M. DE VITROLLES A LAMENNAIS
« Vitrolles, le 20 octobre 1853.
« J'ai retrouvé vos bonnes et tendres expressions, très-cher ami, comme, après un fatigant voyage, on retrouve soq chez soi commode et agréable, enfin les plus douces et les meilleures habitudes de sa vie.
« Je cherche bien aussi cette certitude d'une existence progressive, dont celle-ci ne serait que le premier terme; mais où la trouver? Pouvons-nous changer les conditions de notre vie terrestre? et cette pauvre humanité qui s'est tournée et retournée dans tous les sens, sans qu'on puisse signaler son mouvement propre et le rayon vecteur qui servirait à le déterminer, trouvera-t-elle tout à coup en elle-même cette virtualité, qui serait pour ainsi dire une création nouvelle, par le développement de ses propres forces? ou bien faut-il l'attendre d'une autre forme de la vie qui succéderait à celle-ci, et dont nous ne pouvons concevoir aucune des conditions? Enfin tous les systèmes de philosophie qui cherchent, en grimpant les uns sur les autres, à définir noire réalité, et à remonter aux sources de notre savoir, ont-ils avancé de quelque chose? ou bien ne sont-ils que de belles poésies sur la nature et l'esprit de l'homme? Voilà ce que vous savez peut-être mieux que moi, très-cher.
« J'aimerais bien à croire au «t magnifique développement,» mais j'ai peine à en apercevoir les premiers symptômes. Les hommes de la science, pétrifiés dans l'empirisme, ne reconnaissent que ce qu'ils voient, que ce qu'ils palpent avec leurs grossières mains. Les hommes religieux sont stationnaires par essence. Leur premier précepte, leur première vertu, sont l'entière abnégation de leur propre raison. C'est un crime pour eux de regarder au delà de ce qui est enseigné, et enseigné de la même manière depuis dix-huit siècles; et ils attendent aind, passivement que « le règne de Dieu nous arrive.» Enfin les uns et les autres, et encore la foule, restent les yeux fixés sur cette terre et lui demandent ce qu'elle donne, fruges consumer e nati.
« A Dieu ne plaise que je doute des facultés sublimes qu'il a attachées à notre nature, mais j'aperçois moins que jamais quelques dispositions à les développer. Elles existent en principe, et point en acte. A aucune époque on n'a été plus éloigné de toutes recherches intellectuelles. Il y a, non-seulement indifférence, mais encore haine à toute pensée qui s'élève un peu au-dessus des intérêts purement matériels. Le curé de Vitrolles, qui a été professeur de philosophie, serait au désespoir de lire une page d'un des livres qui m'occupent. Où trouverez-vous aujourd'hui dans le monde une madame de Grignan qui s'occuperait passionnément de « l'indéfectibilité de la matière» et des « négations non conversibles ? » Je sais
* Cette réponse à une lettre de Lamennais qui ne s'est malheureusement pas retrouvée, est «m échantillon précieux des discussions sans cesse renouvelées entre les deux amis.