A MADAME AUPICK
15 décembre 1859.
Tu es beaucoup trop généreuse. Je ne sais encore si j'accepte ou si je refuse; cela dépendra de ma situation d'argent à la fin du mois. J'ai fait faire ici il y a trois mois, de fort beaux habits; mais naturellement ils s'usent bien plus vite qu'à Honfleur. D'ailleurs je dois considérer qu'en 17 ans tu m'as donné ou prêté plusieurs milliers de francs, et il est grandement temps non seulement que je ne t'emprunte plus mais même que je te rende.
(Tu oublies de me dire dans ta lettre que tu as reçu (sans doute) 500 fr. d'AIençon pour payer le 15. J'espérais cependant qu'aujourd'hui mon esprit si agité pourrait reprendre du calme.)
II y a encore chez de Calonne des vers nouveaux et passablement singuliers, je crois '^l Mais le 31, ce sera de la prose qui paraîtra; f° partie seulement de l'Opium; c'était trop long pour paraître en une fois.
— Tout ce que tu trouves obscur était cependant facile à deviner. — Samedi il me manque 200 fr., lundi était le jour du paiement. Je réfléchis trop tard que le dimanche les administrations et les caisses sont fermées. Je me rappelle que la loi
<*) Voir page 385, note 2.
concède au débiteur un délai jusqu'au lendemain à midi. Alors j'écris à Troussel'^^, en le priant de t'avertir pour te tranquilliser, que c'est à lui que j'adresserai le supplément, non par le chemin de fer, mais par lettre chargée, pour que la chose lui arrive avant midi. — Quant au billet de juin , c'est également simple. J'avais étourdiment laissé chez Troussel un billet, quoiqu'il yiif pay/^ à l'époque oij j'espérais revenir à Honfleurau bout de quelques jours. Grave imprudence, car quelqu'un trouvant ce billet (un successeur de Troussel par exemple) aurait pu m'en demander une i'' fois la valeur. Alors, j'ai profité de l'occasion pour lui dire de te le remettre.
Vilaine nouvelle : je serai peut-être obligé dj faire un procès à Michel Lévy qui ne veut pas me permettre de réimprimer dans Notices littéraires (voir la couverture du Gautier^'^\ librairie Malassis) les deux notices critiques sur Edgar Poe, en tête des deux vol. Histoires extraordinaires.
On m'a donné de superbes gravures et de magnifiques aquarelles. Je pourrai orner mon apparternent. Il J a dans les aquarelles (qui sont d'un homme très bizarre, ami de Préziosi, mais bien supérieur à lui '^^) des dessins sur la vie turque
^'' Huissier à Honfleur. — Voyez n°' 4,66 et 467.
'^) Nous l'avons reproduite p. 365, note i. — Pour la querelle avec Lévy, voyez page 386, note 2.
'^) Preziosi, auteur d'un album fort médiocre : Souvenirs d'Orient. — L'homme «très bizarre» etc., Guys de Sainte-Hélène. Le on donateur pourrait bien avoir été Théophile Gautier qui a écrit dans sa fameuse notice biographique : «Nous possédions une soixantaine de dessins, d'esquisses, d'aquarelles de cet humoriste au crayon, et nous en donnâmes quelques-uns au poëte. Ce cadeau lui fit un vif plaisir et il l'emporta tout joyeusement». Mais on peut croire aussi que Baudelaire l'inventait, pour ne pas avouer à sa mère que, malgré sa pénurie, il venait d'acheter des dessins (voyez pages 376 et 377).
que je réserverai pour toi. — Je ferai en sorte de rapporter les deux têtes de Greuze'^'.
Adieu je t'embrasse.
Charles.
Je pense encore aux ^oo fr. ; il faut se défier des négligences de certains employés. Un jour Malassis m'a envoyé 3.000 fr. que le chemin de fer avait oublié de m'apporter.
Je rêve encore à cette affaire;
Voilà ce qui m'est arrivé une fois : je devais recevoir, à midi ou à peu près, de l'argent par le chemin de fer de la barrière du Maine.
A 5 h. je perds patience et j'y vais. On me dit qu'il n'y a pas d'argent pour moi. J'exige qu'on me montre le registre. Pas d'inscription à mon nom. J'avais cependant la lettre qui certifiait l'envoi. Je me fâche et j'exige qu'on ouvre la caisse devant moi. Enfin dans un coin ténébreux on trouve un sac d'argent cacheté avec mon nom dessus. J'ai prouvé mon identité personnelle, et j'ai emporté mon argent. J'étais trop pressé pour faire un procès, à cause de cette négligence.
11 faut, ma lettre à la main, avec la note de M. Malassis'2), aller réclamer au bureau du chemin
('' Voir page i68.
(^) A sa lettre Baudelaire avait joint un extrait de celle, en date du 12, qu'il avait reçue de Malassis. L'éditeur y disait avoir envoyé à Honfleur les ^00 francs en cause dès le samedi 10, et avoir, par le même courrier, avisé M"* Aupick. Voici sa lettre à M°" Aupick, dont on remarquera le ton particulièrement déférent :
«Madame,
«J'ai l'honneur de vous prévenir que je mets aujourd'hui au chemin de fer ^oo francs, qui doivent vous parvenir franc de
de fer (en face des bateaux du Havre, près de l'hôtel du Cheval Blanc) ces 500 fr. C'est quelque chose d'incroyable que l'irrégularité des administrations. Je crois me souvenir que la même chose est arrivée pour la pension de Jeanne quand elle était dans une maison de santé *^l II faut parler à ces gens-là sévèrement.
Relativement à Troussel, il faut lui montrer tout de suite ma lettre et la note de Malassis.
Puis la question se débrouillera.
La chose est grave, d'abord à cause de ma position à Honfleur, ensuite à cause de la position de Malassis qui est, tout jeune, chargé de deux maisons de commerce, et à qui sa mère ne pardonnerait pas une inexactitude.
Enfin, toi qui n'entends rien à tout cela, sache que tous les banquiers tiennent note des inexactitudes, et qu'une mauvaise note suffit à vous faire fermer le crédit.
Je suis également sûr que l'argent a été envoyé largement à temps. Je suis très inquiet. — Pour
port et de factage, destinés au remboursement d'un billet de même somme de mon ami Baudelaire, qui sera présenté chez vous le 15 de ce mois.
«Vous vous êtes donné la peine de m'accuser réception d'une somme que je vous ai adressée précédemment.
«Je regretterais, madame, que vous croyiez devoir la prendre de nouveau, le cas excepté, où contre toute probabilité cette somme ne vous aurait pas été portée avant mardi /j courant.
«J'ai l'honneur d'être avec un protond respect, Madame, «Votre très humble et très obéissant serviteur,
A. P.-Malassis.
«Alençon, 10 décembre 1859.»
'*' Baudelaire se rappelait mal cet incident. Jeanne avait alors parfaitement reçu l'argent, mais l'avait nié, dans l'espoir d'un second envoi (cf. les lettres des 4 et 8 mai précédent).
comble de malheur, Malassis voyage pour affaires de famille.
Ainsi, régulièrement, tu aurais dû recevoir ces 500 fr. dimanche, vers midi.
i^ décembre 1839.
Vous ne vous donnez même pas la satisfaction banale des reproches. Vous êtes un ami parfaitement généreux, et, d'une manière absolue, en toute circonstance, si désagréable qu'elle soit, vous pouvez compter sur mon dévouement. ..^^'.
15 décembre 1859.
Je reçois une lettre de ma mère qui, naturellement, a payé les 1.500 fr. , mais qui ne me dit pas
(') Voir la lettre précédente au même (13 décembre). On devine que Poulet-Malassis avait ménagé son ami. — Ces quelques lignes, les seules données pour le 15 décembre 1859 dans les Œuvres posthumes de 1887, Eugène Crépet les avait-il détachées d'une lettre qui ne nous serait pas parvenue? Les pomts de suspension qui les suivent semblent l'indiquer. En tout cas elles n'appartenaient pas à celle en même date qui les suit ici et à laquelle les éditeurs antérieurs les avaient réunies (voir à ce sujet une note d'Hem-i Cordier, Mercure de France, 15 février 1907, p. ^197, et, ici, la note 3, page 387).
du tout (sa lettre est datée du 14; reste à savoir à quelle heure elle l'a écrite) qu'elle ait reçu 500 fr. pour le 15 (aujourd'hui)'^), — - Je viens d'envoyer des explications à Pincebourde, je lui ai donné l'adresse nouvelle de la maison Gélis, Didot et C'^ 12 rue des Saints-Pères. Pincebourde me fait répondre simplement (il est 10 h. 1/2) qu'il va s'occuper de tout cela.
Dans tout le paquet de vers que je lui ai donnés, Galonné a repoussé le galant ex-voto, comme pouvant scandaliser ses lecteurs. Je lui ai adressé le Cygne, et je lui envoie ces nouveaux vers, le Squelette laboureur. Quand j'aurai fait Dorothée (souvenir de l'Ile Bourbon), la Femme sauvage (sermon à une petite-maîtresse), et Le Rêve, enfin la lettrepréface à Veuillot, que nous aurons à discuter ensemble, Les Fleurs du Mal seront prêtes'^'.
Je vais vous adresser la presque totalité des Notices littéraires, que nous ne pouvons pas imprimer tout de suite, à cause de la maison Gide , qui doit en publier une partie dans son anthologie moderne '^l
(') Voir la lettre n" 473.
(^) «Le galant ex-votoi>, c'est-à-dire A une Madone qui, avec Le Cygne et Le Squelette laboureur, paraîtra dans la Causerie le 22 janvier 1860. — ■ Dorotbe'e, La femme sauvage et Le Rêve deviendront trois petits poëmes en prose : La belle Dflrothée , La femme sauvage et la petite maîtresse, Les Tentations , ou Eros , Plutus et la Gloire. Toutefois Dorotbe'e prendra place aussi dans Les Fleurs du Mal ^édition posthume) à la faveur du sonnet renversé : Bien loin a'ici. — La lettre-préface à Veuillot ne fut pas seulement projetée ; il résulte de la correspondance échangée entre Poulet-Malassis et Assehneau en 1870, que Baudelaire l'avait réellement écrite; nous le verrons aussi bien, ici même, renoncer à s'en servir.
('> L'anthologie des Poètes français (4 vol. in-8°) publiée sous la direction d'Eugène Crépet.
Ce livre est composé ainsi qu'il suit :