‹ Correspondance généraleChapitre 52 sur 122 · AU DIRECTEUR DU FIGARO · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU FIGARO

10 juin 1858^2'.

Monsieur,

Le Figaro du 6 Juin contient un article (les Hommes de demain) où je lis : le sieur Baudelaire aurait dit en entendant le nom de l'auteur des Qontem- PLATWNS : — Hugo! qui ça Hugo? Est-ce qu'on connaît ça... Hugo^^"^?

M. Victor Hugo est si haut placé qu'il n'a au-

f'' Peut-être s'agissait-il de celle que nous avons dite plus haut (page 193, note i).

'^) C'est /p juin qu'on lit dans le Figaro du i ^ où parut cette lettre. Mais nous avons eu communication d'une coupure de ce numéro-là, où Baudelaire, de sa propre main, avait substitué un zéro au ç.

^'> Ce propos -là pourrait bien avoir procédé d'une cocasserie rapportée dans les Historiettes contemporaines, courrier de la

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s'en va en grommelant : «Victor Hugo... mais... qu'est-ce que

ça ? Comme si on pouvait connaître tout Paris ! »

cun besoin de l'admiration d'un tel ou d'un tel; mais un propos qui, dans la bouche du premier venu, serait une preuve de stupidité, devient une monstruosité impossible dans la mienne.

Plus loin, l'auteur de l'article complète son insinuation : le sieur Baudelaire passe maintenant sa vie à dire du mal du romantisme et à vilipender les Jeune- France. On devine le mobile de cette mauvaise action; c'est l'orgueil du Jovard d'autrefois qui pousse le Baudelaire d'aujourd'hui à renier ses maîtres; mais il suffisait de mettre son drapeau dans sa poche; quelle nécessité de cracher dessus ?

Dans un français plus simple, cela veut dire : M. Charles Baudelaire est un ingrat qui diffame les maîtres de sa jeunesse. II me semble que j'adoucis le passage en voulant le traduire.

Je crois, monsieur, que l'auteur de cet article est un jeune homme qui ne sait pas encore bien distinguer ce qui est permis de ce qui ne l'est pas. II prétend qu'il épie toutes mes actions; avec une bien grande discrétion, sans doute, car je ne l'ai jamais vu.

L'énergie que le Figaro met à me poursuivre ^^^ pourrait donner à certaines personnes mal inten-

(1) Relevons quelques-unes des attaques dont Baudelaire avait été l'objet de la part des collaborateurs du Figaro au cours des trois dernières années. Le 4, novembre 1855, Louis Goudall, à propos du choix de Fleurs du Mal publié par la Revue des Deux Mondes, avait écrit que, «déchu désormais de sa renommée», notre poète ne serait «plus cité désormais que parmi les fruits secs de la poésie contemporaine». Le 13 novembre 1856, Louis Duranty l'avait classé parmi les Vampires.^ Le 30 avril 1857, J. Habans s'était esclaffe au sujet de La Géante. Le 4 juin suivant, A. Legendre avait parodié Franciscœ meœ laudes, et le 5 juillet, Gustave Bourdin avait dénoncé au parquet les audaces des Fleurs, bientôt imité de J. Habans, déjà nommé (12 juillet). Encore en passons-nous.

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tlonnées, ou aussi mal renseignées sur votre caractère que votre rédacteur sur le mien, l'idée que ce journal espère trouver une grande indulgence dans la justice le jour où je prierais le tribunal qui m'a condamné de vouloir bien me protéger.

Remarquez bien que j'ai, en matière de critique (purement littéraire), des opinions si libérales que j'aime même la licence. Si donc votre journal trouve le moyen de pousser encore plus loin qu'il n'a fait sa critique à mon égard (pourvu qu'il ne dise pas que je suis une âme malhonnête), je saurai m'en réjouir comme un homme désintéressé.

Monsieur, je profite de l'occasion pour dire à vos lecteurs que toutes les plaisanteries sur ma ressemblance avec les écrivains d'une époque que personne n'a su remplacer m'ont inspiré une bien légitime vanité, et que mon cœur est plein de reconnaissance et d'amourpour les hommes illustres qui m'ont enveloppé de leur amitié et de leurs conseils, — ceux-là à qui, en somme, je dois tout, comme le fait si justement remarquer votre collaborateur.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Charles Baudelaire"'.

('' Dans le Figaro du 13 juin, la lettre de Baudelaire était accompagnée de la réplique suivante :

«J'ai peu de choses à répondre au Jeune-France distingué qui signe Charles Baudelaire, et que j'ai toujours pris pour Daniel Jovard.

« Le mot que je lui prête à l'égard de Victor Hugo est , dit-il , une stupidité, voire une monstruosité. — Je ne l'eusse pas qualifié ainsi , par politesse ; le dernier des Jeunes-France [sic] se tronipe seulement s'il ne s'en croit pas l'auteur. Qu'il cherche bien dans ses souvenirs. Il a dit ce mot mémorable très publique-

A iMADAME AUPICK.

I I TUin 1

Mon Dieu ! Tu n'as pas compris ma lettre ^^' : Je t'ai priée de dire :

Que je n'étais pas encore domicilié à Honjleur. Je t'ai priée de donner mon adresse, {iç, quai Vol-

ment, en plein divan Lepeletier, il y a quelque quatre ans; c'était juste à la même époque où son illustre ami M. Courbet venait dire, — au même endroit, — que Michel- Ange n'existait pas. — S'il faut de plus amples renseignements, on les tient tout prêts.

«Je n'ai pas dit que j'épiais toutes les actions du dernier des Jeunes-France. J'ai confessé l'avoir fait suivre dans ses livres, et c'est bien assez; je l'ai placé sous une surveillance littéraire, et puis c'est tout. — Il se donne des tourments bien superflus, s'il prend mes images au pied de la lettre. — J'ai dit aussi qu'il fallait remettre le dernier des Jeunes-France sous presse, et le réintercaler dans le volume de M. Gautier. — Que ne m'intente-t-il, de ce chef, un procès en voies de fait?

«On n'a pas dit que le dernier des Jeunes-France était une «âme malhonnête»; — c'est lui qui a donné le mauvais exemple, et qui s'est traité lui-même, fort cavalièrement, de «carcasse immonde» [Le Mort joyeux, v. 8].

«Quant à tirer vanité des ressemblances que je lui trouve, d^it-il, avec les écrivains romantiques, — ici le dernier des Ecbevelés a eu une fausse joie. — Je ne l'ai pas trouvé ressemblant à ces «hommes illustres», mais aux Jeunes-France; je ne l'ai pas comparé à Théophile Gautier, mais à Daniel Jovard. Qu'il garde donc sa «légitime vanité» pour une meilleure

°""^^°"- «Jean Rousseau.»

Ainsi donc, loin d'avoir égard aux protestations du poète, Jean Rousseau redoublait ses attaques ! Cependant il faut constater que, cinq ans plus tard, recueillant dans ses Coups d'e'pée dans l'eau quelques-uns de ses articles, dont celui qui nous occupe et qui était alors intitulé : Le Procès de M. Baudelaire, il fit disparaître l'inconvenant propos sur Hugo.

'*) Celle du 9 juin.

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taire), ce qui est bien la preuve que je veux être seul responsable de ce que j'ai fait.

Je t'ai priée de t'informer si je devais et a qui je devais envoyer cet argent à Honfleur, ou si on me le réclamerait à Paris.

Rien de plus. Si j'osais seulement compter sur ton adresse, je te prierais, après que tu sauras le nom de la personne à qui cet argent doit être transmis, de lui faire dire que dans un délai de 20 jours je serai à Honfleur et que cette somme sera payée par moi (c'est le manuscrit de l'Opium qui est destiné à la payer).

Au lieu de comprendre une chose si simple, tu cherches pendant trois pages à me persuader que j'ai compté sur toi. J'ai commis une étourderie; maintenant, j'y regarderai de plus près, mais tu Veux absolumentque je sois indiscret, bête, égoïste et ingrat.

Je t'en supplie, fais juste ce que je te demande, et rien de plus.

Ce que tu me dis de M. Emon est fort alarmant, sans que tu t'en doutes. Je serai évidemment obligé, quand nous vivrons ensemble, d'être toujours sur mes gardes pour l'empêcher de tomber dans des famiharités dangereuses.

Je suis bien désolé. Chère Mère, de t'avoir inquiétée. Je ne crois pas t'avoir compromise. En tout cas, sache bien que je n'ai jamais eu l'idée de te faire payer une de mes dettes.

La complaisance que je te demande est extrêmement minime. II s'agit uniquement pour moi d'esquiver les frais d'une poursuite et de trouver le temps de finir un manuscrit et de résoudre la question de mon traité. Je t'embrasse et

je te renouvelle mes excuses. Mais tu t'es trompée.

Vite un mot.

Charles.

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