‹ Correspondance généraleChapitre 51 sur 122 · À MADAME AUPICK · texte numérisé non relu

À MADAME AUPICK

9 juin 1858.

Ma chère Mère, on viendra demain chez toi pour ME réclamer 600 fr. II j a si longtemps que je me figure que je vais habiter là-bas, ■ — toujours la semaine prochaine! Je devrais donc régulièrement te mettre ce soir 600 fr. à la poste. Tu diras à la personne qui se présentera : M. Baudelaire doit en effet venir ici, mais il n'y sera sans doute que dans une vingtaine de jours. Il demeure maintenant iç, quai Voltaire à Paris. Et puis tu demanderas s'il est nécessaire que j'envoie l'argent à Honjleur, ou si je puis payer à Paris, c'est-à-dire si on me le réclamera de nouveau à Paris. Cela ne te donnera pas beaucoup de mal, et c'est bien facile à comprendre.

Si dans la journée tu avais à sortir, copie sur un

bout de papier les lignes soulignées et donne ce papier à ta domestique pour qu'elle le montre à la personne qui se présentera.

Dans peu de jours je signerai un traité avec la Revue contemporaine, un traité par lequel elle s'engagera à me payer 3000 fr. en échange de 12 feuilles (comme minimum) par an^^l II est évident qu'on me fera immédiatement une avance considérable. Cet engagement, au lieu de me réjouir m'afflige presque, car je considère cela comme une brouille, ou peu s'en faut, avec la Revue des Deux Mondes.

Tu liras le 15 ou le 30 mon article de début, qui m'a donné un mal infini ^"-l Car dans ces temps derniers, ma grande affliction, mon immense inquiétude me venait de la difficulté du travail. Je me suis cru perdu. J'ai poussé l'enfantillage jusqu'à avoir recours aux purgations.

J'ai eu bien tort de ne pas me sauver tout de suite chez toi après mon retour de Corbeil. Je serais déjà plein de joie et de santé.

J'ai enfin l'autorisation d'aller à Honfleur et de revenir à Paris gratuitement, quand cela me plaira. Mais il paraît qu'il faut renouveler la demande à chaque fois qu'on en a besoin , et qu'il faut être fort discret dans ces demandes-là. J'ai eu de cruels ennuis dont je ne t'ai pas fait part. J'ai été attaqué avec une violence extrême par un écrivain de qui je n'attendais pas cela^^l Puis je me suis

f'î Ce traité fut signé le 12 octobre.

(*) La publication en allait être retardée du fait des modifications réclamées par Calonne.

(') Par Louis Veuillot, dans le Réveil du 15 mai (voir notre édition des Fleurs DU Mal, p. 378-379).

presque brouillé avec un autre (un ami) pour un nouvel article de lui sur Poe^^l Enfin j'ai été encore une fois traité d'une manière ignoble dans le Figaro de Dimanche dernier. Je viens d'envoyer quelques lignes en réponse (2). Mais je m'en repens. — J'aurais du rester dans ma majesté habituelle et ne pas me commettre avec ces gens-là.

C'est vraiment une idée bien singulière que tu as eue de croire que je ne pensais pas à toi. Je pense souvent à toi, je peux même dire sans cesse. Quelquefois aussi je repasse dans ma tête ce que tu m'as écrit de M. Emon^^), et cela ne laisse pas de m'inquiéter un peu. Quel supplice ce serait pour moi SI, sous prétexte de l'intimité que permet le voisinage, il s'avisait de me donner un conseil ou de lâcher une opinion blessante. Mais il est évident que j'exagère suivant ma malheureuse habitude, et quand même je serais obligé, pour te plaire, de mettre, comme on dit, un peu d'eau dans mon vin, c'est-à-dire de m'adoucir, il n'y aurait pas grande difficuhé à cela, et tu sais que j'en suis fort capable.

Ecris-moi un mot demain soir, 10, juste avant cinq heures.

Comme vous devez tous être heureux là-bas, où la chaleur est tempérée par la mer! C'est vraiment un miracle de pouvoir travailler ici. Le jour

^^ly^'^^i^^^fi^ Bar&ey d'Aurevilly intitulé : Le Roi des Bohèmes ou tdgar Poe (le Réveil, lo mai 1858, nous l'avons analysé dans notre édition des AvENTl/RES D'ArTHUR GoRDON PyM p. 262-265).

^*' Voir la lettre suivante.

^') Voir page 109, note i.

2o4 CORRESPONDANCE GENERALE

on se sent exténué et la nuit ne donne aucun soulagement.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Ch

ARLES

J'ai eu encore un déboire relativement à une idée que je m'étais fichée en tête^^^. Mais cela, je te le raconterai moi-même, ce serait trop long sur le papier.

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