RAPPORT DE CARNOT-FECLINT AU MINISTRE DE LA GUERRE
Citoyen ministre,
Parti de Bergues le ai de ce mois, avec les représentants du peuple, pour Valenriennes, ainsi que je vous en avais prévenu par ma lettre du a.'i, il ne m'a pas étj? possible de jK^nélrer dans celte place, (|ui était investie lors de mon arrivée à Douai. ÏjCS représentants Bellegarde et Courtois, (jui ne l'ont quittée qu'au dernier moment, m'ont assuré (pie cette jdace était approvisionm'e pour 6 mois, tant ])niir la garnison que pour les citoyens, et que d'ailleurs elle était dans l'état de iléfense le plus respectable.
Il eût été à désirer seulement «pie quelques nuinitions de guerre qui y étaient destinées eussent pu y entrer, mais je ne doute point cependant ([u'eile n'en ait en (piantilé plus (pie suflisante, si elles sont bien ménagées, pour faire échouer les atta(pies de l'ennemi, quand mi^me il entreprendrait d'en faire le siège en W'gle. La garnison y est nombreuse et bien commandée et les représentants du peu|ile m'ont marqué, à l'égard de cette place, la plus parfaite sécurité.
Celle de Douai , (|ue j'ai visitée avec soin , ])r('sente l'appareil le plus formidable , tant par l'ensendjie et la bonne tenue des ouvrages de la forlidcation , (pie par ceux (le défense (pii y ont été successivement exécutés depuis le commencement de la guerre et sa nombreuse artillerie.
Celte importante place serait munie de tous ses moyens de défense , si quelques di(ricull('s, qui se sont élevées pour une fourniliu-e de gros et menus bois, ne l'eussent pas privée d'un approvisionnement de 20,000 palissades et d'environ i-!,oooà 1.5,000 fascines et gabions qui lui auraient été fort utiles, ol qu'au-
290 CORRESPOISDANGE GENERALE DE CARNOT. [3o mai 1798.]
jourd'lrai il sera difficile de lui procurer, l'ennemi ëtanl lunître des forêts, d'où celle fourniture devait être tireie. J'ai eng-ajff' le département du Nord h faire ses efl'orts pour y suppléer et j'espère qu'ils ne seront point infructueux. Quant aux poudres et autres munitions de g^uerre , vous devez en avoir l'état sous les yeux et les {généraux saisiront infaillililement le moment convenable pour y faire verser toules celles dont elle pourrait avoii' besoin. Malgré l'élal de ])erfection où elle se trouve, l'on y continue eliaipie jour des travaux utiles et la communication au fort deScar|)e, qui déjà pourrait remplir en grande partie son objet, sera très incessamment terminée.
Il serait à souliailer que la place de Candirai fût dans un aussi bon état, mais jusqu'à présent, sans doute à cause de sa position reculée de l'extrême frontière, Ton parait s'être peu occupé de la mettre en état de défense. Cependant elle est palissadée en très grande partie, mais sans aucunes barrières de chemins couverts, ni grandes ni petites. 11 eût été à désirer que les palissades, qui ont été enq)loyées sur le front de la citadelle, qui regarde .la ville, reussenl été ailleurs, où il eu manque aujourd'hui, et j'ai ordonné, de concert avec les représentants du peuple, de faire ce changement dans le besoin. J'ai également indiqué l'ordre des travaux qui m'ont paru les plus urgents, tant pour assurer des connuunications faciles des dilférenls ouvrages entre eux que pour donner à chacun le degré d'utilité pour lecjuel il a été construit. Ces premiers travaux ne seront ni longs ni difficiles à exécuter, si , comme j'ai lieu de le croire , les corps administratifs , avec qui j'en ai conféré, foui-nissent aux agents militaires tous les moyens qui sont à leur disposition. Je ne puis cependant vous dissimuler, citoyen ministre, tpie les travaux seraient beaucoup plus avancés s'il y avait moins de retard dans les payements de sonnues dues aux entrepreneurs. Ceci est applicable non seulement à Cambrai, mais presque à toutes les places. Je vous envoie à cet égard une lettre du citoyen Dejean''', capitaine du génie à Héthune, à un des représentants du peuple, et que celui-ci m'a remise. Je ne saurais trop vous répéter, citoyen ministre, que le meilleur moyen d'accélérer les travaux de défense est de les faire payer au fur et à mesure de leur avancement; autrement les entrepreneurs, ne voidant point se découvrir de ieuj-s fonds, retarderont toujours le service par
C Jean-François-Aimé Dejean , né à Casfelnaiulai-y (Aude) le 6 octobre 17^9, lieutenant en second à l'école de Mézièrcs le i" janvier 1768, ingénieur le i" janvier 1770, capitaine en second le i" janvier 1777, chef do bataillon le a6 frimaire an n (16 décembre 1793), chef de brigade le i3 Iheniiidor an n (3i juillet 1794), général de brigade le i5 fruclidor an n ( 1" septembre 179^), directeur des forlificalions le 1" vendémiaire an m {9.S septembre 179A), inspecteur-général des forlilicalions le ao germinal an ni (9 avril 1790), général de division le «A vendé-
miaire an IV (16 octobre 1795), réformé le a G fruclidor an v (13 septembre 1797), rétabli dans ses fonctions le lA thermidor au vu (1" août J799), diietlcur de l'administration de la guerre du 21 ventôse an x (19 mars 1802) au 2 janvier 1810, grand-cordon de la légion d'honneur le .'il mal i8o5, comte de l'Empire le i"jiiin 1808, sénateur le u février 1810, pair de Fiance de la première reslauralion le '1 juin 181S, pair des Cent- Jours le 2 juin 181 5, privé de tous ses emplois leao juillet i8i5, pair de France le 5 mai-s 1819, nioii à Paris le i 2 mai 182 A.
[.■5o MM 1793.] MISS[ON DANS LES DEPARTEMEINTS DU NORD. 291
mille moyens, (juc le zèle seul des agents militaires ne peut jias vaincre. Je vous observerai encore que la plupart des entrepreneurs des Corlifications l'e'tant en même temps du casernement, il n'est pas moins nécessaire de faire solder les dispenses laites sur ces fonds que sur les premiers; les rdclamations à cetc^gard sont presipie universelles.
Rien n'est aussi plus essentiel pour l'amélioration des travaux que de donner des coopéraleurs aux olliciers du génie. Plusieurs citoyens sont provisoirement employés avec eux en qualité d'adjoints, mais une commission de votre part leur est nécessaire, pour qu'ils puissent prouver qu'ils sont employés militairement; autrement ils se trouvent assujetis à la loi du recrutement, ce ([ui peut priver la République d'un service précieux, que dans ce moment il est dilficile de i'enq)lacer.
Cand)rai n'a pas à beaucoup près l'artillerie qui lui serait nécessaire pour sa défense , non ])lus (pie les munitions de guerre ni de bouche ; mais sa position rendrait facile tous les approvisionnements; et mise en état de di'fense, elle serait d'autant plus respectable pour l'ennemi qu'elle est couverte par un cam[) inexpugnable, actuellement occupé par les troupes de la République.
L'on a commencé à travailler, à Arras, aux travaux de défense avec activité, et ce travail se continue; mais le développement de celte place est si grand et elle a été si négligée depuis longtemps qu'elle ac(piérera dillicilemeiit le degn- de force dont elle serait susceptible. La nmltiplicité d'ouvrages en terre dont elle est entourée exige un nombre si considérable de palissades (environ 180,000) que cet approvisionnement étant h peine commencé, il deviendra très diillrile à coni- ()léter. Cej)endant l'on s'occupe sans relâche à rétablir et perlèctionner les parapets et communications, ainsi que les principaux ouvrages qui doivent prolonger la défense de colle j)lace, à qui sa grandeur procurerait des ressources immenses. Sur la demande des citoyens, l'on a fait construire deux redoutes à la léle des faubourgs de Sainte-Catherine et de Saint-Sauveur, (|ui sont prcs<jue entièrement achevées et palissadi'es. Vous verrez , citoyen ministre , dans les états d'artillerie cpie vous avez de celte place, qu'elle n'en est pas approvisionnée en quantité suilîsante.
La place de lît'lhune a une partie des approvisionnements de bois qui lui sont nécessaires pour la mettre en étal <le défense; cependant à peine le palissadenient est-il commencé; 20,000 palissades lui sont encore nécessaires, outre les 3o,ooo environ dont elle est déjà approvisionnée. L'on travaille avec activité dans celle place à tous les travaux de défense; mais là, comme partout ailleurs, les bras matiipient [wur les accélérer auUml qu'on le désirerait. Cependant celle place, même dans son état actuel, serait susceptible de faire une assez grande résistance à l'ennemi, et ses moyens augmenteront encore chaque jour.
Re([uis de retourner h Bergues et Dunkerque par les représentants du peu|)le. je n'ai pu me transporter à Manbeuge connue j'en avais formé le projet. La |iosition actuelle de nos ennemis conniiande plus que jamais la ])lus grande surveillance de ce côté. ÎNotre principale année et nos grandes places séparées de celle-là et de celles qui l'avoisinenl et qui entourent la forêt de Mormal paraissent exiger qu'on prenne les mesures les plus actives et les plus sùi'cs pour les pourvoir de tous les moyens de défense dont elle." sont susceptibles, surtout s'il nous est impossible de rassembler dans ce moment une armée sous Maubeugc.
292 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE GARNOT. [3o mu 1798.]
J'ai appris , à mon passajje ù Sainl-Omer, que vous aviez autorisé la construction de plusieurs redoutes à Haut Ar<|uos, position dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, mais j'aperçois beaucoup de dillicuJtés dans l'exécution de ce travail, par le manque absolu de bras. Je n'ai pas cru devoir autoriser l'officier chargé île Saint-Omer à retirer les ouvriers à celte place , où plusieurs onvrajjes de la dernière importance sont entrepris et doivent être achevés. L'administration du disirict s'occupe des moyens d'en procurer, et aussitôt qu'il sera possible l'on remplira les vues du généi-al sur le poste de Haut Arques.
Je vous rappellerai , citoyen ministre, la demande que je vous ai déjà faite d'envoyer des mineui-s à Sainl-Oraer, où il y en a le ]ilus grand besoin; ils seront aussi très utilement employés h Cambrai, où le véritable point d'attaque est très susceptible de la guerre souterraine.
Pour lever tous les obstacles qui s'opposent à l'accélération des travaux , je ne dois pas vous laisser ignorer que les représentants du peuple et moi recevons journellement des plaintes des officiers du génie de ce (pie les places vacantes dans ce corps ne sont pas exactement remplacées , soit [)our les grades, soit pour les différentes classes d'appointements; ils se plaignent aussi, et avec la même •aison, de ce que devant être jiayés dans certaines places, d'après la loi, comme 'tant en campagne, ainsi que les autres troupes, ils ne le sont cejiendant que sur le j)ied de paix. Ces oublis jettent parmi eux un découragement et un dégoût d'autant plus nuisibles à la chose publi(]ue, qu'ils sont déjà li'op peu nombreux et qu'ils le deviennent tous les jours davantage , en saisissant avec avidité la première occasion favorable qui se présente de cpiilter le corps du génie pour se jeter dans l'état-major ou ailleurs, où ils sont sûrs de trouver un avancement plus rapide.
Je crois donc, citoyen minislre, qu'il est iiislant de leur faire rendre la justice qu'ils réclament, et le bien puldic m'engage d'insister particulièrement sur cet objet, plus important ])cul-être (pi' on ne le pense généralement. Le capitaine Lauwerevns''', capitaine du gc'iiic, employé à (îravelinos, ayant reçu un ordre de se ren(b-e à Montm('dy, pour lui donner la facilité de rétablir sa santé par le changement d'air, paraît être absolument hors d'état de s'y rendre; les représentants du ])eu|)le lui ont jiernu's de se retirer où il le désirerait, jusqu'à son rétablissement, mais il souhaiterait la révocatitm de l'ordre que vous lui avez fait expédier pour Moutmédy ; il est dans ce moment retenu malade à Saint-Omer.
Je vous ai envoyé, citoyen ministre, le 28 de ce mois, copie de la réquisition que j'ach-esse aux commandants des places. Comme les deux première nu^
i" Joseph -Bernard Lauvvcreyns, né à Bergues (Nord) le 26 avril 17A5, lieutenant en second à l'école du (jéiile de Mézières le 1" janvier 1766, Ueulenant en premier le 1" janvier 1767, capitaine lo 1" janvier 1777, commandant le génie de la place de Gravelinos en 1789, clie\alier de Saint- J.ouis le 6 janvier 1791, sousdirecteur du génie à Aire le 10 déccinlire I7()îi, allaclié à la ])lace de Bcrguos en
1798, chef de bataillon le i" octobre 1 798, chef de brigade le 8 ventôse an iv (97 février 1796), directeur des forlifications à Arras le 12 nivdse an x (1" janvier 1797), chevalier de la légion d'honneur le ) 9 frimaire an xn 9 1 décembre i8o3), officier de cet ordre le 95 prairial an xii (i4 juin î8o4), rctrailc le 3i janvier 1806, mort le 20 octobre 1 891. (Cf. Fastes de la léjrittn il'hiiimi'iir, llf, ^li'i.)
[3o MAI 1793.J MISSION DANS LES DÉPARTEMENTS DU NORD. â!)3
moires qup je leur deiiiande ne sont véi'ilablement qii'iin compte sommaire qu'il est indispensable qu'ils se rendent h eux-mêmes, lorsqu'ils sont dans le cas de soutenir un siège, j'espère que bientôt ils se mettront à même de me répondre d'une manière satisfaisante, cl déjà plusieurs s'en sont sérieusement occupés. Je suis intimement convaincu, citoyen ministre, et l'histoire le prouve assez, que la plus ou moins grande défense d'une place de guerre di-pend en grande partie de l'iiilelligence et de la conduite ilc celui qui y commande. De quelle importance n'est-il donc pas au salut de la République que chacun d'eux soit exactement instruit de tous ses moyens et de ses devoirs.
Le chef de bataillon au corps du génie,