‹ CorrespondanceChapitre 95 sur 224 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 15 octobre 1833.

Yous vous trompez, mon cher ami, en me croyant en retard d'une lettre avec vous. Je vous avais écrit à Bolbec : la poste aura été inexacte ou infidèle. Mais, à l'instant même où j'écris ceci, je m'aperçois que c'est moi surtout qui ai lieu de me plaindre d'elle, car je n'ai point reçu votre lettre du Havre, et c'est à celle-là que vous attendiez une réponse qui naturellement vous a manqué. Je ne serais pas resté si longtemps sans vous donner signe de vie, si je ne m'étais figuré que vous ne deviez plus être en Normandie, cette espèce de Chine française, petit empire du milieu, riche en volailles et en harangues. Je ne savais donc où vous prendre; je le sais maintenant, et peu s'en est fallu qu'au lieu de ma lettre vous ne m'ayez vu arriver moi-même; car j'ai eu le projet d'aller passer l'hiver à Paris. Plusieurs motifs m'y ont fait renoncer, et me voici encore pour quelques mois dans ma solitude. J'y regarde de loin ce qui se passe sur la scène du monde, et, en comparant les bêtises du jour à celles de la veille, je répète avec Salomon : Nihil novi sub sole. Seulement, comme vous dites, il y a TecrudeHcence. La foHe de nos gens est ici arrivée au comble ; ils réussissent à m'étonner, ce qui est fort de leur part. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'ils font, et tout ce qu'ils disent, et tout ce

qu'on parvient à leur faire croire. Malheureusement il se mêle à cela beaucoup de mauvaises passions ; le peuple n'y est pour rien : il faudrait, pour le remuer, autre chose que ce qui les occupe; sa poHtique est de n'en point avoir. Malgré ce que B. vous a écrit, Fr. ^ est parti. Comment pouvait-on douter qu'il allât, s'il avait dit qu'il n'irait point? On m'a mandé, d'un autre pays que le nôtre, des détails curieux sur la pauvre voyageuse; elle voulait à toute force conduire à Prague Tenfant qui a fait tant de bruit, et ce n'est qu'avec infiniment de peine qu'on l'a décidée à le laisser à Rome; on en a eu beaucoup plus encore à la séparer du père; cette dernière séparation n'a eu lieu qu'à Florence ; on en a fait une condition de laisserpasser ^. Du reste, il paraît que les idées de Charles X ne sont pas du tout les idées de la Ga%ette, et qu'il n'est pas d'humeur à permettre qu'on dépouille son front de la couronne, qui l'a pourtant si profondément blessé, pour la poser sur celui de son petit-fils ; de sorte que les légitimistes sont maintenant, eux aussi, des «révoltés, » ou du moins trés-suspects de l'être. Je ne comprends pas cette rage de régner. Hélas ! la royauté vaut-elle ce qu'on l'estime? Voilà, de compte fait, trois familles en Europe divisées par cette nouvelle passion, et trois Thébaïdes qui attendent trois poètes futurs; car les hommes n'ont jamais chanté que leurs crimes et leurs calamités. N'est-ce pas un étrange spectacle, que celui que nous donne M. de Bourmont, promenant de royaume en royaume, avec son équivoque réputation militaire, la fortune chancelante de son parti, et

* MM. Berryer et Frayssinous sont désignés ici : — « .. Berryer me mande que M. Frayssinous ne bouge pas, et que le chancelier * est de retour à Paris. M. de Lalour-Maubourg m'écrit que sa santé s'oppose à ce qu'il puisse même aller s'excuser en personne de ne pouvoir accepter. Sur mon honneur, on ne vit oncques tel désarroi. » — M. de Coriolis è Lamennais. Bolbec, 4 octobre 1835.

^ Détails donnés très-certainement par M"* la comtesse de Senfft. Ils expliquent fort nettement, à notre sens, les passages dont l'ambiguité aurait pu, dans quelques-unes des lettres précédentes, arrêter nos lecteurs. V. plus haut, p. 321 et 325.

* M. de Pastoret. Le titre de chancelier, sous l'ancienne monarchie, était inamovible. Et Louis-i'hilippe avait obéi à la tradition monarchique en ne le conférant pas à M. Pasquier, le nouveau président de la Chambre des pairs; celui-ci ne l'eut qu'après la mort de M. de Pas^toret.

s'en allant par toute l'Europe assister au convoi funèbre do toutes les monarchies qui s'en vont? il ne lui manquerait, après avoir fait sa paix avec Louis-Philippe, que de venir assister à son enterrement. Veuillez, mon ami, remercier de ma part M"»' de Coriolis de son souvenir, et lui faire agréer mes respectueux hommages. Que devient notre bon Emmanuel? Je pense que M. voire fils aîné est toujours auprès de vous. Adieu, mon ami; je vous dirais combien votre amitié m'est précieuse et douce, si je n'étais sûr que vous le savez bien déjà K

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