‹ Correspondance généraleChapitre 65 sur 122 · À MADAME AUPICK · texte numérisé non relu

À MADAME AUPICK

[Honfleur.]

Mardi 19 oct. 1858.

Ma chère mère, je pars demain matin pour le Havre son par le train de 7 h. 25 m., soit par le train de 8 h. 25. Dans le premier cas (7 h. 25) je ne serai au Havre qu'à 3 h. 40; dans le 2* cas (8 h. 25)

^') La Revue contemporaine allait enfin publier, le lendemain, Le Hascbiscb. Mais nen de Baudelaire n'y paraîtra plus avant Danse macabre (mars 1859). — Quant au Tbe'opbile Gautier, il ne paraîtra à l'Artiste que six mois plus tard, pareillement en mars

^^) Pages déjà anciennes qui durent appartenir à un ouvrage plus important (voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES, p. 450- 452). Les deux fragments qui nous en restent : Quelques caricaturistes français et Quelques caricaturistes étrangers avaient déjà paru dans le Présent en 1057. L'Artiste avait reproduit le second trois jours avant la date du billet qui nous occupe. II allait donner le premier, «la partie la plus amusante» selon l'auteur, en octobre (24, et 31).

'*> Il paraîtra dans l'Artiste le 9 janvier 1859 seulement, et plus tard entrera dans L'Art romantique.

j'y serai à i h. ly, mais je crains qu'aucune de ces

heures ne coïncide avec l'heure du départ du

Bateau ^^l

En tout cas, je serai chez toi le 21. Je ne viens

que t'embrasser et causer. Je repars immédiatement

et je reviendrai définitivement m'établir à la fin du

mo^is.

A bientôt. Je t'embrasse.

Charles.

Samedi 23 octobre 1838.

Tu vas recevoir par petite ou grande vitesse (port payé) un premier paquet de hvres. Tu recevras aussi différentes choses d'ici à la fin du mois. Si le 31 tes 300 fr. n'étaient pas arrivés'-^, je t'écrirais pour te dire à qui il faut les adresser pour moi. Car je serai alors sans domicile, et plutôt que de me fourrer dans un autre hôtel, ne fût-ce que pour trois jours, je coucherai chez des amis. Tu te renseigneras à la poste sur la forme de la lettre chargée et de la lettre recommandée.

Je t'envoie le billet à l'ordre du hbraire Castel, acquitté au dos, comme tu peux voir f^'. II n'était pas encore en circulation; j'ai donc pu le rattraper.

(1) Le bateau qui faisait le service du Havre à Honfleur où, à l'époque, on n'accédait pas encore par le chemin de fer.

'*) Voir le billet suivant.

f^^ Aux termes de sa lettre à la même , en date du i j novembre , Baudelaire avait déposé des livres chez Castel, libraire, passage de l'Opéra, en garantie d'un emprunt.

A travers tout mon ahurissement je n'ai su te remercier d'une manière convenable de ton admirable et charmante conduite. Je t'en remercierai de plusieurs manières.

Déballe les hvres, et pose-les, sans les jeter par terre, sur ma table ou sur ma commode. Quand je désirerai que tu n'ouvres pas un paquet avant moi, je te le dirai.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Je t'enverrai demain le reçu de M. Blanche ^^l Ton saucisson est détestable.

Mercredi 27 octobre 1858.

Oui, j'ai reçu ton argent (300) et cela m'a

J'ai reçu ce matm ta lettre relative a la nouvelle chambre'^'.

Tout cela est très ingénieux; mais combien de temps faudra-t-il?

Tu n'as donc pas reçu ma lettre datée du 23, non plus qu'une petite caisse?

^') Notaire qui avait succédé à M. Ancelle, nous l'avons déjà dit. — II est vraisemblable que Baudelaire avait fait quelque emprunt à M. Blanche, et qu'au cours de sa visite à Honfleur, sa mère lui avait remis de quoi le rembourser.

'^) Sans doute la chambre qui lui était nouvellement destinée, à Honfleur.

Je t'embrasse à la hâte , et je t'écrirai plus longuement.

Jusqu'au 31, ne mets donc pas rue Beautreillis sur tes lettres.

Je n'ai pas besoin de te dire combien j'ai été touché de cette étonnante activité d'esprit que tu apportes dans mes petites affaires. J'en suis presque honteux.

Dis-moi donc si tu as reçu cette lettre (du 23) et cette caisse.

Charles.

Voici le reçu que j'avais fait à M. Blanche

[Honfleur.]

31 octobre 1858.

Tu peux continuer à m'écrire. A partir de demain matin la chambre est louée, non pkis au mois, mais à la journée.

Voilà les caisses que tu recevras :

deux caisses de hvres une de cartons et de boîtes une de linge et d'habits.

Cette dernière ne partira naturellement qu'en même temps que moi. A chaque fois, tu me diras : J'ai reçu une caisse.

Laisse donc là ton idée fantastique de soupape. Crains-tu donc que je saute [sic"], comme un bateau à vapeur?

^'' Voir la note i, à la page précédente.

Quant au genre de planches, les planches mobiles sont toujours préférables.

Je te remercie de nouveau de toute cette activité charmante que tu mets à mon service. Cela me rend presque honteux.

Quant à ma main, dont la maladresse va augmentant de jour en jour, ce n'est pas rhumatismal, car je ne souffre pas. — Je t'embrasse de tout mon cœur.

Charles.

[Environ i"^ novembre 1858.]

Ne perdez pas le projet de dessin pour le portrait de Poe'^l Asselineau prétend que vous le perdrez. Et je vous avoue que cela me paraît probable. Je vous envoie des autographes choisis, précieux les uns pour leur valeur réelle, les autres pour leur valeur en moins.

Je veux dire leur valeur cocasse^'^l

(^) Malgré son horreur des plaquettes , Baudelaire voulait en faire une avec ses deux notices-préfaces des Histoires et Nouvelles Histoires extraordinaires , grossies d'une troisième (voyez numéro 475). Cette plaquette devait être ornée d'un portrait frontispice d'Edgar Poe, «d'un romantisme forcené», et c'est dans le but de guider l'artiste auquel l'exécution en serait confiée, que Baudelaire avait fait le dessin dont il parle ici et dont il sera de nouveau question tant dans la lettre suivante que dans celle à Nadar du 16 mai 1859.

(^' Voir pages 190 et 196, notes 2, et page 230. — Voir aussi, dans le Mercure de France du i^-ll-i(^^6, nos Miettes baudelairiennes; nous y avons donné une liste d'autographes, établie de la main de Baudelaire, où l'on voit le nom de la reine Pomaré voisiner avec celui de M. Guizot.

* 388. AU MÊiME.

3 novembre 1858.

Mon cher ami, j'ai vu l'oncle Beuve^^^, hier soir. II a en vam cherché le traité Charpentier pour se bien rendre compte de l'étendue de son droit. Vous aurez donc à causer avec lui , à votre prochain voyage. Quand je vous verrai, je vous rendrai compte de cette fort longue conversation. Trois choses seulement : il a été très frappé de votre idée de portraits. — Comme Charpentier a négligé sa vente, et comme il gardera le droit de continuer son édition dans son format, Sainte-Beuve veut contrebalancer votre infériorité (concurrence à prix élevé), en faisant pour ainsi dire une tout à fait nouvelle édition : il remaniera beaucoup, et il ajoutera des types nouveaux, ainsi Louise Labé^-'. Enfin il m'a demandé si, dans votre imprimerie, on pouvait travailler soigneusement et largement ses épreuves. Vous voyez que je ne suis pas le seul fou qui ait cette marotte.

Mon cher, l'ouverture est donc sérieusement faite. Maintenant, comme je suis votre ami autant que l'ami de Sainte-Beuve, je vous dirai que j'ai

(1) «L'oncle Beuve», appellation affectueuse que donnaient au Lundiste plusieurs de ses familiers.

'^) Il s'agissait, a-t-on dit, d'une nouvelle édition des poésies, et, un peu plus tard, en effet, — en 186 1, — on verra Poulet- Malassis en commencer une, que complétera Michel Lévy. Mais, en 1858, n'est-ce pas plutôt le Tableau historique et critique de la ■poésie française et du théâtre français au XVI ' siècle qui était en cause? Ce qui nous le donnerait à croire, c'est que cet ouvragelà, lui aussi, appartenait à Charpentier, et qu'il se prêtait beaucoup mieux que les poésies à une illustration, et que Louise Labé y eût eu sa place marquée.

un peu ,peur pour vous. Avez-vous pensé qu'en supposant votre livre rajeuni par l'écrivain et parfaitement fabriqué, vous seriez obligé de vendre trois fois plus cher que Charpentier, et que l'écoulement ne pouvait avoir heu que chez les personnes qui n'avaient pas encore ce hvre dans leur bibhothèque? Quand je dis : trois fois plus cher, j'exagère peut-être, mais plus cher est inévitable.

Je vous croyais fâché parce que j'avais ghssé, parmi les autographes, deux lettres de vous où vous me menaciez de me poursuivre. Le fait est que j'ai trouvé plaisant de vous les faire hre. Mais, après que le paquet fut porté à la poste, je réfléchis que vous alliez peut-être prendre pour vous ce que je vous disais de certaines lettres. Enfin pour réparer cette impertinence involontaire, je vous envoie un Gérard de Neryal; il n'est pas beau, mais ils sont rares.

C'est une mauvaise action que de donner des lettres. J'espère bien que vous ne me compromettrez pas, et que vous n'irez pas dire aux gens : « M. Baudelaire m'a donné une lettre ridicule que vous lui aviez écrite dans telle circonstance. »

Ne perdez pas le projet du dessin. Nous ne sommes pas pressés du tout. Car vous savez qu'il y aura une troisième préface, et elle n'est pas faite.

Parmi les noms que vous m'avez cités, celui qui me va le mieux, c'est M. Penguillj. J'avais pensé à Nanteuil^»).

J'oubhais quelque chose. J'ai dit à Sainte-Beuve : «Mais quand Charpentier verra votre ouvrage

('' Voir la note i sous la lettre précédente, et aussi, pour les sentiments de Baudelaire à l'égard de Penguilly et de Nanteuil, notre numéro 437.

s'améliorer pour Malassis, il vous sommera de le faire profiter aussi, lui, de ces améliorations?»^ — II m'a répondu que Charpentier, comme marchand, n'avait pas le droit de demander plus que ce qu'il a, et qu'il répondrait, lui, Sainte-Beuve : «La question de goût s'est déplacée. Pour moi , elle se traite maintenant chez un autre libraire.» En effet, c'est fort net.

Je prépare toujours ma double installation nouvelle, car alors je réparerai seize ans de fainéantise. La rue Beautreillis, et Honfleur. Je suis allé voir le local. II est perché au-dessus de la mer, et le jardin lui-même est un petit décor. Tout cela est fait pour l'étonnement des yeux^^l C'est ce qu'il me faut. En attendant, pendant huit jours encore, quai Voltaire.

Tout à vous.

[Environ 5 novembre 18^8.

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