‹ Correspondance généraleChapitre 56 sur 122 · À ERNEST FEYDEAU · texte numérisé non relu

À ERNEST FEYDEAU

Lundi 14. juin 1858.

Monsieur, Le soir même où j'ai reçu votre hvre^-', je l'ai lu, et avant le matin je l'avais relu une seconde fois. Voilà certes un bon livre, compact, solide, dont tous les membres sont bien assemblés, et qui restera. L'impression que j'en reçus fut si vive que je vous écrivis tout de suite, et sans me soucier de savoir si le plaisir de vous avoir vu une seule fois chez un ami commun me donnait droit à tant de familiarité, je commençai une lettre pleine des impressions du moment, un véritable article, qui aurait pu mousser jusqu'à quarante pages, si je ne m'étais pas arrêté à dix, trouvant

(1) La volonté de Sainte-Beuve fut de rester sourd à cet appel.

(*) Fanny, dont il a été question dans la lettre précédente.

plus convenable et plus discret de vous remercier simplement de ce véritable cadeau et de tout le plaisir que vous m'aviez procuré. Et puis les journées se sont accumulées, toujours pleines de soucis, et je remettais sans cesse mon devoir au lendemain.

J'ai prêté mon exemplaire, je l'ai fait circuler. J'ai entendu des discussions puériles, niaises, aigres, et malgré la prodigieuse décence de votre livre, j'ai entendu de nouveau le cri de l'hypocrisie violée. (Parmi les enthousiastes, il J a quelques personnes qui demandent s'il y a eu un tirage à part, de quelques exemplaires sur meilleur papier^^^).

En somme, vous avez le droit d'être fier. Vous disposez d'une étonnante puissance analytique. Et vous donnez à l'analyse un tour et un accent lyrique , qui est l'accent naturel de l'homme nerveux et oisif, le seul homme vraiment propre aux expériences de l'amour '^l

Je n'avais lu de vous que quelques charmants poëmes en prose sur les Saisons ^^^, et j'étais lom de m'attendre à cette manifestation si vigoureuse d'un talent tout moderne.

J'ai décomposé le hvre, je l'ai analysé dans sa construction, jusqu'à ce que j'aie trouvé ou cru trouver la méthode à l'aide de laquelle vous l'avez créé. Je suis sûr que rien ne m'a échappé, ni l'art dans la pensée, ni l'art dans le style (les élégances modernes, le paysage [sic] parisien, la forme de la

''^ II y avait eu quelques exemplaires sur Chine.

(^) Baudelaire insistera là-dessus dans Le Peintre de la vie moderne quand il caractérisera le dandy {L'Art ROMANTIQUE, p. 88).

^^) Les Quatre Saisons (l'Artiste, 3 avril, 24, juin, i^ juillet 1857).

souffrance et la forme de la jouissance chez un homme de notre temps).

Au contraire de ceux qui se plaignent au nom de la pudeur violée, j'admire la décence de fexpression qui augmente la profondeur de fhorreur, et cet art excellent de faire tant deviner. — - II est vraiment impossible de mieux montrer les effets terribles de deux petites choses, puériles et légères, l'amour et l'adulûre^^\ Et l'immense bonne foi de l'amant, qui se croit le mari, et qui naturellement devient comique à la manière des animaux sérieux, sans le savoir!

Mais savez-vous bien que le mari, ce gros hercule qui veut être le plus fort dans la vie, et qui fest, savez-vous que ce vainqueur a la grâce toute puissante du succès, et que beaucoup d'imaginations l'aimeront, de préférence à l'autre?

Je serais curieux de savoir si George Sand a lu ce petit livre, et quel coup elle en a pu recevoir^^^.

— Je sens que je vais recommencer mon article.

f') Dans son article : Madame Bovary, paru en octobre, l'année précédente, à l'Artiste et recueilli dans L'Art ROMAN- TIQUE, Baudelaire avait porté sur l'amour et l'adultère le même jugement.

^-"i Dans sa réponse que nous avons reproduite dans le Bulletin du Bibliophile (20 mai 1938), Feydeau disait avoir reçu de George Sand les éloges suivants :

«C'est un très-remarquable et très-beau livre... C'est un récit à faire événement dans la mémoire du lecteur. Le sujet est excellent, moral, profond, vrai, navrant. Les types, on les voit, on les connaît, on les craint ou on les plaint. Ils sont originaux, et nature en même temps. Le cadre est bien fait et bien ciselé. Enfin je vous fais mon compliment de cœur, parce que c'est une lecture où le lecteur se sent vivre d'un bout à l'autre. La passion du narrateur, son désespoir sont dits avec une vérité déchirante, etc., etc.»

Je me contente de vous prier d'agréer l'assurance de toute ma sympathie. Vous ne sauriez la croire assez vive^''.

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