‹ Correspondance généraleChapitre 47 sur 122 · À MADAME AUPICK · texte numérisé non relu

À MADAME AUPICK

Jeudi 13 mai 1858.

Je n'ai jamais vu de faculté si grande pour inventer des alarmes. Et quelle singulière idée de me prêcher que c'est mon intérêt d'aller te rejoindre! Je le sais bien; mais je suis dirigé par un sentiment plus haut.

Je n'ai donc jamais changé d'idée. II ne faut donc pas signer ta lettre : ta pauvre mère, ni me reprocher que je t'écrivais beaucoup lorsque j'étais si inquiet, et que je ne t'écris plus depuis que je ne le suis plus. Tout cela, chère maman, est également injuste.

Je suis toujours fort inquiet et je n'ai jamais changé d'idée.

J'ai eu le tort de ne pas t'instruire au fur et à mesure de ce que je faisais, et j'ai eu surtout le tort de ne pas partir pour Honfleur aussitôt mon retour de Corbeil'^'. J'eusse été, il est vrai, obligé de revenir à Paris pour 3 ou 4 jours lors de la publication de mon volume; mais en revanche j'aurais déjà commencé cette vie si calme à laquelle j'aspire de tout mon cœur.

Voici en deux mots l'explication de mon retard :

Ce volume, mis en vente, m'a naturellement retenu encore quelques jours. Après quoi, je me suis obstiné à finir mon Mangeur d'opium à Paris, surtout dans le but d'en toucher le prix avant mon départ, i.ooo fr. au Moniteur (mais au Moniteur on résiste, la bizarrerie de l'ouvrage les épouvante)

''^ Voir la note i, sous la lettre 3 58.

OU bien 600, 500 seulement peut-être dans une petite revue; voulant payer encore quelques petites choses, je m'obstine comme je te le dis. — Pour comble d'ennuis, M. Mérimée, dont j'avais besoin pour cette affaire, (et pour une autre beaucoup plus grave'^') était absent de Paris; il n'est revenu d'Angleterre qu'hier matm.

Je n'ai absolument pas changé d'idée. Quelle singuhère idée tu as eue là? — Quant à cette autre grosse affaire encore plus grave, je te demande la permission de garder mon secret quelques jours encore; je n'aime pas que tu me donnes ton avis dans beaucoup de cas; j'aime me conduire à ma guise; j'en serai quitte pour te raconter ma déconfiture, SI j'échoue. Ainsi, aussitôt un arrangement pris pour l'Opium, je t'écrirai et je te marquerai le jour de mon établissement définitif.

Voulant te témoigner que je pensais à toi, je t'ai envoyé il y a deux jours quelques livres anglais dont on a beaucoup parlé, du moins parmi les gens que je connais.

Tu m'as donc trouvé bien maltraité dans cette Revue contemporaine^-'' ; ces gens-là, ma chère mère, sont de simples idiots, des dindons, des crânes sans cervelle; ils ne peuvent pas deviner d'ailleurs le monde de projets et de plans que je roule dans ma tête.

Je te dirai entre parenthèses que la Revue contemporaine est un de mes fléaux actuels. On envoie fréquemment chez moi pour avoir l'article en

^') Baudelaire semble avoir alors sérieusement envisagé de devenir... directeur de théâtre, voir les lettres des 9 juin 1858 et 3 juin 1863.

<^) Par J.-J. Weiss, voir k note 2, page 129.

échange des 300 fr. que j'ai pris d'avance à la caisse. J'aurais mieux fait de prendre mille francs d'avance; on ne m'aurait pas ennuyé davantage ^^'.

Depuis 3 ou 4 ans, je suis tout à fait familiarisé avec les injures. — Je te les envoie quelquefois pour t'amuser; mais tu ne sens pas comme moi. — Pour dire la vérité, je dois avouer que tous ces gens qui m'accablent ne sont pas tenus de deviner quelle solidité et quelle santé il J a dans mon cerveau. En somme, j'ai à peine montré la mesure de ce que je pouvais faire. La cruelle paresse! La terrible rêverie! La fermeté de ma pensée est pour moi-même un contraste pénible quand je songe à mes lambineries dans l'exécution. — Et c'est pour cela qu'il faut que j'aille à Honfleur.

Ce Gustave Flaubert, dont tu m'as demandé l'ouvrage, et qui est arrivé à la gloire si singulièrement du premier coup, est un de mes bons amis. Dans les journaux nous sommes généralement insultés ensemble, bien qu'il n'y ait aucun rapport entre nous deux. - — 11 te connaît fort bien, et il m'a souvent parlé de la charmante façon dont il avait été reçu à Constantinople'-l

^Sans signature^^l'\

'^î Ceci a trait à L'Idéal artificiel qui deviendra la première partie des Paradis artificiels et dont la publication, longtemps retardée, n'aura lieu que le 30 septembre 18^8.

'*) Quand le général Aupick y représentait la France. — Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires (cli. xvill), a d'ailleurs parlé d'un déjeuner qu'il avait fait, avec Flaubert, en novembre 1850, au palais de la légation française à Constantinople, — déjeuner au cours duquel il avait prononcé le nom de Baudelaire comme celui d'un poëte plein de promesses, ce qui lui avait valu un regard soupçonneux de son hôte et des questions «à voix basse» de M°" Aupick.

'^^ Cette lettre est probablement incomplète.

Vendredi, 14. mai 1858.

Mon cher ami , l'afFaire de L'Opium traîne et traînera encore un peu; vous savez mon observation relativement au Moniteur et l'indécision du Moniteur, relativement à l'Opium.

J'attendais avec impatience Mérimée qui m'est indispensable pour cette affaire. Enfin , il est revenu hier. Si, malgré toutes mes ruses, Le Moniteur persiste dans sa timidité, il me restera la Revue française, où, malheureusement, je ne trouverai que 600 fr. au plus, au heu de i.ooo'^l

Donc pas de délégation ^^^, et c'est moi qui vous prie de vouloir bien appuyer ma signature de la vôtre.

A l'époque où ce biOet écherra, je serai chez ma mère, car j'y serai dès le lo Juin. Vous comprenez que jamais je ne permettrai qu'il arrive là le scandale d'un protêt. Soyez donc bien tranquille.

Honjleur est une adresse suffisante. La maison n'est pas dans une rue; elle est dans une situation isolée. Ajoutez cependant, si vous voulez : chez Madame Aupich, au-dessous de la dernière ligne; mais est-ce nécessaire?

Je sais que ces demandes de services vous répugnent; nous en avons causé. Mais j'ai adopté cette méthode, d'abord sous la pression d'une nécessité très

^^1 Finalement c'est à la Revue contemporaine que devait passer l'Opium. On ignore si Mérimée avait épaulé Baudelaire auprès du Moniteur.

'*) Cf. la lettre 337, 2° paragraphe.

urgente, et ensuite parce que, sur un billet de vous, M. Tenré m'aurait rogné loo ou 200 fr. pour payer les sottises de M. Etienne Mellier^^l

Ainsi, mon cher ami, je vous avouerai sans phrases que j'ai compté sur votre amitié.

J'ai d'ailleurs peu de choses à vous dire, si ce n'est que je suis, depuis longtemps, presque malade; je suis dans une crise de froid, de tristesse et de coliques.

Je n'ai pas encore eu le courage de classer mes paperasses en désordre depuis deux ans, et de chercher vos autographes. Seulement, je sais à peu près ce que je pourrai vous offrir : du Delacroix, du Sainte-Beuve, du Custine (Fleurs du Mal), et un George Sand, cruellement annoté par moi'^^. Mais encore faut-il les chercher.

Je vous ai adressé VArtbur Gordon Pym, mais ce n'est pas moi qui l'ai mis à la poste. L'avez-vous reçu?

Daignez donc m'informer de ce que vous faites , et de ce que le parquet fait relativement aux 270 exemplaires ^^l

La journée de demain vous suffit, n'est-ce pas, pour escompter et pour m'écrire? D'ailleurs, le dérangement n'est pas grand, et pensez à mon extrême besoin.

f') Naguère directeur du Prisent, — et l'imbécile qui n'avait pas «honoré» un billet fait à l'ordre de Baudelaire et escompté par celui-ci chez Tenré (voyez page m).

^^) Pour Delacroix, il devait s agir des lettres que l'on trouvera reproduites m E.-J. CrÉPET, p. 348-352; pour Custine et Sainte-Beuve, de celles qu'a réunies l'Appendice de la 3° édition des Fleurs du Mal; pour George Sand, voir la note i sous la lettre du 19 août 1855.

'') Cf. la lettre suivante.

La Madelène me charge de vous rappeler que vous lui avez offert Les Païens^'^l

Tout à vous. ç^^^ Baudelaire.

Dimanche, 16 mai 1858.

Mais alors , mon cher ami , comment n'avez-vous pas pensé à m'envojer un billet de vous du même chiiTre? La délégation viendra après ^-l Envoyezle-moi vite. Je subirai la loi de Tenré^^'.

Et puis je vous renouvelle la question : veuillez donc me dire ce qui a été décidé entre vous et le parquet d'Alençon'^'.

Quant au traité, il sera temps d'y penser quand l'ouvrage paraîtra ^^'.

Tout à vous. (3h. Baudelaire.

Je suis sûr maintenant que les Curiosités seront au complet le 15 du mois prochain (^'. Mais n'êtesvous pas accablé de besogne?

(') Henri de la Madelène (1825-1887), dontPoulet-Malassis avait publié Le Comte Gaston de Raousset - Boulbon {1856) et que nous retrouverons en 1864 à la direction de la Nouvelle Revue de Paris. — Les Payens innocents, par Hippolyte Babou, ouvrage qui avait de mênie paru chez Poulet-Malassis.

(2-3) Voir les notes i des pages 190 et 196, ainsi que le numéro

'4) Toujours la question des 270 exemplaires saisis en 1557

(voir la lettre précédente et le numéro 335).

W II sera signé le i" janvier 1860 seulement. Nous en avons donné le texte dans les CURIOSITÉS ESTHÈTIdUES, p. 456-457.

(«) Il n'en devait rien être, on s'en doute.

ip8 CORRESPONDANCE GENERALE

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