‹ Correspondance généraleChapitre 34 sur 122 · À MADAME SABATIER · texte numérisé non relu

À MADAME SABATIER

[ Madame

Madame —

^, rue Frochot.]

Dimanche 3 Janvier i8j8.

Que je vous demande pardon de ne pas aller ce soir à cette bonne réunion ^^H Outre que je suis peu gai, j'ai fait toute la journée des préparatifs de départ, et j'en suis fatigué. Je vais passer par Alençon, et puis j'irai peut-être inspecter mon futur domicile au bord de la mer^-l

Faites bien toutes mes amitiés à Théophile et à Mosselman, et dites à Flaubert qu'il va recevoir de mes nouvelles '^l

Votre bien dévoué

Ch. Baudelaire.

Lundi, II janvier i8j8.

Hélas! votre lettre m'arrive, ou plutôt m'est remise comme je rentre, à 3 heures.

Mais, pour dire toute la vérité, je l'aurais eue

f Voyez page 102, note 2.

('' Par Alençon, pour voir Poulet-Malassis. — Le futur domicile, la Maison-Joujou de M"' Aupick. — Cette appellation est de notre auteur.

W II n'est pas à notre connaissance que Baudelaire et Flaubert aient correspondu au cours de l'année 18^8.

dès hier, que je ne crois pas que j'eusse réussi. Je ne connais là-bas que Rouvière'^', que je ne vois plus depuis longtemps, et je sais que le sieur Billion est affreusement avare avec ses comédiens '-1 Ne m'en veuillez pas trop, je vous en prie.

Rouvière n'a évidemment pas reçu plus d'une ou deux stalles.

32b. A -MADAME AUPICK.

Lundi II janvier 1838.

Ma chère mère, vous avez deviné, je suis criblé d'affaires et d'ennuis. Je ne vous en parle jamais parce que cela vous affligerait inutilement.

De plus, et comme pouraugmenter mes embarras, je ne peux plus marcher qu'avec la plus grande difficulté; j'ai la jambe droite enflée, non flexible et prise d'une douleur des plus singulières; les uns disent que c'est une crampe, les autres une névralgie.

Je vous remercie beaucoup de vos recettes pharmaceutiques : je les ai soigneusement mises de coté et je m'en servirai. Du reste, l'estomac, pour le présent, va mieux, grâce à l'éther, et les coliques sont supprimées par l'opium. Mais l'opium a de terribles inconvénients.

Aller là-bas tout de suite, dites-vous? Mais vous

^'> Voir tome I, page 297.

'> Directeur du Tiiéâtre du Cirque; il était alors une des têtes de turc de la petite presse, en raison tant de son avarice que de ses coq-à-l'âne.

ne songez pas à tous les manuscrits que j'ai à finir auparavant et à tout ce que j'ai à payer. H y a d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, des manuscrits qui ne peuvent pas être terminés là-bas. Si je vous donnais les explications là-dessus, ce serait excessivement long et inutile.

J'ai, je vous le répète, la très ferme résolution d'aller m'installer à Honfleur; j'ai l'espérance que ce sera dans le commencement de février. Dès la fin de janvier je commencerai à vous expédier un à un des paquets et des caisses contenant mes petites affaires.

Il faut que je gagne beaucoup d'argent pour me délivrer de Paris. Vous ne sauriez croire ce que je paye d'intérêts, de frais d'huissier, etc. Je n'ai pas le courage, je n'ai pas le génie de Balzac, et j'ai tous les embarras qui l'ont rendu si malheureux.

Je ne paierai que l'indispensable, et au dernier moment je compte que le directeur de la Gaîté me fera prêter une somme de mille ou de quinze cents francs, sur mon drame commencé''^ Cela servira à résoudre les dernières questions.

J'ai fait part à quelques amis du projet que j'ai de m'installer à Honfleur. Tout le monde me dit que c'est un trait de génie. En effet, par ce moyen, suppression de l'agitation et des courses stériles, et enfin cette solitude que j'aime tant. De plus, je dois espérer que si je gagne à Paris, au milieu des tourments sans nombre et sans nom, cmq ou six mille francs en travaillant très peu, j'en gagnerai beaucoup plus dans de bonnes conditions de tranquillité.

(') Le directeur : Hostein. — Le drame commencé : L'Ivrogne.

Restent encore deux questions assez difficiles à résoudre. II me faudra venir fréquemment à Paris, voir des directeurs de journaux, de revues et de théâtres, régler une foule de petites affaires; forte dépense, fréquemment répétée, et je crois malheureusement que les administrations de chemins de fer sont extrêmement chiches de cartes de faveur.

Secondement, je vous causerai au moins une dépense, celle de la table, et il faudra que nous réglions cette indemnité.

Vous n avez donc pas remarque qu il y avait dans Les Fleurs du mal deux pièces vous concernant, ou du moins allusionnels [sic] à des détails intimes de notre ancienne vie, de cette époque de veuvage qui m'a laissé de singuliers et tristes souvenirs, — l'une : Je n'ai pas oublié, voisine de la ville. . . (Neuillj), et l'autre qui suit : La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse .. . (Mariette*^^)? J'ai laissé ces pièces sans titres et sans indications claires, parce que j'ai horreur de prostituer les choses intimes de famille.

Je gribouille affreusement. J'ai écrit sans y voir.

À bientôt. >- ,

Charles.

(') Dans Je n'ai pas oublié..., Baudelaire avait chanté une petite maison (sise ii, rue du Débarcadère) où il avait habité quelques semaines, après la mort de son père, — maison qui ne tut démolie qu'en 1929. — Mariette qui peut-être, par ses gâteries, s'était appliquée à distraire son jeune maître du chagrin que lui causait le remariage de sa mère, est citée à deux reprises dans les Journaux intimes :

«Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice , à mon père, à Mariette et à Poe comme intercesseurs. — Prière ; Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette.»

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