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A MADAME AUPICK

Mercredi, 28 décembre 1859.

Quoique tu ne m'aies rien écrit, je présume que tu as été satisfaite de tes étrennes. Tu es la première personne envers qui j'ai pu, cette année, m'acquitter de ce devoir. Et ce dessm est le seul morceau oriental que j'aie pu arracher à cet homme bizarre, sur qui je vais écrire un grand article (le dernier morceau de ceux qui composeront les Curiosités esthétiques ^^^).

Rien de neuf. Un petit accident qui te sera très désagréable. Hier et avant-hier, j'ai tant et tant fait de corrections sur l'Opium que les ouvriers n'ont pas le temps de les exécuter pour le 30. Ainsi, partie remise au 15. Du reste, je crois que le morceau sera très amusant. — M. Malassis est venu à

('' Baudelaire ne lui avait sans doute pas réglé ie prix de ses dessins. Voir page 376.

'*' «Cet homme bizarre», Constantin Guys, «le peintre de la vie moderne». — «Ce dessin», La femme turque au parasol, que M"' Aupick, après la mort de son fils, enverra en souvenir à Barbey d'Aurevilly.

Paris, et nous nous sommes entendus pour la publication d'un volume par mois à partir de février. Ainsi, nous allons unprimer le f vol. en janvier. Nous imprimerons en même temps que la Revue imprimera de son côté '^l — Les fleurons, culs-de-Iampe, et frontispice pour les Fleurs (l'édition ) sont commandés ^^K Tout le travail d'épreuves se fera à Honjleur. Je suis donc mamtenant sûr de la publication de 5 vol. l'année prochaine '^l Dieu veuille qu'ils améliorent moralement ma situation. Car pour l'argent, c'est sur autre chose qu'il faut compter. La difficulté avec Michel Lévy sera résolue plus tard, parce que le vol. Notices littéraires sera. le dernier'^'. — - Le commis de la librairie Malassis qui vient de faire un voyage, prétend que tout le monde réclame la 2" édition des Fleurs. Bon augure.

Je n'attends pour commencer à effectuer mon retour que la décision du nouveau directeur sur un nouveau plan'^'. J'ai tout lieu d'espérer qu'elle sera bonne. H y a une grosse somme au bout de cette première décision.

Je suis opprimé par un tas de pensées solennelles et plus que sérieuses. Voilà une année moins bêtement remplie que les autres, mais ce n'est que le quart de ce que je veux faire pendant celle

C' n s'agit des Paradis artificids dont la plus importante partie, Un Mangeur d'Opium, allait paraître dans la Revue contemporaine en janvier 1860.

(*' A Bracquemond. Nous aurons à y revenir.

(^' Les Fleurs du Mal, 2° éd.. Paradis artificiels, Curiosite's esthétiques. Notices littéraires et Eureha.

W On sait que ce volume-là ne paraîtra (sous le titre : L'Art romantique) qu'après la mort de l'auteur.

'^) C'est à dater du i" janvier 1860, nous l'avons dit, qu'Hostein allait devenir directeur du Théâtre Impérial (ancien Cirque).

qui va commencer. Si j'allais devenir infirme, ou sentir mon cerveau dépérir avant d'avoir fait tout ce qu'il me semble que je dois et puis faire !

Je t'en prie, écris-moi que tu te portes bien, que tu m'aimes bien, et que tu as confiance dans ma destinée.

Maintenant, chère mère, un grand service. Les 200 fr. que tu m'as offerts [et que je te rapporterai avec 60 autres aussitôt que mes derniers arrangements seront faits), envoie-les-moi, je t'en prie, sous lettre cachetée de cinq cachets, avec déclaration à la poste, et le chiffre énoncé en toutes lettres et aussi en chiffres sur fenveloppe. Je recevrai cela le 30, et j'en ferai l'emploi suivant :

La moitié selon ton intention. C'est-à-dire que j'achèterai du hnge tout fait, mouchoirs, chaussettes et chemises. C'est affreusement pressé; j'en manque radicalement, et je ne dois pas compter comme provision sur ce que j'ai laissé à Honfleur; tandis que mes habits, ceux que j'ai fait faire à Paris cet automne, sont encore fort passables. Si comme je le crois, je reçois encore une bonne somme, soit de Genève, soit par l'intermédiaire du directeur du Cirque , alors j'augmenterai encore ma garde-robe avant de repartir.

L'autre moitié sera employée aux étrennes; domestiques de l'hôtel, et étrennes dans les maisons où je vis familièrement et où je dîne sans cesse ^'^. Ainsi je serai aussi fier que tout le monde, et personne ne devinera ma pauvreté.

(') II est curieux de constater à quel point, malgré tant de recherches, on ignore encore la vie privée de Baudelaire. Quelles sont ces maisons où il vivait familièrement, où il dînait sans cesse? Personne à coup sûr ne les saurait désigner avec certitude.

— Quant à tes caoutchouc [sic"], fussé-je même plus riche, jamais, c'est laid et dangereux. —

Enfin, chaussures, cravates, etc., les 200 fr. suffiront.

Je t'embrasse de tout mon cœur, et, bien que j'aie quelque espérance de gloire, je suis fort triste.

J'ai fait un tas de vers, et je m'arrête, d'abord, parce que j'ai des choses plus pressées et plus fructueuses qui attendent leur conclusion, ensuite parce que cette fécondité n'aurait jamais de fin, et enfin parce que )'ai laissé 3 pièces commencées à Honfleur, que je finirai là-bas, en même temps que la préface (grosse affaire) qui doit être faite de manière à ne plus prêter le flanc à la méchanceté de la justice, si bête et si méchante'".

Ne te gêne pas pour me dire (si c'est ton opinion) que tu trouves ta dame turque très laide *2', je ne te crois pas très forte en beaux-arts, et cela ne diminue en rien ma tendresse et mon respect pour toi.

CHARLES

Ne t'avise pas de m'envoyer le reste du linge qui est à Honfleur. J'ai si peu de temps à rester ici que ça n'en vaut pas la peine; et cela me chargerait d'un paquet de plus pour mon retour. D'ailleurs, il faudrait tout de même en acheter, et il y a si peu de choix et c'est si mal fait là-bas. ■ — Or, j'aurai tant de choses, moi qui aime tant à

f') Voir page 385.

'^) Ç'allait être, on le verra, l'opinion de M°" Aupick.

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voyager sans paquets, que si j'avais trop d'habits, je les vendrais, — - sans compter les cartons de dessins et les tableaux.

[Fin décembre 1859?]

Mon cher,

Tout ce que vous m'avez écrit est fort bien.

Je suis en courses pour toute la journée. Je ne puis pas vous mettre à la poste un tas de choses préparées pour vous.

J'écris tout de suite à M. Bichet'^^ pour que vous receviez les n™.

J'endure le martyre par Calonne ; voilà la 3^ fois que je suis poussé à me brouiller avec lui. La 2^ partie est affreusement mutilée, et il a encore envoyé ce matin chez moi pour demander de nouvelles absurdités. II n'a pas plus le sens des arts et de la littérature qu'un préfet de province.

t') Ce billet a été donné dans des catalogues d'autographes comme adressé à Eugène Crépet. Mais l'éditeur de l'antnologie n'avait rien à faire des numéros de la Revue contemporaine où allait paraître L'Opium, tandis que Malassis les attendait pour imprimer les Paradis. D'ailleurs le ton et les confidences qu'on voit ici suffiraient à désigner le véritable destinataire.

<-) Administrateur de la Revue contemporaine.

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