A MADAME SABATIER
[L. a. I p. I 2 in-i6.]
2 2 janvier 1838.
11 y a des jours et des heures de mélancolie où toutes choses humaines vont mal... Je me suis fourré dans la tête de n'aller vous voir que quand je serais joyeux et quand j'aurais fait d'importantes choses...
f'I Baudelaire était fondé à ne pas se montrer satisfait de l'attitude de la Rnue de Paris à son endroit : elle n'avait guère été chaude pour les Histoires extraordinaires et avait jugé cruellement Les FUirs du Mai D'ailleurs, Du Camp lui-même, dans ses Souvenirs littéraires, ne lui témoignera pas beaucoup de sympathie, bien que l'ayant obligé plusieurs fois.
A MADAME AUPICK
Vendredi 19 février 1858.
Chère mère, tu m'as écrit une lettre bien charmante (la seule de ce ton depuis bien des années) il y a déjà 20 jours, et je ne t'ai pas encore répondu. Tu as du être bien douloureusement étonnée. Pour moi, quand j'ai lu cette lettre, j'ai compris que j'étais encore aimé, plus que je ne l'avais cru, et que bien des choses pouvaient être réparées, et que bien du bonheur était encore permis.
Dans les différentes manières dont tu as sans doute cherché à exphquer mon silence, tu as peutêtre manqué d'indulgence. La vérité est que cette lettre si parfaitement bonne et maternelle m'a fait presque du mal. J'ai souffert en voyant combien tu me désirais sincèrement près de toi, et en pensant que j'allais être obhgé de t'affliger, puisque je n'étais pas encore prêt.
D'abord , je n'ai pas assez de confiance en Michel Lévy pour quitter Paris en laissant derrière moi un hvre en tram chez un de ses imprimeurs. Tu connais f effroyable soin que je mets à toute chose. Je serais inquiet, et j'aurais raison de l'être. (Le hvre a 8 feuilles, j'en suis à la 5^ et le reste, en travaillant vivement, peut être fait en 10 jours ^^l)
Ensuite, pense donc à l'horrible existence. que je mène, et qui me laisse si peu de temps pour le travail; à la multiplicité des questions à résoudre
'^) Il s'agit toujours des Aventures d'Arthur Gordon Pym.
avant mon départ (ainsi, au commencement du mois, il m'a fallu perdre 6 jours à me cacher, de peur d'être arrêté. Or, j'avais laissé mes livres et les manuscrits en train chez moi. Ceci n'est qu'un des mille détails de ma vie).
Avoir le bonheur à deux pas, presque sous la main, et ne pas pouvoir s'en emparer! Et savoir que non seulement on va être heureux, mais qu'encore on va porter le bonheur à quelqu'un à qui on le doit!
Ajoute encore à cette souffrance celle-ci que peut-être tu ne comprendras pas : quand les nerfs d'un homme sont très affaiblis par une foule d'inquiétudes et de souff'rances, le Diable, en dépit de toutes les résolutions, se glisse tous les matins dans son cerveau sous la forme de cette pensée : Pourquoi ne pas me reposer une journée dans l'oubli de toutes choses? Je ferai cette nuit, et d'un seul coup, toutes les choses urgentes. — Et puis la nuit arrive, l'esprit est épouvanté par la multitude de choses arriérées; une tristesse écrasante amène l'impuissance, et le lendemain la même comédie se joue de bonne foi, avec la même confiance et la même conscience '^l
Il me tarde sincèrement d'être loin de cette maudite ville où j'ai tant souffert et où j'ai tant perdu de temps. Qui sait si mon esprit ne rajeunira pas là-bas, dans le repos et le bonheur?
Je porte dans ma tête une vingtaine de romans et deux drames. Je ne veux pas d'une réputation honnête et vulgaire; je veux écraser les esprits, les étonner, comme Bjron, Balzac ou Chateaubriand.
(1) Cf. certaines pièces des Fleurs, notamment L'Horloge, Examen de Minuit, La Fin de la journée, L'Avertisseur.
12b CORRESPONDANCE GENERALE
Est-il encore temps, mon Dieu?— Ah! si j'avais su, quand j'étais jeune, la valeur du temps, de la santé et de l'argent! Et ces maudites Fleurs du Mal qu'il faut recommencer. II faut du repos pour cela. Redevenir poëte, artificiellement, par volonté, rentrer dans une ornière, qu'on croyait définitivement creusée, traiter de nouveau un sujet qu'on croyait épuisé , et cela pour obéir à la volonté de trois magistrats, dont un Nacquart^^l
Je crois sérieusement, sans emphase et sans illusion, que par un travail assidu, je puis là-bas payer toutes mes dettes en deux ans, c'est-à-dire gagner trois fois plus qu'ici. Quel malheur que tu ne m'aies pas offert ce merveilleux arrangement, il y a presque un an, alors que je n'étais pas plongé dans de monstrueux embarras !
A propos des Fleurs du Mal, je ne veux plus de compliments, tu m'en as fait quatre fois plus que je ne t'en demandais '^l — On me
('> Voir la lettre du 30 août 1851, tome I, page 14,1. Le Nacquart dont Baudelaire parle ici était Raymond Nacquart, fils du médecin de Balzac et juge à la 6' Chambre du Tribunal de la Seine devant laquelle était venue l'affaire des Fleurs du Mal l'année précédente.
(*) Il faut croire que M"" Aupick s'était enfin décidée à lire le livre, ce qu'elle avait refijsé de taire d'abord, épouvantée qu'elle était du scandale causé par les poursuites. Et maintenant elle découvrait la valeur de son fils.
«Savez-vous que voilà votre frère qui marche vers une belle et grande réputation? écrivait-elle à Claude-Alphonse. Les Fleurs du Mal qui ont causé un si grand émoi dans le monde littéraire et qui renferment parfois malheureusement des peintures horribles et choquantes, ont aussi de grandes beautés. Il y a de certaines strophes admirables, d'une pureté de langage et d'une simplicité de forme qui produisent un effet poétique des plus magnifiques. Il possède l'art d'écrire à un degré éminent. Si les Fleurs du Mal étaient une œuvre médiocre, elles seraient passées inaperçues comme tant d'autres, soyez-en sûr. Ne vaut-il pas
demande une nouvelle édition complète en Belgique. C'est une question grave, et dans laquelle je ne sais que résoudre, il se peut qu'il y ait des inconvénients ^^\
— II a paru ici — dans la Revue contemporaine — un nouvel article efFrojable^^). Je te le ferai lire. J'ai commis, je le crains bien, une forte polissonnerie. Lsi Revue contemporaine , recueil officiel, commettait une action grave en contredisant ainsi les éloges du Moniteur^^l Je suis allé me plaindre au ministre d'Etat, et, pour compléter ma vengeance, j'ai emprunté quelques centaines de francs à la Revue contemporaine, sur un travail que je suis en tram de faire '"'l Je sens que ma conscience n'est pas tout à fait nette. C'est la première fois qu'il
mieux avoir trop de fougue et trop d'élévation artistique que stérilité d'idées et des pensées banales ? Quant à ses traductions d'Edgar Poe, comme œuvre de style, elles sont quelque chose de très remarquable et même d'étonnant, je ne me doutais pas qu'il savait l'anglais d'une manière si parfaite. Enfin me voilà ayant un peu d'espoir dans l'avenir de votre frère. En me reportant vers le passé, je trouve que c'est beaucoup que de lui voir maintenant cet amour du travail poussé à l'extrême et l'ambition de payer ses dettes avec ses salaires : il prétend qu'il lui faut pour cela deux ans. Quand il devrait y mettre quatre ou cinq ans, ce serait encore bien beau. Je compte beaucoup sur son séjour devant cette belle nature et son contact avec moi pour lui voir des inspirations plus douces. Je viens de me laisser aller à vous parler longuement de Charles, persuadée que vous jouirez de ses succès, et il en aura». (Lettre publiée par M. Georges- Emmanuel Lang (Figaro, 5 mars 1922).
(•) Projet qui n'eut pas de suites. Voyez les numéros 55/; et 337- . .
'2) Celui de J.-J. Weiss (15 janvier) : La Littérature brutale. — Les Faux Bonshommes. — Madame Bovary. — Les Fleurs du Mal (15 janvier). Voir Les Fleurs du Mal, p. 362-363.
(3) Les éloges d'Edouard Thierry, reproduits dans V Appendice des Fleurs du Mal, 3° éd.
W Le Haschisch qui paraîtra dans la Revue contemporaine en septembre 1858.
m'arrive de demander un service à des gens à qui j'ai voulu nuire. Mais mon excuse est dans mon effroyable gêne.
Et puis enfin, pour reprendre l'histoire de mes plans de bonheur, je pourrai donc lire, lire, et encore lire ! sans nuire à la production. Toutes mes journées employées à refaire mon esprit! Car il faut bien que je te l'avoue, chère mère, ma malheureuse éducation a été cruellement interrompue par toutes mes sottises et toutes mes tribulations; et la jeunesse s'enfuit, et je pense quelquefois avec terreur au vol des années; elles ne sont cependant faites que d'heures et de minutes; mais en perdant le temps on ne pense qu'aux fractions du temps, et non à la somme totale.
Voilà certes de bons plans; et je ne crois pas qu'ils soient irréalisables, puisqu'à Honfleur je n'aurai aucune excuse pour ne pas les réaliser.
Je ne veux pas qu'en me lisant tu croies que fégoïsme seul me dirige. Une grosse partie de ma pensée est ceci : Ma mère ne me connaît pas, elle m'a à peine connu; nous n'avons pas eu le temps de vivre ensemble. Il faut pourtant que nous trouvions en commun quelques années de bonheur.
Tu m'as encore parlé de Valère^^l La première fois, il J a quelques mois, je t'avoue que j'ai été tenté de me moquer de ma mère, chercher la noblesse dans les domestiques, mais vraiment j'ignorais ce détail dégoûtant : le vol des bijoux '^l II ne faut pas avoir une sensibilité excessive qui
'"' Le valet de chambre du général Aupick, dont Baudelaire avait loué l'attitude dans sa lettre du 3 juin 1857.
^'' Ce vol explique sans doute que M^^ Aupick, à sa mort, n'ait laissé que des bijoux à peine dignes de sa servante.
VOUS fasse sentir les blessures partant de bas. Il faut savoir être dupe, fermer les jeux et oublier.
Adieu; il est 4 heures 1/2; je t'embrasse de tout mon cœur. Cette lettre est atrocement gribouillée. Mais je l'ai gribouillée en gros caractères, me figurant que tes yeux en seraient moins fatigués'''.
Charles.
Vendredi, 19 février 1858.
Mon cher ami, je suis désolé d'avoir échoué dans ma négociation auprès de Delacroix ^^l La première de ses raisons pour se défendre est qu'il n'attache pas une importance excessive à ses articles, mais que, s'il se décidait à les publier, il faudrait faire de très considérables remaniements. Or il n'en a pas le courage maintenant. La seconde raison est étrange : il paraît que Silvestre fait de nombreux efforts pour le décider à cette publication. Or, ce qu'il a refusé à Silvestre'^', il ne peut pas me l'accorder. « Ma liaison avec Silvestre rendrait, dit-il, cette concession plus amère à celuici ))'*'. Asselineau, à qui j'ai conté tout cela, dit
('' Sur l'autographe, de la main de M°° Aupick : Répondue le 20.
(^' Poulet-Malassis désirait rassembler en un volume les articles publiés par Eugène Delacroix dans la Revue des Deux Mondes et avait demande à Baudelaire de s'entremettre à cet efiet (voir in E.-J. CrÉpet, p. 349, la réponse négative du maître, en date du 17 février).
(3) Voyez note i, page 263.
'*) Ce n'est point là le texte de la réponse de Delacroix, mais elle est ici fidèlement résumée.
qu'il n'y a pas grand mal, et que, si j'avais réussi, il n'en serait pas résulté un grand bien pour vous. Vous en penserez ce que vous voudrez.
Je feuillette ce de Brosses'^^K La folichonnerie de ce magistrat me déplaît souverainement. Je suis cependant étonné de voir qu'il a souvent l'esprit pittoresque. Mais, en somme, c'est très inférieur aux livres de Gautier sur l'Espagne, l'Italie, et Constantinople. — Ecrivez-moi donc ce que c'est qu'un FoligoP'-\
Relativement à la deuxième première édition pour la Belgique (que Pincebourde'^^ a l'air, comme je vous l'ai dit, de désirer), j'ai réfléchi à votre objection, à savoir que cette édition nuirait, en Belgique, à la vente d'un certain nombre d'exemplaires de votre seconde édition française. Je suis toujours en proie à de tels besoins d'argent que
(1-2) Foligof est une erreur de lecture ou de mémoire pour foligot, que Baudelaire avait lu dans l'étude littéraire mise par Hippolyte Babou en tète de l'édition des Lettres d'Italie du président de Brosses, publiée par Poulet-Malassis en cette année 1858 et qu'il venait de «feuilleter». Foligot signifie, dans le français régional de Bourgogne, «folâtre, écervelé» et le président avait, en une médiocre querelle d'intérêt, appliqué à Voltaire cette épithète. (Note due à l'obligeance de M. Mario Roques.)
^^5 René Pincebourde (le bien-nommé , assuraient ses familiers) , était le premier commis de PouIet-Malassis, et allait bientôt s'établir à son compte à la Librairie de Richelieu, rue de Richelieu, 78. Charles Monselet l'a chanté dans ses triolets :
Le roi René' fut un bon roi,
Valait -il René' Pincebourde?
Dans sa Provence en désarroi
Le roi René' fut un bon roi.
Le libraire fléchit d'effroi
Sous une tâche non moins lourde.
Le roi René fut un bon roi,
Valait -il René Pincebourde?
Voir les lettres 33^ et 353.
j'incline beaucoup à ne pas voir ce danger, mais je vous donne ma parole d'honneur que je ne prendrai pas seul cette détermination. Je consulterai quelqu'un, je vous consulterai vous-même encore, et enfin, si au dernier moment il vous plaît de vous y opposer, je me résignerai à ne pas conclure.
Relativement à \a. grosse question, à la. cruelle, à l'urgente, dont nous avons parlé, ne vous obstinez pas à attendre votre argent, si vous ne l'avez pas encore touché^^K Envoyez-moi plutôt tout de suite le billet pour Tenré, à une échéance commode pour l'escompte. Si vous craignez que l'échéance ne vous trouve gêné, rien ne me sera plus facile que de le faire renouveler.
Cherchez mon reçu de 350 fr.
Je vous envoie ci-joint le mien, conçu, je crois, comme vous me l'avez demandé.
Il faut, mon cher ami, que je vous démontre l'urgence de tout ceci :
Par les ruses d'un avoué et par du contre-papier timbré, je suis parvenu à allonger les délais relatifs à une affaire assez grave, mais les derniers délais possibles sont expirés aujourd'hui, et, si vous ne me venez pas en aide, selon votre gracieuse promesse, je vais être en proie à un drame, un de ceux qui retardent tout travail.
De plus, je tiens à partir au plus vite pour aller m'installer là-bas, et je suis obhgé de faire feu de toutes pièces, et flèche de tout bois. Je dois vous dire (ne vous en offensez pas) que votre facilité et votre obhgeance m'ont causé un fort agréable étonnement. Puisque l'étonnement rapporte de la
(1) Poulet-Malassis venait de faire un petit héritage.
gloire à celui qui le crée, comme de la jouissance
à celui qui le subit (quoi qu'en dise Asselineau),
glorifiez-vous donc.
Relativement aux exemplaires d'AIençon et aux
feuilles à réimprimer''*, ne faisons rien, je vous en
supplie, que de concert, ni sans nous prévenir l'un
l'autre.
Bien à vous.
Charles Baudelaire
iç, quai Voltaire.
Si c'est de l'argent, pas par la poste.