CARNOT, DESACY ET DELBREL AU COMITE DE SALUT PUBLIC
Arras, i3 juillet 1798, l'an a de la Itépublique.
Nous venons, citoyens nos collègues, d'avoir sous les yeux de nouveaux exemples des abus de la loi du remplacement. Il en est un qu'il faut que nous vous fassions connaître et vous frémirez comme nous en l'apprenant. Sur le territoire sacré de la liberté, dans cette même contrée où les droits de l'homme viennent d'être sanctionnés, il se fait un commerce d'hommes; on spécule sur ce trafic; il se fait dans les ateliers,
'■' Cette compagnie, dont le siège était tiré ce privilège. La compagnie protesta;
à Paris, rue Monlmarlrc, s'était fail ac- une enquête fut ordonnée le 18 mai et
copier pour la conduite des charrois et trains finalement, le a3, le Coniilé décida qu'on
d'artillerie destinés à l'armée des côtes de se servirait de nouveau de la compagnie de
La "Rochelle , mais le Comité de salut pu- Winicr.
blic, considérant qu'il y a beaucoup d'hom- i'' Cette compagnie avait pour direcleur
mes suspects parmi les conducteurs, lui Jean-François Roursault-Malherhe, député
avait, dans sa séance du ta mai 1798, re- de Paris à la Convention.
[i3 jiiL. 1793.] MISSION DANS LES DÉPARTEMENTS DU NORD. /i01
dans les l)outi(|uos, cliuis les places publiques. Un infâme racoleur aborde un jeune paysan, un jeune ouvrier, et lui dit: Veux-tu te vendre pour un contingent? Voilà 3 00 livres. Le marché est conclu? Dès l'instant le jeune homme appartient à l'acheteur, sans savoir à qui il le revendra. Celui-ci va dans les communes et demande : Qui veut un homme? On fait des offres; on dispute sur le prix; un nouveau marché est arrêté, et souvent le vendeur gagne 100 p. 100 sur ce qu'il a donné à son esclave. Qu'arrive-t-il ? Ce malheureux , avili par cette première vente, corrompu par l'appât du gain, continue le commerce de sa personne, spécule sur sa liberté, ne rejoint pas le corps auquel il est destiné, ou déserte, et va trouver un autre marchand d'hommes, quelquefois le même, qui, après l'avoir acheté de nouveau, le conduit à un autre bazar. Cherchez dans les Etals les plus despotiques de l'Europe un exemple d'un trafic plus abominable que celui-là; trouvez-en un où l'homme soit plus dégradé. Nous vous avons déjà dénoncé dans notre dernière plusieurs abus de cette nature, tous provenant de la même source, tous ruineux pour les citoyens qui se font remplacer et dont l'effet est de laisser les bataillons incomplets, au lieu de les compléter.
Citoyens nos collègues, tant d'abus ruineux, avilissants, funestes à la sûreté de la République, vous engageront sans doute à demander la suppression de ce remplacement, qui a ruiné les communes et les particuliers et qui a privé la patrie d'une multitude de défenseurs en faisant reparaître le même homme dans différents bataillons. Nous vous en prions au nom de l'humanité, que ce trafic avilit, au nom des mœurs qu'il corrompt, au nom de la patrie qu'il trompe, qu'il ruine et qu'il prive des bras nécessaires à sa défense.
Mais, citoyens nos collègues, ce n'est pas dans ce moment seul que cQt abus est funeste. Ses effets pour l'avenir seront plus déplorables encore. Non seulement le remplacement a décomposé, décomplété les bataillons, mais, si la guerre continue, il empêchera qu'on ne puisse les com[)léter par un nouveau recrutement. Il a porté partout le désespoir et la misère. Les femmes ont vendu jusqu'à leurs vêtements pour faire remplacer leurs maris; d'autres ont vendu leurs petites propriétés, fruits de leurs longs travaux; des communes ont vendu leurs terres, leurs cloches, toutes les propriétés mobilières ou immobilières, pour acheter des soldats indignes de ce nom, qui, promenés de vente