‹ Correspondance généraleChapitre 32 sur 122 · A MADAiME AUPICK · texte numérisé non relu

A MADAiME AUPICK

25 décembre 1857, jour de Noël.

Ma chère mère, je vais ce soir ou cette nuit (hélas! si j'en ai le temps) vous écrire une longue lettre et vous expédier un paquet préparé pour vous depuis longtemps. Je dis : si j'en ai le temps, car je suis tombé depuis plusieurs mois dans une de ces affreuses langueurs qui interrompent tout; ma table estdepuis le commencement du mois chargée

''^ Baudelaire était alors l'hôte de Poulet-Malassis.

<-' A qui Ancelle avait cédé son étude notariale de NeuiIIy.

d'épreuves auxquelles je n'avais pas le courage de mettre la main, et il vient toujours un moment où il faut, avec une grande douleur, sortir de ces abîmes d'indolence.

Ces maudites fêtes ont le privilège de nous rappeler cruellement la fuite du temps, et comme il est mal rempli , et comme il est plein de douleurs ! Je vous expliquerai ce soir comment j'ai été conduit, après avoir pris la résolution de m'occuper sans cesse de vous, à fermer brusquement toute confidence, et si je ne suis pas tout à fait compris, au moins avouerez-vous que j'étais en quelque sorte excusable.

La solitude, sans affections et sans travail, est certainement quelque chose d'horrible; mais je suis sûr, car vous avez plus de courage que moi, que vous supportez la votre mieux que je ne supporte la mienne. Je suis dans un état assez pitoyable, d'esprit et de corps, à ce point que j'envie le sort de tout le monde.

Le paquet que je vous réservais est composé d'abord de quelques articles de moi qui ont paru dans la seconde partie de l'année (j'ai encore été appelé au parquet et j'ai failli être poursuivi, pour l'article sur Mad. Bovary '^^^ livre poursuivi mais acquitté); ensuite de quelques-uns des articles publiés à propos des Fleurs du Mal; par ces quelquesuns (car il y en a eu tant qu'à la fin, fatigué autant des éloges que des injures stupides, je ne daignais plus les lire), vous pourrez juger de l'éclat sinistre

W Paru à l'Artiste, le 18 octobre (voir L'Art ROAt AN- TIQUE). Baudelaire avait pourtant pris la précaution d'y insérer un éloge de la justice.

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qu'a jeté le livre où j'ai voulu mettre quelques-unes de mes colères et de mes mélancolies; — enfin du livre lui-même que vous avez si singulièrement repoussé quand vous avez jugé bon de joindre vos reproches aux outrages dont j'étais accablé de tous les côtés.

J'aurais voulu, pour la Noël, vous offrir le troisième volume d'Edgar Poe ^^\ mais , je viens de vous l'avouer, les épreuves traînent sur ma table depuis un mois, sans que je puisse secouer ma douloureuse lâcheté.

Cet exemplaire des Fleurs est le mien; je vous le dois, puisque j'ai donné le vôtre à M. Fould. C'étaient les deux derniers sur papier de Hollande ^^l Je saurai m'en procurer un vulgaire. — - Je frissonne de paresse en pensant qu'il faudra, pour que ce hvre puisse se vendre légalement, le réimprimer tout entier, et composer six poëmes nouveaux pour remplacer les six condamnés.

J'expédierai donc, avec une lettre plus détaillée, le paquet ce soir ou demain matin au plus tard.

Je vous embrasse, et je vous supplie d'être, désormais , pleine d'indulgence ; car j'en ai , je vous le jure, le plus grand besoin. Si jamais homme fut malade, sans que cela puisse concerner la médecine, c'est bien moi.

Charles.

^*) Aventures d'Arthur Gordon Pym.

^') Cet exemplaire, orgueil de la collection Fernand \^ndérem , portait la dédicace : A ma mère. — Charles. — Autres particularités : 1/2 reliure maroquin bleu (Lortic), couverture conservée, tête dorée, (non rogné).

[Rue de Neuboirrg, à Honfleur.]

29 déc[embre 18I57.

Non, ma chère mère, je n'ai pas encore trouvé quelques instants de repos suflfîsants pour vous écrire comme je le voudrais. J'ai donc reçu votre petit mot ce matin, et j'étais, en lisant le commencement, inquiet de voir que vous n'aviez pas reçu cette collection de journaux et de livres. C'est bien deux paquets que vous avez reçus, n'est-ce pas? l'un contenant des brochures, et l'autre le livre ^'l

Je vous écrirai évidemment cette nuit, et si je peux mettre cela à la poste dans la nuit, vous le recevrez le soir, à la condition qu'il y ait un départ le matin, ce que j'ignore.

Je ne m'attendais pas à une réponse si rapide de vous, et je vous avoue que je ne m'attendais pas non plus à une réponse aussi douce et aussi chaleureuse.

Avez-vous trouvé votre volume suffisamment beau?

Charles.

30 décembre 1857.

Certainement, j'ai beaucoup à me plaindre de moi-même, et je suis tout étonné et alarmé de cet

'^' Voir la lettre précédente.

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état. Ai-je besoin d'un déplacement, je n'en sais rien. Est-ce le physique malade qui diminue l'esprit et la volonté, ou est-ce la lâcheté spirituelle qui fatigue le corps, je n'en sais rien. Mais ce que je sens, c'est un immense découragement, une sensation d'isolement insupportable, une peur perpétuelle d'un malheur vague, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désirs, une impossibilité de trouver un amusement quelconque. Le succès bizarre de mon livre et les haines qu'il a soulevées m'ont intéressé un peu de temps, et puis après cela je suis retombé. Vous voyez, ma chère mère, que voilà une situation d'esprit passablement grave pour un homme dont la profession est de produire et d'habiller des fictions. — Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci? À quoi bon cela? C'est là le véritable esprit de spleen. — Sans doute, en me rappelant que j'ai déjà subi des états analogues et que je me suis relevé, je serais porté à ne pas trop m'alarmer; mais aussi je ne me rappelle pas être tombé jamais si bas et m'être traîné si longtemps dans l'ennui. Ajoutez à cela le désespoir permanent de ma pauvreté, des tiraillements et les interruptions de travail causées par les vieilles dettes [soyez tranquille, ceci n'est pas un appel alarmant fait à votre faiblesse. Il n'est pas encore temps, pour plusieurs raisons, dont la principale est cette faiblesse et cette paresse que j'avoue moi-même), le contraste offensant, répugnant, de mon honorabilité spirituelle avec cette vie précaire et misérable, et enfin, pour tout dire, de singuliers étoufiPements et des troubles d'intestins et d'estomac qui durent depuis un mois. Tout ce que je mange m'étouffe ou me donne la

colique. Si le moral peut guérir le physique, un violent travail continu me guérira, mais il faut vouloir, avec une volonté affaiblie; — cercle vicieux.

En supposant que tout janvier bien employé me suffise à finir tout ce qui ne peut se finir qu'à Paris, et que j'aille en février travailler auprès de vous à des choses nouvelles, pourrais-je trouver, sinon à Honfîeur, du moins au Havre, un professeur d'escrime?

En me remettant aux armes, je satisferais à la nécessité d'exercices physiques, — et puis aussi trouverai-je , non pas à Honfîeur mais au Havre, une maison de bains où l'on puisse prendre des douches et des affusions froides?

Je vais vous dire d'une manière très abrégée ce qui m'a empêché, non pas d'aller vous trouver làbas, (je ne le pouvais pas), mais de vous répondre. Je craignais à la fois de vous affliger et de n'être pas compris. Le lendemain de la mort de mon beau-père , vous me disiez que je vous déshonorais , et vous me défendiez (avant que j'eusse songé à vous faire une demande à ce sujet) de jamais projeter de vivre auprès de vous. Puis, vous me contraigniez à faire d'humiliantes avances d'amitié à M. Emon'^l Rendez-moi cette justice, ma chère mère, que j'ai supporté cela avec fhumilité et la douceur que me commandait votre lamentable situation. — Mais plus tard, quand après m'avoir

W Voir les notes i, page 67, et 3, page 68. II faut ajouter, pour justifier Baudelaire de l'ombrage qu'il avait pris de M. Emon , que celui-ci, au dire des contemporains, ne se privait point de parler de lui comme d'un chenapan qui mettrait infailliblement sa mère sur la paille. (Voyez le Journal des Goncourt, IX, P- 343-)

écrit des lettres où il n'y avait que gronderie et amertume, après m'avoir reproché ce maudit livre, qui après tout n'est qu'une œuvre d'art fort défendable, vous m'avez invité à vous venir voir, en me faisant comprendre que fabsence de M. Emon me permettait le séjour de Honfleur, comme si M. Emon avait qualité pour me fermer ou pour m' ouvrir la porte de ma mère, enfin en me recommandant soigneusement de ne pas faire de dettes à Honfleur,

— alors, ma foi, j'ai été si dérouté, si étonné qu'il est présumable que je suis devenu injuste. — Voyez quelle trace durable cette lettre a laissée dans ma mémoire. Je ne savais que résoudre ni que répondre; je suis entré, après l'avoir lue, dans une agitation inexprimable, et enfin, au bout d'une quinzaine, ne sachant quel parti prendre, je résolus de n'en pas prendre du tout.

Je crois, vraiment, ma chère mère, que vous n'avez jamais connu mon insupportable sensibilité.

— Nous sommes actuellement bien seuls et bien faibles, car je crois que mon frère ne peut compter pour rien. Si nous essayons [sic] une bonne fois d'être heureux l'un par l'autre?

J'ai une petite chose désagréable à vous apprendre, et je vous l'aurais volontiers cachée, si elle n'était pas l'indice que d'autres erreurs semblables ont pu être commises. Sans doute l'honneur en revient à M. Emon. — ^^ J ^ quelques mois, j'ai découvert chez un marchand du passage des Panoramas un tableau de mon père (une figure nue, une femme couchée voyant deux figures nues en rêve^^^). Je n'avais pas du tout d'argent, pas même

^*) Nous n'avons pas retrouvé ce tableau-Ià dont M°" Aupick s'était sans doute défaite en raison des nudités qu'on y voyait.

pour donner des arrhes, et le torrent insupportable des futilités journalières m'a depuis fait négliger cela. — Croyez-vous que plusieurs bévues de ce genre aient été commises? — Mon père était un détestable artiste; mais toutes ces vieilleries-là ont une valeur morale.

Adieu, ma chère mère, dites-moi ce que vous augurez de votre santé, si ce séjour là-bas vous convient, et que vous vous considérez comme intéressée à vivre longtemps pour moi.

Je vous embrasse, et le me figure que vous

m embrassez.

Charles.

30 décembre 1857.

Mon cher ami , je viens de recevoir tout à l'heure votre lettre par Asselineau.

Si, après m'avoir lu, vous croyez devoir insister, renvojez-moi de nouveau ce billet, que je vous expédie endossé.

Un imbécile maudit qui m'a fait un billet de 500 fr., passé par moi chez Tenré, ne l'a pas payé. Je désirais que Tenré ne poursuivît pas, et je suis allé le voir, lui offrant de rembourser pourvu qu'il ne me tracassât pas. Mais comme je lui demandais pour cela un peu trop de temps, il me dit : J'accepterais volontiers, en échange, un billet de M. Malassis, dont la signature est bonne et pour qui vous travaillez sans doute; — naturellement, j'ai refusé, ajoutant avec une franchise déplorable que je ne pouvais

pas demander de complaisances à M, Malassis envers qui je n'avais pas encore tenu mes engagements. — ■ ÏI y 3. donc (selon moi) double danger à lui livrer ce billet : — - i° parce que je suis responsable d'un effet non payé; 2° parce que j'ai dit que j'étais encore votre débiteur.

Présentez donc ce billet à votre banquier, comme si c'était moi qui le priasse de l'escompter, et ne me le renvoyez que si vous ne pouvez pas faire autrement.

Non, pas trop de navette'^^l J'ai hâte de m'acquitter envers vous. En janvier, les articles complémentaires seront finis, et en février vous m'enverrez des épreuves chez ma mère. Car je vais m'y réfugier dans six semaines, au plus tard. Je suis dévoré par une de ces misanthropies qui vous ont tant amusé.

II faudra, quand nous nous verrons, que nous parlions de nos comptes. C'est 850 ou 750 fr. que j'ai reçus de vous, (je ne me rappelle pas bien), et je ne vous ai livré qu'une édition des Fleurs du Mal.

Mais cela n'est pas pressé.

Quant aux Fleurs, je n'ai rien décidé de nouveau (je parle de Lévy^'^^), et ma mémoire a simplement tenu compte de la promesse que vous m'avez faite de considérer votre lettre de brouille comme non écrite, si besoin était.

Vous savez d'ailleurs que j'ai résolu de me sou-

(^' Pas trop de navette. C'est-à-dire : pas trop de billets de complaisance, — dans l'argot bancaire d'aujourd'hui : pas trop de cavalerie.

'^' Nous comprenons : «Je ne me suis pas décidé à pousser plus avant les pourparlers engagés avec Lévy pour la seconde édition des F LEURS DU Mal, comptant qu'elle se ferait chez vous. »

mettre complètement au jugement, et de refaire six poëmes nouveaux beaucoup plus beaux que ceux supprimés. Mais quand la disposition poétique me reviendra-t-elle ? — Mes respects à votre mère, et mes amitiés à de Broise.

Réponse tout de suite.

Ch. Baudelaire.

324 bis. A ARMAND DU MESNIL^'^

31 décembre 1837.

Cher ami, permettez-moi de vous imposer une corvée dès ce premier jour de l'année.

Aussitôt que vous verrez M. Gustave Rouland (et je crois que vous le voyez quand il vous plaît), ayez l'obligeance de lui parler de moi et de lui dire qu'un nouvel embarras (un embarras terrible, insurmontable), m'oblige à recourir au Ministère de l'Instruction publique pour la 2" fois'-l — Au mois de Juin ou de Mai , cette cruelle affaire a duré six semaines, par suite de je ne sais quelle erreur. Si cette fois-ci je pouvais obtenir que la lettre principale, la lettre d'avis me fût envoyée tout de suite, je saurais me tirer d'affaire avec ce simple

!') Armand Du Mesnil (i 8 19-1903), employé du Ministère de l'Instruction publique où son mérite devait l'élever aux plus hautes fonctions. Il était un grand ami tant de Banville auquel Baudelaire avait dû probablement de le connaître, que d'Eugène Fromentin qui le traitait en «cher et bien aimé frère» et semble s'être souvenu de lui quand il composa pour Dominique le personnage d'Augustin.

(^) La première avait été sans doute marquée par la requête du ^ juin précédent (numéro 288). — Voyez en 329.

papier. Vous allez me dire, cher ami, que je vous demande l'impossible; - — hélas! il s'agit d'une misérable somme de 2^0 fr. qu'aucun moyen tutélaire ne peut me fournir pour le ^ et dont la privation supprimera mon repos.

Je voudrais bien aussi être dispensé de formuler une demande par écrit, pour la simple raison que ce genre de lettre est pour moi une fatigue de cerveau plus grande que la confection d'un poëme.

Montrez , si vous voulez, ma lettre à M. Gustave Rouland, assurez-le de ma reconnaissance, et diteslui que j'irai lui demander une audience *^l

Je vous écris au Ministère, ignorant votre adresse.

Mille amitiés à Fromentin.

19, quai Voltaire.

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