CLERGEON(2) AUX ENFERS
(Il entre d'un air délibéré ^^', comme les gens timides.)
Il demande bientôt à voir le règlement de l'Enfer, et cherche à prendre les Diables en faute.
f') On ignore si Baudelaire donna suite à cette intention, — voyez la lettre 329.
^*' De son vrai nom : Nestor-Lucius Songeon, qui mourra sénateur, dans le fauteuil d'Hugo. Il avait été, au lycée de Lyon, le condisciple de Félix Tournachon, alias Nadar, qui l'avait retrouvé à Paris, et faisait, environ 1842, la joie et
(^) Voir la note 3 à la page suivante.
Dès la première grande assemblée, il se plaint vivement prétendant qu'on a changé le feu.
Rumeur épouvantable de tous les Damnés qui trouvent qu'il fait bien assez chaud.
Mais non ! dit Cleroreon.
II se plamt aussi de ce que certaines gens qui ne sont point d'ici se soient glissés en Enfer, qui mériteraient tout au plus le Purgatoire. Nous ne voulons que des égaux, dit-il, il faut que chacun prouve qu'il est un parfait scélérat !
Je crois avoir assez de titres pour que chacun montre les siens !
Comme il emmerde tout le monde, on le fout dans un abîme insondable, d'où il remonte bientôt avec une agilité sans égale. Car l'espoir d'avoir été remarqué par Proserpine lui donne des forces proportionnées à la difficulté de l'entreprise.
II se glisse par des anfractuosités à lui seul connues,
le supplice tant de celui-ci que de notre poète par ses tirades prudhommesques et les ridicules de sa personne, — par sa myopie notamment qui l'induisait en des confusions d'un haut comique. Nadar, dans son Charles Baudelaire incime, a raconté, en publiant ce savoureux morceau, comment, pour leur verve malicieuse, Songeon était devenu Clergeon, clergeonant le synonyme 6! embêtant , une clergeonade une charge aux dépens de Songeon, etc. Dans JUVENILIA , ŒuVRES POSTHUMES , Reliqui^ , t. I, p. 113, le fidèle lecteur a d'ailleurs déjà rencontré Nestor-Lucius Songeon sous le nom de Horatius Sergeon. Il pourra voir aussi un portrait de Songeon, de la main de notre auteur, dans Le Tombeau de Charles Baudelaire, p. 6.
'^^ D'un air, et non d'un pas comme il a été imprimé antérieurement.
I l6 CORRESPONDANCE GENERALE
et va attendre la sortie de la Reine des Enfers à la petite porte.
Il la suit par l'escalier dérobé, et à peine entré dans la chambre, il jette sur la commode quinze francs, que les Diables, en le fouillant à son entrée, ont oublié de lui retirer.
Voilà pour vous, petite ! s'écrie-t-il d'une voix de stentor. Voilà comment un damné comme moi sait humilier une Reine qui trahit son époux !
Proserpine, qui depuis six mille ans n'a pas encore vu un pareil bougre, veut se pendre à la sonnette.
Mais Clergeon ne perd pas de temps; il profitera des dernières secondes; il déshonorera Proserpine; il l'enfilera, ou il y perdra son latin.
Il se jette sur elle et lui plante sa p. . . dans l'œil.
Proserpine pousse un cri déchirant! ! !
Tous les Enfers sont sens dessus dessous.
Clerp-eon, heureux du désordre dont il est l'au-
teur, pique son poing sur sa hanche, et secrie,
avec une voix de tête inimitable : — HA ! HA !
Cependant Pluton, qui au fond est un bon enfant, lui demande pourquoi il a commis de pareilles bêtises, et Clergeon lui répond, la main dans le orilet :
Je croyais qu'en Enfer on n'était jamais mal venu à prouver sa noblesse ; ha ! ha ! ^ — Si je me
suis trompé, (avec résignation et dignité) je suis prêt à subir tous les châtiments que vous réservez à celui dont l'audace a dépassé vos prévisions.
Pluton lui rend avec bonté ses lunettes tombées dans la bagarre.
Quoique personne ne lui en veuille, et que Proserpine éborgnée se soit contentée de dire : Drôle de bougre! Clergeon croit qu'il est prudent de prendre la fuite.
A chacun de ses pas, il ébranle les montagnes. 11 fuit! il fuit!
Dans une plaine de braise, il aperçoit Nadar qui collectionne des salamandres ''', et il lui crie en courant :
Pends-toi, brave Nadar! Nous avons vaincu sans toi !
Car il est convaincu qu'il a foutu Proserpine !
Tu vois qu'après quinze ans l'inspiration vit encore ^-K
\S ans signature.^
'^' Peut-être faut-il trouver là une allusion à la propension amoureuse du destinataire, qui était proverbiale.
'-) C'est, croyons-nous, en 184.1-18^2 que Nadar avait fait la connaissance de Baudelaire. Cette facétie doit donc être rapportée approximativement à l'année i8j6 ou 1857. — Au bas du manuscrit on lit, de la main de Nadar : Folie envoyée par mon ami Baudelaire sur notre ami S. . .