L. CaIINOT, DUQIESNOV
(Impr., Aixli. (le lii (;utTrc, année du Nord et des Ardciines; - Aicli. luuii. de Duukcrquc, A 3/1, pièce 11° a/i.)
Ii"jiix 1793.] MISSION DANS LES DÉPARTEMENTS DU NORD. 299
t/|8. BERGUES, 1" JUIN lygS. CARNOT AL COMITE DE SALUT PUBLIC.
A Bcrgues, le 1" Juin 1798, l'an ii de la République. lES itgpnÉsESTAyrs de la SATioy,
DÉPUTÉS DE LA COXVEXTIOX .V4r/0VJ/,B AUX ARMEES DU NORD ET DES AnDEXyES, AUX nKPRÉsEXTASTS DU PEUPLE COilPOSAST LE COMITÉ DE SALIT PUBLIC.
Citoyens nos collègues,
Nous informâmes hier la Convention nationale de l'expédition qui venait d'être faite sur la ville de Furnes, mais nous nous sommes réservé de vous instruire en particulier des détails et des suites de cette opération militaire.
Le 99 mai, /io vaisseaux anglais entrèrent dans le port d'Ostende. Depuis longtemps nous voulions attacjuer Furnes et Nicuport; le général de division O'Moran , craignant le secours que ces villes pouvaient tirer des troupes débarquées à Ostende, résolut d'attaquer avant qu'elles ne pussent arriver. En consé(pience il ordonna, le 3o, aux généraux SlettenhoITen et Richardot, commandant l'un le camp de Cassel, l'autre le camp de Ghyvelde sous Dunkerque, de partir de leurs camps respectifs, avec leurs meilleures troupes, de façon à pouvoir attacpier Furnes, le 3 1 , à la pointe du jour, l'un du côté de la porte d'Y près, l'autre du côté de la mer. Les ordres d'O'Moran furent exécutés aussi bien que les obstacles imprévus pouvaient le permettre. Nous partîmes de Bergues à la tète de la colonne qui venait de Cassel; les troupes marchèrent dans le ])lus grand ordre et arrivèrent devant Furnes à C) heures du matin, après avoir fait replier tous les postes avancés. L'attaque fut des plus vigoureuses, et après deux heures d'un feu très vif la place fut emportée par la colonne dirigée sur la porte d'Ypres, où nmis étions avec Carnot le jeune, commissaire du Conseil exécutif. Il est de la plus exacte vérité que toutes nos troupes montrèrent dans cette action un courage et une docilité dignes des plus grands éloges. Nous entrâmes ainsi victori(Hix dans la ville par la porte d'Ypres, tandis que l'ennemi l'évacuait par la porte de Nieuport. Un instant après, Richardot y arriva de même, à la tête de sa colonne de Ghyvelde, qui avait aussi très bien combattu, et qui, en occupant l'ennemi du côté de la mer, avait favorisé notre attaque. Mais ici nos malheurs commencent, et nous ne vous les dissimulerons pas plus ([ue nos succès.
300 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [i"jlin lyyS.]
A peine <5tions-nous entrés dans la ville, avions-nous pris possession des portes, des ponts et des avenues, qu'on vînt nous dire que les soldats se livraient au pillage. A l'instant nous faisons rassembler toute la troupe sur la place d'armes, et après les avoir loués sur leur conduite et sur leur bravoure, après les avoir exhortés à ne pas souiller la gloire de cette journée par des actions déshonorantes pour le nom français, nous fîmes restituer les vols qui avaient été faits et nous déclarâmes que quiconque se permettrait de nouveaux pillages serait fusillé sur-le-champ. Les soldats étaient contents, nous appelaient leurs pères, et des cris de Vive la Bépiiblùjue retentissaient de toutes parts. Les bourgmestres vinrent rendre hommage, au nom de leurs concitoyens, à la République, et offrir des rafraîchissements que nous acceptâmes, et qui furent distribués aux troupes sur la place d'armes. Elles en avaient le plus grand besoin, la majeure partie ayant fait plus de dix lieues sans manger ni prendre de repos.
A peine eût-on vidé quelques bouteilles de bière que la gaîté fit place à des mouvements qui donnèrent de l'inquiétude. Un coup de fusil ayant été tiré on ne sait comment, aussitôt une fusillade commence, semblable à celle qui avait eu lieu aux attaques. Ce n'était cependant que par réjouissance, mais les citoyens furent fort alarmés. Pendant le tumulte que cette circonstance occasionna , nombre de soldats se répandirent dans la ville et y exercèrent un brigandage effréné. Nous et les généraux firent l'impossible pour arrêter les désordres; le soldat ivre n'entendait plus rien et le nombre des coupables était trop grand pour songer à une punition violente, qui était d'ailleurs inexécutable dans une pareille circonstance.
Le parti que nous prîmes fut d'annoncer qu'on allait marcher sur Nieuport et de rassembler les troupes en conséquence , ce qui fut exécuté, non sans peine. Nous partîmes donc en nous dirigeant sur Nieuport, vers 1 1 heures du matin. Mais quand nous eûmes fait environ une lieue, nous vîmes que les soldats ne pourraient supporter cette nouvelle fatigue : ils étaient presque tous ivres, du plus au moins; il en tombait à chaque pas; il y avait beaucoup de confusion dans les rangs. Les sacs des soldats étaient tellement pleins d'effets volés qu'ils ne pouvaient plus les porter. Au premier poste ennemi qu'on rencontra, les munitions manquèrent, parce qu'une grande partie avait été consommée dans la fusillade de réjouissance qu'on s'était permise
[i"juiN 1793.] MISSION DANS LES DÉPARTEMENTS DU NORD. 301
à Furnes; on avait à craindre de rencontrer à Nieuport les trois {jarnisons réunies de Nieuport, Furnes et Ostende, et dans le cas où on aurait été repoussé, d'être taillés en pièces. Le général Stettenhoffen , après y avoir longtemps réfléchi, proposa de retourner à Furnes, ce qui fut exécuté, et nous pensons que ce fut un acte de prudence.
Arrivés à Furnes, nous prîmes les mesures qui nous parurent nécessaires pour nous assurer des caisses et magasins publics , ce qui est peu de chose, et nous requîmes les généraux de faire conduire dans l'intérieur les troupeaux qui sont dans les campagnes de ce pays (à charge de paiement), tant pour^ nous assurer des subsistances que pour diminuer celles des ennemis ; nous vous envoyons copie de cet arrêté. Gela fait, il fut convenu que Richardot retournerait avec sa colonne à son camp de Ghyvelde et que Stettenhoffen resterait à Furnes pour y tenir garnison. Nous établîmes de nombreuses patrouilles pour empêcher le pillage et nous partîmes pour Bergues, en prenant notre route pour Ghyvelde.
Pendant cette route, nous eûmes la douleur de voir que les troupes étaient éparpillées de toutes parts; qu'indépendamment des sacs énormes qu'ils avaient sur les épaules, les uns emportaient des poules, les autres emmenaient des chevaux, d'autres des bœufs, des moutons, des cochons; que presque tous achevaient de consommer les munitions qui leur avaient été distribuées. Le village d'Adinkerke, où nous passâmes, était en feu; quinze à dix-huit maisons étaient déjà consumées, et l'on continuait à incendier, par vengeance de ce que ce village ennemi avait été nuisible à nos avant-postes. Navrés de douleur et excédés de fatigue, ayant été dix-huit heures de suite à cheval, nous rentrâmes à Bergues, après avoir fait, sur tout le cours de notre chemin, les plus vifs reproches aux soldats que nous trouvions en faute.
On leur doit, cependant, la justice de dire qu'ils ont traité très humainement les prisonniers qu'ils avaient faits, (ju'ils ont déployé un courage vraiment héroiViue, et que leur conduite est un assemblage d'actions tantôt belles, tantôt honteuses, qui peignent le caractère volage et inconséipient, mais indélébile des Français.
Nous apprenons, ce matin, que le général Stettenhoffen a évacué Furnes, hier au soir à 1 1 heures. Nous n'en savons pas encore les motifs, mais nous présumons qu'alfligi'' des brijjandages ([ii'il n'a pu arrêter, il a préft'-ré la retraite au coup de main qu'il pouvait tenter sur Nieuport
302 CORRESPONDANCE GÉNÉRALE DE CARNOT. [i" hk 179.",.]
et sur Ostcndc'". Et, en effet, il est impossible de songer à aucune conquête suivie, avec des troupes de ce genre, quelque braves qu'elles soient. Rien ne résiste à leur premier choc; mais au moment qu'il est fait, la débandade se met partout, et si l'ennemi revenait, il ne tiendrait qu'à lui d'en faire une l)oucherie.
On nous informe, en ce moment, que nos troupes se sont retirées par détachement et sans ensemble, et qu'il en était resté un nombre considérable entre les mains de l'ennemi; beaucoup d'armes perdues ou brisées; enfin, tout ce qu'on peut de plus affligeant pour des hommes qui aiment leur patrie.
Votre nouveau code pénal militaire ne suffit pas; si tout soldat qui vole une épingle n'est pas fusillé sur-le-champ, vous ne ferez jamais rien.
Si nos troupes se fussent bien conduites, nous allions sans difliculté jusqu'à Ostende, nous brûlions tous les vaisseaux anglais qui étaient dans ce port , et qu'on s'efforçait en vain de remettre en mer. L'effroi y était à son comble, ainsi qu'à Nieuport; nous aurions porté un coup terrible aux ennemis et occasionné une diversion puissante; au lieu de
'■' Un agent secret du ministère des affaires étrangères assistait à l'expédition de Fumes. Dans un rapport daté de Dunker- <|ue, le 1" juin 1798, il donne les détails suivants sur la rentrée des troupes au camp do Ghyveldc (Orig., ArcI). dos a ITaires étrangères, France, 3a3, fol. 5 et G) :
t(>'ous poursuivîmes l'ennemi en tàlant la route jusqu'à une lieue de Meuport, mais l'ennemi avait coupé la route, ce qui nous obligea de rentrer dans Fumes, ^olre colonne se retira à a heures après-midi et Stellenlionen rentra de même dans ses quartiers de Bergues et Casscl, abandonnant Furnes à 1 1 heures et demie du soir. Nos gendarmes, en rentrant au camp de (ihyvelde, passèrent encore par le village d'Adinkerkc. Ils y trouvèrent un de leurs camarades étendu; ils crurent les habitants auteurs de sa mort et à l'instant ils mirent le feu au village. Le fait est que ce gendarme, au lieu de suivre sa colonne, était entré dans une maison pour la piller et que, voulant user de la crosse do son fusil
pour défojicer une armoire, le chien qui était à la détonte ne tarda pas à partir. Le canon qui touchait la poitrine fut la cause principale qu'il ne put échapper à sa propre halle.
(tLes rapports commerciaux et l'intimité personnelle qui existent entre Furnes et Dunkerque sont tels que les habitants de cette dernière ville voulaient s'armer contre nos soldats, mais la municipalité, très pru-» dente, a promis de sévir contre les pillards, et en effet un grand nombre est déjà incarcéré.
ffOn verra facilement par ce rapport quelle occasion favorable on a manquée. On doit les plus grands éloges au colonel Richardol et [à] l'adjudant généi'al Grjsperre, natif d'Oslende. Ils ont empêché des scènes plus alïrcuses encore que celles qui se sont passées. Nous avons ramené beaucoup de bœufs, vaches, moutons et chevaux. La ville a été acquittée de contributions, vu le pillage, n
cela, nous ne pouvons plus nous attendre (ju'aux représailles les plus san(;lantes et les plus dévastatrices. Quant à nous, citoyens nos collègues, il nous est impossible de soutenir le spectacle de semblables désordres, et nous vous prions de nous faire rappeler au sein de la (Convention le plus tôt possible.
Nous prenons les mesures les plus sévères, de concert avec les autorités civiles et militaires, pour la restitution des effets volés; il en est déjà rentré une fjuantifé immense, que nous ferons transporter, sous escorte, à Furnes. Peut-être conviendrait-il qtie la (ionvention nationale ordonnât que ce qui ne pourrait se retrouver serait payé aux frais de la République; mais surtout, engagez-la à porter, sur-le-champ, une loi des plus terribles contre les voleurs militaires. Sinon , il faudra que nous désespérions du salut de la chose publique.
Nous vous avions prié, citoyens, de nous envoyer l'instruction que vous avez indiquée pour les commissaires aux armées : il est de toute impossibilité que nous en observions les dispositions si nous ne la connaissons pas. Elle est faite pour nous, et quelques démarches que nous ayons faites, il nous a été jusqu'ici impossible de nous la procurer.