‹ Correspondance généraleChapitre 26 sur 122 · a madame sabatier · texte numérisé non relu

a madame sabatier

Mardi 18 août 18^7.

Chère Madame, Vous n'avez pas cru un seul instant, n'est-ce pas? que j'aie pu vous oublier. Je vous ai, dès la publication, réservé un exemplaire de choix^^^, et, s'il est revêtu d'un habit si indigne de vous, ce n'est pas ma faute, c'est celle de mon relieur, à qui j'avais commandé quelque chose de beaucoup plus spirituel.

(i) Articles justificatifs pour Charles Baudelaire, auteur des FLEURS DU Mal, brochure tirée à 100 exemplaires qui furent distribués aux critiques et aux juges.

(^) Pour cet exemplaire, voir tome I, page 26^, note 1. Ajoutons qu'il présentait les particularités suivantes: 1/2 reliure en maroqum vert clair, pas de couverture, tête dorée, légèrement rogné.

Croiriez-vous que les misérables (je parle du juge d'instruction, du procureur etc.) ont osé incriminer, entre autres morceaux, deux des pièces composées pour ma chère Idole ( Tout Entière et A Celle qui est trop gaie)? Cette dernière est celle que le vénérable Sainte-Beuve déclare la meilleure du volume f''.

Voilà la première fois que je vous écris avec ma vraie écriture ^^'. Si je n'étais pas accablé d'affaires et de lettres (c'est après-demain l'audience), je profiterais de cette occasion pour vous demander pardon de tant de folies et d'enfantillages. Mais d'ailleurs, ne vous en êtes-vous pas suffisamment vengée, surtout avec votre petite sœur? Ah! le petit monstre! Elle m'a glacé, un jour que, nous étant rencontrés elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et me dit : êtes-vous toujours amoureux de ma sœur, et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres? — J'ai compris, d'abord que quand je voulais me cacher, je me cachais fort mal'^), et ensuite que sous votre charmant visage, vous déo-uisiez un esprit peu charitable. Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres, et votre sœur est peu faite, je crois, pour comprendre les choses éternelles'^'.

(1) Dans sa lettre du 20 juin 1857 (Correspondance, I). (■-) On remarquera qu'à la différence des lettres antéri(

(■-) On remarquera qu'à la différence des lettres antérieures à M°" Sabatier, celle-ci est signée.

(') Fort mal en effet, puisqu'il avait publié sous son nom, et dans une revue aussi lue que la Revue des Deux Mondes, des pièces de vers qu'il lui avait adressées sous l'anonymat et en contrefaisant son écriture.

(*) Sur cette petite sœur que les familiers d'ApoIlonie appelaient Bébé, on trouvera quelques renseignements dans le récent ouvrage de M. André Billy : La Présidente et ses amis.

Permettez-moi donc, au risque de vous divertir, aussi, de renouveler ces protestations qui ont tant diverti cette petite folle. Supposez un amalgame de rêverie, de sympathie, de respect, avec mille enfantillages pleins de sérieux , vous aurez un à peu près de ce quelque chose très sincère que je ne me sens pas capable de mieux définir.

Vous oubher n'est pas possible. On dit qu'il a existé des poètes qui ont vécu toute leur vie, les yeux fixés sur une image chérie. Je crois, en effet (mais j'y suis trop intéressé), ^ue lajidélité est un des signes du génie.

Vous êtes plus qu'une image rêvée et chérie, vous êtes ma superstition. Quand je fais quelque grosse sottise , je me dis : Mon Dieu ! si elle le savait ! Quand je fais quelque chose de bien, je me dis : Voilà quelque chose qui me rapproche d'elle, — ■ en esprit.

Et la dernière fois que j'ai eu le bonheur (bien malgré moi) de vous rencontrer! car vous ignorez avec quel soin je vous fuis! — je me disais : il serait singulier que cette voiture l'attendît, je ferais peut-être bien de prendre un autre chemin. — Et puis : Bonsoir, Monsieur! avec cette voix aimée dont le timbre enchante et déchire. Je m'en suis allé, répétant tout le long de mon chemin : Bonsoir, Monsieur! en essayant de contrefaire votre voix.

J'ai vu mes juges jeudi dernier. Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux; ils sont abominablement laids ; et leur âme doit ressembler à leur visage.

Flaubert avait pour lui l'impératrice. 11 me manque une femme '•l Et la pensée bizarre que

(') Cf. la lettre à M"" Aupick, 27 juillet 1857.

peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peut-être compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles, s'est emparée de moi, il J a quelques jours.

L'audience est pour après-demain matin, jeudi.

Les monstres se nomment :

Président Dupaty.

Procureur impérial. . . Pinard (redoutable). Juges Delesvaux.

— De Ponton d'Amécourt.

— Nacquart.

6* Chambre correctionnelle.

Je veux laisser toutes ces trivialités de côté.

Rappelez-vous que quelqu'un pense à vous, que sa pensée n'a jamais rien de trivial, et qu'il vous en veut un peu de votre malicieuse gaîté.

Je vous prie très ardemment de garder désormais pour vous tout ce que je pouirai vous conjier. Vous êtes ma compagnie ordinaire, et mon secret. C'est cette mtimité, où je me donne la réplique depuis si longtemps, qui m'a donné l'audace de ce ton si familier.

Adieu, chère Madame, je baise vos mains avec toute ma dévotion.

Tous les vers compris entre la page 84 et la page 105 vous appartiennent'^'.

'^) C'est-à-dire : Tout entière, — Que diras-tu ce soir?... — Le Flambeau vivant. — A Celle qui est trop gaie. — Réversibilité'. — Confession, — L'Aube spirituelle. — Harmonie du soir. — Le Flacon .

Lundi 24 août 1857.

Très chère amie,

Puisque vous aimez le grand Jules ^^^, le voilà!

Dumas a repris presque aussitôt son plâtre, moulé

sur un bronze du musée de Besançon. II n'y avait

que trois épreuves tirées. Celle-ci est la moins

mauvaise. ^ o

Charles Baudelaire.

a GUSTAVE FLAUBERT.

Mardi, 25 août 1857.

Cher ami, je vous écris à la hâte un petit mot avant cinq heures, uniquement pour vous prouver mon repentir de n'avoir pas répondu à vos affectueux sentiments'-'. Mais si vous saviez dans quel

f'' Ce billet autographe qui a passé en vente en novembre I02C, portait de la mani d'un tiers l'explication suivante : «En lui envoyant le portrait de Barbey d'Aurevilly». En réalité il s'agit ici de Jules César. Le conservateur du musée de Besançon que nous avons interrogé à ce sujet, a bien voulu nous répondre :

«Le bronze a 25 centimètres de hauteur. Il est du seizième siècle italien. On connaît son histoire depuis 1825. Il fut acheté à un fripier par l'antiquaire Riduet qui le vendit à un collectionneur de Dijon, de Champy. En 1852, il fut acheté par le musée de Besançon à cet amateur. »

W Dès qu'il avait appris les poursuites dont son ami était l'objet, Flaubert, se souvenant d'avoir lui-même subi une pareille épreuve quelques mois auparavant avec Madame Bovary, n'avait pas manqué de lui marquer sa sympathie et de lui demander de le tenir au courant (voir ses lettres, Correspondance, 3' série, p. 134 et 14.7, Louis Couard, édit., 1910).

DE CHARLES BAUDELAIRE. pi

abîme d'occupations puériles j'ai été plongé ! Et l'article sur Madame Bovary recule encore de quelques jours'''! Quelle interruption dans la vie qu'une aventure ridicule !

La comédie s'est jouée jeudi'-', cela a duré longtemps!

Enfin, 300 fr. d'amende, 200 fr. pour les éditeurs, suppression des numéros 20, 30, 39, 80, 81 et 87'^'. Je vous écrirai longuement cette nuit'*'.

Tout à vous, vous le savez.

Ch. Baudelaire.

[Fin août.]

Cher ami.

Je vais voir M. Pinard '5' et M. Vaïsse^^', à 6 h.; comme j'ai beaucoup à faire dans les quatre derniers jours, j'eusse été heureux de régler dès ce

(') Cet article parut enfin dans l'Artiste du 18 octobre sous le titre : Gustave Flaubert. On le trouvera dans L'AUT ROMANTIQUE.

'^' 21 août.

(') C'est-à-dire des pièces intitulées : A Celle qui est trop gaie. — Les Bijoux. — Le Léthé. — Leshos. — Femiies damnées. — Les Métamorphoses du vampire.

'*) La lettre annoncée n'a jamais été retrouvée.

'*) Substitut du procureur impérial qui avait requis dans l'affaire des Fleurs du Mal. Il ne dut pas se montrer bien terrible au cours de cette entrevue, puisqu'on trouve son nom sur une liste établie par Baudelaire pour le service d'un de ses livres. Peut-être Ernest Pinard aussi bien n'ctait-il pas fier d'avoir tenu un rôle dans ce procès-là, car son réquisitoire du 20 août ne se rencontre pas dans le recueil de ses Œuvres judiciaires.

^*) Procureur général à la Cour de Paris.

soir, avec vous, la marche que nous allons suivre, si je ne fais pas appel.

Si je consens à me soumettre tout de suite t'^, il y aura remise des amendes. ^ ^

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