‹ Correspondance généraleChapitre 39 sur 122 · A MONSIEUR JAQ.UOTOT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JAQ.UOTOT

Samedi, 20 février 18^8.

Cher monsieur.

Enfin la résolution et la nécessité l'emportent sur la timidité; voilà plus de quinze jours que vous m'avez permis de compter sur votre intervention, et je suis resté plus de quinze jours sans en profiter. Cela vous prouve la souffrance que j'éprouve à affliger mon excellente mère.

Je reviens donc à nos conversations antécé-

(1) Les exemplaires saisis et les feuilles à réimprimer après suppression des six pièces condamnées.

(^) Arcis-Antoine-Bernard Jaquotot, avoué à la Cour royale, avait été l'un des témoins de la veuve de Joseph-François Baudelaire, quand elle s'était remariée avec Jacques Aupick (1828); il avait aussi figuré au conseil de famille tenu le 2^ août 1844, en vue d'examiner les mesures à prendre pour faire obstacle aux dilapidations de notre prodigue.

dentés, et je résume brièvement ma situation. — Quand M. Aupick est mort, j'ai senti tomber sur mes épaules une responsabilité de plus, une lourde responsabilité. Tant que ma mère n'était pas seule, j'avais le droit de m'amuser à souffrir; mais, elle demeurant seule, je n'avais plus seulement à m'occuper de mes incessants embarras, de mon nom, de l'honneur de mon nom, mais aussi je devenais l'ami intime et, pour ainsi dire, unique de ma mère. J'ai senti tout cela, et, — voyez si j'ai bonne mémoire, — je vous ai choisi pour intermédiaire, parce que, lors de notre rencontre à l'enterrement de mon beau-père, au milieu de cette foule, où, pour le dire en passant, je ne trouvais pas pour moi la sympathie et le respect qui, selon moi, me sont dus, — vous m'avez dit d'un accent tout à fait amical et familier : — Vous allez maintenant, je l'espère, vivre avec votre mère. — Malheureusement il n'en a pas été ainsi. Ma mère, avant que j'eusse ouvert la bouche sur cette question, me déclara qu'elle ne vivrait jamais avec moi. Le fait est que j'attendais une proposition. Mais l'horrible état de son esprit me faisait alors un devoir de supporter cette humiliation et de me sentir méconnaître à ce point. — ■ Je pris simplement la résolution d'attendre, et de ne jamais demander de services d'argent à ma mère, — cela n'étant, d'ailleurs, désormais, que mon strict devoir 'i'.

Depuis lors, un petit nuage a passé entre moi et ma mère, à propos de mon procès, mais si léger que ce n'est pas la peine d'en parler.

(') On doit le constater en effet : aucune des lettres que Baudelaire adressa à sa mère entre la mort du général et la date de celle qui nous occupe, ne contient de demande d'argent.

Assez récemment, ma mère m'a spontanément exprimé le désir de me voir auprès d'elle. Vous jugez avec quelle joie immense, sincère, j'ai accueilli cette proposition. Je lui ai simplement demandé de m'accorder un peu de temps pour finir quelques besognes commencées qui ne pouvaient pas se finir à Honfleur (ce qui est la vérité) et en moi-même je prenais la résolution de gagner vivement beaucoup d'argent pour résoudre quelques embarras qui me retenaient à Paris (et que je lui cachais, par délicatesse, connaissant la vivacité déplorable de ses impressions). — Les besognes sont presque finies, les embarras d'argent ne sont pas résolus.

II y a vingt jours (^j'avais posé pour terme le f février), j'ai reçu de ma mère une lettre charmante, charmante à me faire pleurer — il y avait tant d'années que je n'en avais reçu de semblable ^^M — Elle m'attendait, disait-elle, — et combinez l'idée de mon impatience avec l'idée que je me faisais de la sienne — et jugez ce que j'ai dû endurer!

Maintenant des faits :

Ancelle est un excellent ami, et je n'ai qu'à me louer de lui, c'est-à-dire de son cœur et non pas de son esprit (que ceci reste entre nous). Je lui demanderais la chose la plus sage en mon propre nom, il refuserait inébranlablement; je lui demanderais une chose absurde au nom de ma mère, il y consentirait.

II y avait une question très délicate à vider. Je gagne un peu d'argent à travers tous mes embar-

^1' V)ir le début de la lettre 334.

ras. Je voulais savoir ce que j'aurais à offrir à ma mère comme indemnité annuelle, trimestrielle ou mensuelle. Elle a tout refusé, vu ma gêne actuelle; elle a tout refusé pour le moment, et j'ai parfaitement compris qu'elle serait TRES FIERE de recevoir plus tard quelque argent de moi, dans une époque plus fructueuse. Vous me comprenez bien, n'est-ce pas?

En somme, me voilà, pour le présent, moralement maître d'aliéner plusieurs mois, un an même de mon revenu pour pouvoir en quelques jours m'installer à Honfleur. Je vous demande donc , cher monsieur, de mettre votre éloquence en réquisition pour persuader à ma mère de me permettre de prendre d'un seul coup une année de revenu chez Ancelle, dont il sera remboursé au plus TARD dans un an, puisque je ne prendrai absolument rien chez lui et que je garde pour moi tous mes autres revenus, supprimant de ma vie au moins six mille francs de dépenses.

Ces 2.400 francs seront en quelques jours, 10 jours au plus, appliqués à payer toutes les dettes que je ne veux pas m'entendre réclamer à Honfleur, et à faire des dépenses indispensables (la maison où je demeure, et que je brûle de quitter, des libraires, des relieurs, des emplettes de livres, et une foule d'autres emplettes qu'il est inutile de spécifier, enfin mon avocat, dont les honoraires ne sont pas encore payés).

Primitivement, comme je vous l'ai dit, j'avais l'intention de demander davantage; mais je veux être très modeste, je ne veux pas aliéner le revenu pour plus d'un an, et en somme, avant mon départ, je peux tirer une somme supplémentaire

d'un de mes éditeurs et [de la] Revue contemporaine ^^K

Enfin, résoudrai -je cette question terrible, unique, la seule importante, du travail et du repos — que je n'ai pas encore résolue? ma mère, pour le dire en passant, n'a jamais deviné, même approximativement, cette contradiction cruelle de la grandeur des projets avec la gêne exaspérante de la vie.

Maintenant, se présentent deux autres questions graves.

La première et la plus cruelle est celle-ci : En réalité — car je veux parler crûment — j'ai l'air d'exploiter la sensibilité de ma mère , j'ai l'air d'exercer un chantage de sentiment. — Voilà la vraie raison qui m'a si longtemps fait hésiter, qui m'a fait reculer pendant plus de quinze jours. La crainte d'être soupçonné d'un manque de noblesse de conduite était bien faite, en vérité, pour m'arrêter.

Là-dessus, j'ai à dire ceci : Bien que mon réel intérêt me commande d'aller à Honfleur et d'y demeurer — et cela le plus vite possible, — ce n'est pas seulement mon intérêt qui m'y pousse. Quand même je n'y trouverais pas d'avantages personnels, d'argent, de repos et de travail, je VEUX, entendez-vous bien, jV veux demeurer avec ma mère.

La seconde question, celle que vous avez le droit de m'adresser, vous qui prenez la responsabilité de l'intervention est celle-ci (et elle est assez grave) :

'1) En septembre allait y paraître Le Haschisch.

Etes-vous bien sûr de rester à Honjleur? Si un soudain ennui, si un caprice vous ramène à Paris, n'aurai-je pas à me reprocher, moi qui crois vous rendre un service en me faisant votre intermédiaire , d'avoir augmenté vos embarras , puisque vous retrouverez plus tard à Paris les ennuis que vous voulez fuir, ennuis augmentés par un emprunt ?

Vous voyez que je pense à tout.

Je réponds : J'ai horreur de Paris et de la cruelle vie que j'y mène depuis plus de i6 ans, laquelle est l'unique obstacle à l'accomplissement de tous mes projets. Je suis si absolument décidé à rester là-bas, d'abord pour complaire à ma mère, et aussi dans mon propre intérêt, que rien désormais ne me fera habiter Paris, — quand même toutes mes dettes seraient payées, ce qui arrivera prochainement, — quand même une foule de plaisirs et de vanité et de gloriole m'attendrait à Paris; — ■ quand même je deviendrais apte à me refaire une fortune (ce qui, par parenthèse, est absurde), — • ENFIN QUAND iMEME (cc qui u'cst pas moins absurde à supposer) je trouverais dans ma iMÈre,

DANS son caractère, DES NOTES DISSONANTES, PÉNIBLES, QUE JE SUIS SUR DE POUVOIR SUPPORTER

AVEC UN AMOUR TOUT FILIAL. Je resterai dans ma cellule.

II me reste, cher monsieur, peu de choses à ajouter. Je veux décidément mener cette vie de retraite que mène un de mes amis, que je ne nommerai pas, et qui, par la vie commune qu'il entretient avec sa mère, a trouvé un repos d'esprit suffisant pour accomplir récemment une fort belle œuvre et devenir célèbre d'un seul coup'^l

(') Gustave Flaubert, voir la lettre 361.

l4o CORRESPONDANCE GENERALE

Ma mère a une forte faculté dont je me moque tout haut et que j'admire en moi-même. C'est Tordre, l'esprit d'ordre qui crée la liberté. J'ai quelques raisons de croire que par le contact la contagion me prendra.

Ancelle a une autre faculté, c'est l'indécision, la défiance, la tergiversation. Je fais monter à peu près au chiffre de cent cinquante mille francs la somme totale qu'il m'a fait perdre en ne sachant pas m'aider à temps suffisamment et avec décision. Je désire donc qu'il ne me chicane pas, qu'il ne lésine pas, qu'il ne m'empêche pas, en me privant de la liberté, d'user de cette somme à ma guise, de fuir au plus vite vers ma retraite définitive.

Si sa défiance f empêche de croire que la totalité de mon revenu lui sera laissée par moi pendant un an, je stipulerai que j'en prendrai le tiers pour subvenii à des voyages imprévus. Mais JE SAIS que je laisserai tout.

Maintenant, je vous avouerai avec une absolue franchise que mon impatience et ma volonté sont si grandes que je suis déterminé, si vous ne réussissez pas dans votre amicale mission, à trancher la question usurairement. C'est dur, c'est difficile. Ce sera coûteux. Mais je réussirai, parce qu'on réussit toujours ce que l'on veut avec acharnement. Détruisez pour moi la nécessité de faire cette sottise.

Permettez-moi, cher monsieur, moi qui vous demande un service, de vous offrir un petit conseil. Cette lettre est écrite de façon, je crois, à être mise sous les yeux de ma mère, elle y devinera tout ce que je n'ai pas eu le temps d'y mettre.

DE CHARLES BAUDELAIRE. l4l

Vous pourrez donc la réunir aux excellentes raisons que vous fournira en ma faveur votre excellent esprit et l'autorité d'un vieil ami de famille '^l L'amitié que vous avez pour ma mère vous pousse, ce me semble, à faire réussir mon projet.

Croyez à ma sincère reconnaissance, malgré toutes les stupidités qui vous bnt été sans doute débitées sur mon compte, et qui, quand elles ne me font pas rire (dans mes bons jours) me rendent si furieux dans mes mauvais. Je suis l'homme le moins oublieux des services rendus.

Présentez à madame Jaquotot mes respectueuses amitiés.

Charles Baudelaire.

(') M. Jaquotot suivit ce conseil. Voici la lettre qu'il adressait, le lendemain, à M"" Aupick :

Paris, 21 Février 1858.

«Madame et amie,

«Je vous transmets la lettre que je viens de recevoir, hier, de M. Charles, votre fils.

«Elle est le résumé fort développé des conversations qu'il a eues avec moi dans cmq à six visites qu'il m'a faites, où j'ai sondé autant que possible ses intentions. Je les crois aussi sincères que son profond amour filial et je pense qu'il apprécie sainement sa position.

«Vous verrez si vous devez accéder à ses demandes.

«Ne l'ayant pas vu depuis vingt ans, il m'est difficile de le juger à fond. Ses œuvres sont de nature à avoir beaucoup de détracteurs et aussi de prôneurs.

«Caroline se plaint un peu de votre silence de 1858; elle vous fait ses amitiés ordinaires et je vous prie d'agréer, Madame et amie, mes respectueux et affectueux souvenirs.

«Jaquotot de Changie.»

l42 CORRESPOND A^CE GENERALE

21 février 1858.

Mon cher ami,

J'accepte avec reconnaissance l'expression de vos regrets, mais je suis obligé de confesser que vos raisons sont excellentes. Seulement, je voudrais bien voir au diable Monselet et Babou'^'.

Si, par la suite, je vous demande quelques services de billets, ce ne sera qu'en vous envoyant des délégations signées et enregistrées, de manière à sauvegarder votre responsabilité.

Vous avez cru devoir me dédommager en me donnant toute liberté pour l'édition belge '-^, mais je n'accepte pas cela. Parce que je suis sans le sol, ce n'est pas une raison pour faire une sottise.

Je ne vois qu'une seule clause qui pourrait concilier votre intérêt avec le mien, ce serait que l'éditeur belge s'engageât à écouler son édition en quatre ou cinq mois. Or, cette hypothèse ne vous paraît-elle pas absurde ?

Je causerai de nouveau avec Pincebourde^^', mais je croîs l'affaire perdue par suite des considérations que nous avons examinées.

Pardon de ne pas affranchir ma lettre.

Ce de Brosses a un genre d'esprit bien hideux (*'.

^'' II est probable que Poulet-Malassis était revenu sur sa promesse d'assistance (dont nous avons vu Baudelaire, dans sa lettre précédente, le remercier) en faisant valoir l'embarras où l'avaient mis lui-même des avances consenties à d'autres de ses auteurs, Babou et Monselet notamment.

(2-34) YoJr la lettre 335.

DE CHARLES BAUDELAIRE. l43

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