‹ Correspondance généraleChapitre 27 sur 122 · À MADAME SABATIER^^l · texte numérisé non relu

À MADAME SABATIER^^l

31 août i8 57.

J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien aimée. — Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse.

II me faut pour cela un peu de courage; car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé avec l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous.

. . . manque absolu de pudeur.

C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.

// me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi, de corps, d'esprit et de cœur.

Je t'engage à bien cacher cette lettre, malheureuse ! — Sais-tu réellement ce que tu dis .'^ 11 y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne paient pas leurs lettres de change, mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la violation.

'') Ce qu'il fera en définitive.

'-' Faut-il rappeler que cette lettre se place au lendemain de la victoire, si souvent contestée d'ailleurs, de Baudelaire? Cette aventure, — ou ce fiasco, — a fait couler tant d'encre que nous croyons inutile de la commenter une fois de plus, d'autant que la place nous en manquerait.

DE CHARLES BAUDELAIRE. ç^

Aussi je t'ai dit hier : Vous m'oublierez; vous me trahirez; celui qui vous amuse vous ennuiera.

— Et j'ajoute aujourd'hui : celui-là seul souffrira qui comme un imbécile prend au sérieux les choses de l'âme. — • Vous voyez, ma bien belle chérie, que j'ai d'odieux préjugés à l'endroit des femmes.

— Bref, je n'ai pas la foi. — Vous avez fâme belle, mais en somme, c'est une âme féminine.

Voyez comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux ('>.

Ensuite nous avons peur de notre propre orage, parce que nous savons (moi, surtout) qu'il y a des nœuds difficiles à délier.

Et enfin , enfin , il y a quelques jours , tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, si inviolable. Te voilà femme maintenant. — Et si par malheur pour moi j'acquiers le droit d'être jaloux! ah! quelle horreur seulement d'y penser! mais avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre.

La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait si j'étais bien sur que vous la comprenez. Never meet or never part ! Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que quand on s'est connu, on ne doit pas se quitter. Sur une lettre d'adieux, ce cachet serait très plaisant.

Enfin, arrive ce que pourra. Je suis un peu fata-

f') Alfred Mosselman, alors l'amant en titre d'ApoIIonie.

liste. Mais ce que je sais bien , c'est que j'ai horreur de la passion ^^^, — parce que je la connais, avec toutes ses ignominies ; — et voilà que l'image bien aimée qui dominait toutes les aventures de la vie devient trop séduisante.

Je n'ose pas trop relire cette lettre; je serais peut-être obligé de la modifier; car je crains bien de vous affliger; il me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère.

II me paraît impossible de vous faire aller ainsi dans cette sale rue J. -J, -Rousseau ^-^. Car j'ai bien d'autres choses à vous dire. II faut donc que vous m'écriviez pour m'indiquer un moyen.

Quant à notre petit projet, s'il devient possible, avertissez-moi quelques jours d'avance.

Adieu, chère bien aimée; je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors, quelle insupportable obsession !

Charles.

Décidément, je porte ceci moi-même rue J.-J.-Rousseau, dans la crainte que vous n'y alliez aujourd'hui. — Cela y sera plus tôt'^l

f') Cf. le vers 3 du Sonnet d'automne :

Je bais la passion et l'esprit me fait înal !

'^) La plupart des commentateurs ont voulu trouver ici l'adresse ci'un hôtel meublé ou d'un pied-à-terre discret. Nous croyons, pour notre part, qu'il s'agissait tout simplement de la poste restante du Bureau Central, la seule alors existante.

f^) On trouvera la réponse désolée de M"' Sabatier dans E.-J. CrÉPET, où tout un chapitre (p. 114.-127) est consacré à cette cruelle histoire.

DE CHARLES BAUDELAIRE. pj

H. Marin (').

Avoué de 1" Instance, 60, rue de Richelieu.

Si je n'ai pas le plaisir de vous trouver, je vous laisserai les babioles ^^^ que je désirais vous faire lire.

Je les emprunte à un de mes amis.

Tout à vous, de cœur. ^

Dimanche.

Comme je sens que je ne vous trouverai pas, je prépare un mot, d'avance.

Avant- hier j'étais venu pour vous dire une chose que vous savez et dont vous ne doutez pas, c'est que je suis toujours consterné et affligé de tout ce qui vous afflige.

JecomptaisdîneravecvousetMossehTîann'^)[5ic], mais ce fut un dîner dont la grâce était absente. Car vous ne pouvez présumer que le monsieur russe vous ait remplacerai — Pour moi, du moins.

Tout à vous. Mille amitiés.

(1) Voyez page 146, note 2.

'^' et. le billet à la même, 17 novembre suivant. (3) Voir la note de la page 93.

^*) Probablement Sasonoff, dont nous avons parlé dans la note 3 , page 17, ou , peut-être Ivan Tourguénev.

p6 CORRESPONDANCE GENERALE

Mardi 8 septembre 18^7.

Chère Madame,

Je vous écris de chez Rouvière^^^ qui ne peut m'offrir que deux stalles de balcon pour la T" représentation du Roi Lear (vendredi). Je suis vraiment bien honteux, car j'eusse vivement désiré vous envoyer une loge. Ces stalles seront évidemment bonnes, et si M. Mosselman voulait bien accepter une de mes stalles, vous iriez demander l'hospitahté à Théophile '^^ qui assurément recevra une loge de la Direction du Cirque.

Ayez la bonté de me répondre un petit mot.

Je vous baise très humblement vos royales mains.

Ch. Baudelaire.

10 septembre 18^7.

II se trouve, chère Madame, que cette représentation est avancée d'un jour.

Je n'entends pas grand'chose aux billets. Cependant ceux-ci ne me paraissent pas mauvais. Si

^*' Baudelaire, dans ses articles sur Rouvière {^L'Art ROMAN- TIQUE), a cité Le Roi Lear parmi les rôles de ce grand artiste.

(^) Gautier, un des plus intimes amis de la Présidente, — celui-là même qui lui avait fait adopter pour devise le Vis superba forma de Jehan Second,

VOUS jugez à propos de vous en servir, je m'arrangerai pour aller là-bas de mon côté ; si vous jugez bon que j'aille chercher M. Mosselman chez vous, j'irai, à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer.

Ayez l'obhgeance de me répondre par le commissionnaire, car je ne rentrerai chez moi que tard.

Tout à vous. Ch. Baudelaire.

Dimanche, 13 septembre 1857.

Chère Madame,

Je serai obhgé ce soir de me priver du plaisir de dîner chez vous. Je suis accablé d'affaires empiétant même sur le dimanche soir. De plus, quelques mésaventures que je n'ai pas méritées m'ont mis assez de noir dans l'esprit pour faire de moi un piteux convive, — plus piteux que d'ordinaire, — n'étant jamais bien gai.

Cependant, je saurai aller vous souhaiter un petit bonsoir, ainsi qu'à nos excellents amis. — Je vous supphe de ne pas mal interpréter mes trèshumbles excuses '•^.

Présentez mes amitiés à tout le monde.

Charles Baudelaire.

f'' Voir la réponse de M"' Sabatier dans E.-J. CrÉPET, p. 125.

[Madame A. Sabatier, ^, rue Frochot, Paris.]

Vendredi 25 sept. 1857.

Très chère amie,

J'ai commis hier une énorme sottise. Sachant que vous aimez les vieilleries et les bibelots, j'avais avisé depuis longtemps un encrier qui pouvait vous plaire. Mais je n'osais pas vous l'envoyer. Un de mes amis a montré l'intention de s'en emparer, et cela m'a décidé. Mais jugez de mon désappointement quand j'ai trouvé un objet usé, écorné , éraillé , qui avait l'air si joli , derrière la vitre.

Quant à la grosse sottise, la voici : je n'ai laissé au marchand ni ma carte , ni un mot pour vous , de façon que l'objet a dû tomber chez vous, comme un mystère : c'est moi , le coupable. Ne soupçonnez donc personne. Je n'ai réfléchi à ma sottise que ce soir.

— Croyez aux affectueux sentiments de votre bien dévoué ami et serviteur.

Cm. Baudelaire.

31 fi. A POULET-MALASSLS.

9 octobre 1857.

Je tardais, mon cher ami, à vous envoyer ce billet, parce que je voulais en même temps vous écrire une longue lettre sur tous mes griefs contre

DE CHARLES BAUDELAIRE. pC)

VOUS. Vous l'aurez, cette lettre, aussitôt que j'aurai deux heures à moi. Mon intérêt et le vôtre! Vous vous moquez de moi, mon cher ami. Vous usez surtout contre vos intimes de votre déplorable faculté d'impertinence.

Si vous pouviez comprendre quel tort vous vous êtes fait avec votre ridicule opération chirurgicale ^^^\ Les plaintes ont tardé quelque temps. Enfin, elles ont fait explosion. Naturellement, comme j'en avais le droit, j'ai tout rejeté sur Malassis.

Tout ce que je vous demande, pour le moment, mais avec insistance, une espèce de prière (car quelle formule employer avec un tempérament aussi léger que le vôtre?), c'est de ne'pas faire de nouveaux cartons, avant de nous être entendus tous les deux sur la manière de les faire. II sei^ peut-être nécessaire d'indemniser SLwec un exemplaire raisonnable quelques-uns des cent imbéciles qui sont tombés dans le piège.

Bien à vous.

Ch. Baudelaire.

Mes respects à votre mère et mes amitiés à nos amis.

f) On lit en marge de la lettre autographe, et de la main du destinataire : «Le retranchement des pièces condamnées dans quelques exeniplaires , pour donner une satisfaction apparente au tribunal». En réalité «l'opération chirurgicale» n'avait pas porté sur moins d'une centaine d'exemplaires. Et pourtant sur la fin d'août 1857, Poulet-Malassis avait écrit à Charles Asselineau, au sujet des Fleurs du Mal ;

« Cette allaire est coulée ; et quant à moi je mettrais plutôt toute l'édition en terre que de consentir à la mutilation du hvre. Il se vendra comme il est dit et comme il pourra, mais jamais avec des cartons.»

Page 1