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A LA MÊME

Paris, le 4 décembre 1835.

Peu de jours après vous avoir écrit d'ici, je reçus votre lettre du 28 octobre, et voilà celle du 22 novembre qui m'arrive tout à l'heure; je vous remercie de l'une et de l'autre. Un mot de vous est un bienfait, et quand ce mot vient du cœur, comme tout ce que vous me dites, vous sentez tout ce qu'il porte en soi de bonheur et de consolation. J'ai plus que jamais besoin de l'affection de mes amis, en butte comme je le suis aux persécutions d'une implacable haine. En hsant les différentes pièces publiées dans les journaux, vous avez vu où en sont les choses. J'ai à supporter le poids d'un déchaînement universel, et pourtant ma conscience ne me reproche rien ; elle est le seul bien qui me reste, et l'on s'efforce de me placer dans une position où je ne pourrais même garder celui-là. Je compte sur Dieu; il me semble impossible qu'il abandonne qui ne cherche, ne veut et n'aime que lui. En attendant, il faut souffrir, souffrir beaucoup, sans apercevoir le terme de ces souffrances. Mes forces s'en vont; j'ai la fièvre toutes les nuits; peu ou point de sommeil. Quelquefois je pense à fuir en Orient les passions des hommes, à demander à une terre lointaine l'asile et la paix que bientôt peut-être je ne trouverai plus dans celle où je suis né, et où mon cœur a pris racine. Mais ce sont là des illusions : ni ma santé, ni ma fortune, ne me permettent de réaliser un projet semblable. Je n'ai rien, absolument rien : chaque jour, je dois songer à gagner le pain de chaque jour. Quand donc mon corps usé se prêterait encore aux fatigues du voyage, je n'en devrais pas moins renoncer à une émigration impossible. Quelque chose m'attache au lieu du supplice : la Providence a décidé que je le subirais tout entier. Non mea, sed tua voluntas fiât !

Mais c'est trop vous parler de moi. Hélas! n'avez-vous pas aussi votre part, et bien abondante, dans le cahce de douleur?

534 COURESPONDANCE

Toute créature gémit. La plainte n'expire que dans la tombe, et plus loin commencent les chants de joie.

La France politique est dégoûtante ; et ce qu'on voit à travers ce sale voile, c'est du sang. Il y a comme un flux de boue qui monte tous les jours et s'élève autour du juste-milieu; il finira, et trop tôt peut-être, par en être étouffé. Le parti anarchiste, audacieux, organisé, ne s'accroît pas en nombre; au contraire, les masses le repoussent avec horreur j et cependant, s'il ne se forme pas un parti nouveau et purement social, c'est lui qui recueillera la succession du juste-m^ilieu ; car du parti légitimiste, il n'en faut plus parler : il est en pleine dissolution. Une seule opinion gagne dans les esprits, au miheu de tout cela, celle de la République, mais d'une République conservalrice, qui offre des garanties à la propriété et à tous les droits : c'est ce que me disait, hier encore, un des principaux royalistes, et il disait vrai : reste à savoir si elle aura le temps de s'établir dans les esprits, et de s'y formuler nettement avant la prochaine crise. Savez-vous comment s'est passée la première entrevue de Frayssinous avec son élève ^ ? Le premier, pour fixer apparemment sa position, s'est prosterné devant l'autre, et, à deux genoux, lui a juré une fidélité inviolable. Le petit bonhomme a dû avoir, après cette grotesque cérémonie, une idée passablement avantageuse de lui-même. Vous ne sauriez vous figurer l'humiliation, la honte et l'irritation de ceux qui sont allés à Prague ; cela dépasse.tout ce qu'on peut imaginer : croyez-moi, cette cause est perdue; je ne crois pas celle de don Carlos dans un état beaucoup meilleur ; s'il succombe, ce ne sera pas du moins faute de prudence ; c'est vraiment le roi introuvable; on ne sait pas encore où il est. Toutefois, la régente ^ aura bientôt, et elle a déjà des embarras d'une autre sorte : sans force par elle-même, elle est contrainte de s'appuyer sur le parti qui réclame des réformes ; si elle s'en sépare, le parti carliste reprendra l'ascendant ; si elle se livre à lui, elle se brouille avec presque toutes les Puissances : ce n'est assurément pas

* Au refus de M. de Latour-Maubourg, c'était à l'évêque d'Hermopolis qu'on avait conlié l'éducation du comte de Chambord, ou, si l'on veut, du duc de Bordeaux.

* Marie-Christine, veuve de Ferdinand VIL

une situation commode. Rien ne finit non plus en Portugal ; les deux rivaux * s'épuisent et épuisent le pays par une querelle odieuse, et dont l'effet moral est de détacher les peuples d'un système politique qui amène sur eux de si pesantes calamités. Après cela vient la question d'Orient, question immense, et que les événements seuls résoudront; l'Europe distraite ne paraît pas en comprendre l'importance : il ne s'agit pourtant pas de peu de chose pour elle. « To be, or not to be, that is the question. )) L'Angleterre, vaincue par le sentiment de sa faiblesse interne et de la révolution qui la menace, se renferme strictement dans une politique expectante, uniquement occupée de voiler sous des formes diplomatiques le déshonneur de son inaction : ceci, pour elle, est déjà le tombeau. Ce que vous me dites du G. 0. ^ me fait grand plaisir, non pas à cause de ce que vous appelez ses vœux^ mais en m'apprenant qu'il ne partage pas certaines préventions dont je porte le poids. Le mal qui se fait là est irréparable; on est loin, infiniment loin, d'en soupçonner l'étendue : il est tel que, désormais. Dieu seul y peut remédier.

Adieu; ménagez-vous; j'en dis autant à mon cher comte. Mon cœur est près de vous.

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