et universelle révolution; rien au monde ne l'arrêtera, parce qu'elle n'est que le mouvement instinctif de l'humanité se développant selon ses lois naturelles et impérissables. Cependant, deux choses empêcheront qu'elle s'accomplisse aussi vite qu'on doit le désirer pour le bonheur des peuples : la première, c'est qu'elle n'est pas encore assez mûre dans les esprits, qui, sous la fascination du passé, et d'une masse immense de préjugés qui y ont leur racine, ne savent pas nettement ce qu'ils doivent vouloir ; la seconde, ce sont les obstacles matériels qu'opposent à l'ordre nouveau les deux Puissances unies; carie Pape n'est pas neutre, comme vous paraissez le dire; il a pris hautement et activement parti en faveur du despotisme antichrétien, contre les droits de l'humanité réclamés par les nations, au nom de la justice éternelle ; et telle est la chaleur avec laquelle il a embrassé la cause de toutes les tyrannies, qu'il n'hésite point à sacrifier la Religion dont il est le chef : vous en savez quelque chose, vous autres Polonais. De là une

* Nous avons mentionné, dans les Notes et Souvenirs placés en tête de cette Correspondance, les lettres vraiment remarquables du comte Rzewuski. Esprit supérieur, il était entré avec une ardeur extrême dans les vues de Lamennais sur la régénération démocratique du catholicisme.

complication de maux qui fait comprendre la nécessité d'un remède proportionné, et rend évidente, pour qui veut voir, la profondeur, à quelques égards effrayante, des changements qui se préparent dans le monde.

Il n'est pas difficile, je crois, de se représenter, en général, le caractère de ceux qui s'accompliront dans l'ordre politique. Mais il n'en^est pas ainsi pour l'Église : il est plus clair que le jour qu'elle ne peut rester telle qu'elle est, car partout son état actuel amène progressivement la destruction de la Foi, ou la mort du catholicisme. C'en serait fait de lui dans toute l'Europe, en moins de deux générations. 11 faut donc qu'une grande réforme s'opère. Quelle sera-t-elle? je l'ignore, et vainement nous chercherions à le deviner, car nous sommes ici dans un ordre de choses qui dépend de lois particuhères, dans un ordre surnaturel dirigé immédiatement par les volontés de Dieu, secrètes pour nous. Que ces volontés renferment des changements^^futurs dans l'économie extérieure de la Religion, changements que nous n'avons pas dû connaître d'avance, cela est certain en soi par la tradition consolante, mais vague, des événements extraordinaires qui arriveront dans ce que l'Écriture appelle les derniers temps. Nous pouvons donc et nous devons, — sauf l'époque qui demeure un mystère pour nous, — croire à ces événements extraordinaires et les attendre, bien qu'actuellement il nous soit impossible de nous en faire une idée clairement déterminée. Jusque-là nous ignorerons, sur plusieurs points, ce qu'il y a sur la terre d'essentiellement immuable, et ce qu'il y a de variable dans l'organisation externe de l'Éghse, ou, si vojjs voulez, dans la forme terrestre du christianisme, car nous n'avons aucune règle sûre pour faire cette distinction, et Dieu ne nous a pas donné cette règle, parce qu'elle nous eût été inutile etidangereuse : inutile, puisque nous ne devions pas l'apphquer ; dangereuse, parce que nous eussions été tentés de l'appliquer, ou de substituer, dans le gouvernement spirituel du genre humain, notre action à l'action divine.

Je crois donc, comme vous, à une manifestation prochaine de celle-ci; mais sans savoir, en aucune manière, quel genre

de modifications elle apportera dans ce qui existe, et sans me dissimuler les horreurs et les vices des hommes, ni les inconvénients visibles de certaines parties de l'Institution. Or, en prenant les choses telles qu'elles sont, s'il n'y a pas un Centre de foi, ou,* en d'autres termes, si ce Centre est faiUible, il n'y a pas, ce me semble, d'unité de foi possible, je ne dis pas d'unité interne, mais de profession extérieure et d'enseignement. L'infailHbilité personnelle du Pape ne suit imllement de là ; il suffit qu'il soit infaillible lorsqu'il parle au nom de l'Église, qu'il résume en soi comme son Chef, lorsque sa voix est celle du corps entier dont il est l'organe. Là-dessus, vous demandez comment on distinguera la parole de Grégoire de la parole du Pape ? peut-être pas toujours avec facilité, peut-être pas toujours immédiatement, mais il vient toujours une époque où ce discernement est fait, avec certitude, par une sorte de bon sens et d'instinct général ; jusque-là, le devoir d'obéir ou de croire reste en suspens.

Ceci est la conséquence inévitable des conditions humaines du Pouvoir spirituel : et ne voyez-vous pas que ces conséquences s'appliquent également à la puissance de gouvernement que vous lui accordez? Car enfin, les Catholiques tiennent que le Souverain Pontife est divinement assisté dans le gouvernement de l'Église. Que d'actes, cependant, évidemment dictés par l'ambition, la cupidité, l'avarice, par toutes les plus viles et les plus criminelles passions ! Même nécessité, donc, de distinguer les actes de l'homme des actes du Pape, et ce que vous direz à l'égard de ses actes, je le dirai' à l'égard de ses paroles. La difficulté qui nous est commune porte sur quelque chose de plus radical, et qui jusqu'ici est le secret de Dieu.

Du reste, il ne me paraît pas exact de dire que le galhcanisme est plus favorable que l'ultramontanisme à la Uberté. Ces deux doctrines, dans leur principe, se réduisent à la question de la servitude, ou de l'affranchissement de l'Église. Or, l'Église, c'est l'intelligence, le spirituel de l'homme, et quand le spirituel de l'homme est esclave, tout l'homme est esclave. L'Allemagne, l'Espagne, le Portugal, sont des nations bien plus galHcanes que la France même. Il faut, d'ailleurs, bien se gar-

der (le conroiidre la doctrine en soi, avec la politique trop souvent contraire des Papes. La politique des Papes a fait au gepre humain des maux incalculables ; elle aurait tué et tuerait encore la Religion, si la Religion pouvait être tuée. La doctrine qui enferme T affranchissement de l'Église, enferme l'affranchissement des peuples ; et c'est parce que cet affranchissement est devenu nécessaire, qu'il y a lutte à mort, d'mie part entre eux et la Hiérarchie, et, de l'aulre, entre l'esprit actuel de cette Hiérarchie et le véritable esprit du christianisme : ce qui nous ramène à la nécessité d'une réforme dans rÉglise, et d'une réforme qui aille à la racine des désordres qui compromettent l'existence même de la Société spirituelle, ainsi que les vérités qui sont la vie du genre humain; ce sera Poeuvre de Dieu : attendons ses moments ; et, pour ne pas agir aveuglément, pour ne pas nous exposer à faire peut-être beaucoup plus de mal que de bien, renfermons notre action dans la sphère pohtique et dans celle de la science.

C'est la résolution que j'ai prise pour mon compte, trésconvaincu qu il n'y a rien à espérer de Rome, et que, sans Rome, on ne peut défendre avec succès le catholicisme qu'elle semble, elle-même, condamner à mort.

Veuillez faire agréer mes hommages à madame Rzewuski, et mes souvenirs à mademoiselle Marie. Ne m'oubliez pas non plus prés de Pexcellente famille Ankevvitz.

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