‹ Correspondance généraleChapitre 67 sur 122 · A ALPHONSE DE GALONNE · texte numérisé non relu

A ALPHONSE DE GALONNE

Mercredi 10 nov. ^8.

Cher monsieur,

Bien que je me sois encore trop fait attendre, je ne suis pas tout à fait mécontent de moi. Je serai chez vous demain soir ou après-demain matin.

L'Opium pourra paraître le 30 '^l

Je vous assure que ce n'était pas chose facile d'enfermer dans un petit espace la description d'un hvre très compliqué et sans omettre aucune nuance. Vous verrez cela; c'est d'un autre ton que le Haschisch; c'est plus abandonné (en apparence) et plus saccadé. Les détails biographiques occupent une bonne place; mais, outre qu'ils sont amusants, ils étaient nécessaires pour servir de clef à la fantasmagorie tout individuelle de YOpium. Espérons que M. de Quincey adressera une belle lettre de remerciements à votre journaH^l

Ch. Baudelaire.

Vos peintres sont commencés ^^^; j'appellerai

f') Dans le Journal d'Alençon. Pour l'accueil que rencontra ce cadeau, voir la lettre 391.

f*) Les six pièces des Fleurs du Mal dont le tribunal avait ordonné la suppression.

'') Un Mangeur d'Opium ne paraîtra à la Revue contemporaine,

i> jjj^ g beaucoup plus tard : en janvier 1860.

5 de Quincey allait mourir sur ces entrefaites.

nous 1 avons

'*) Thomas de <Jumcey

(5) Cf. la lettre du 8 janvier 1859 et L'Art ROMANTIQUE, 470 (il s'agit, en somme, de LArt philosophique).

cela si vous le voulez bien, les peintres qui pensent; il y aurait là un petit ton d'ironie qui serait la sauce du titre. Relativement à votre ami M. Janmot^^', je procéderai de chic (c'est-à-dire par ma mémoire et avec son livret en vers) et si plus tard nous constatons qu'il y a lieu de vérifier, j'irai à Lyon.

Les poèmes noctumes^-^ sont commencés.

Les nouvelles Fleurs du Mal sont commencées; seulement je ne vous donnerai des vers que quand il y en aura assez pour bourrer une feuille. Le Tribunal n'exige que le remplacement de six morceaux. J'en ferai peut-être vingt. Les professeurs protestants (^^constateront avec douleur que je suis un catholique incorrigible. Je m'arrangerai de façon à être bien compris; — tantôt très bas, et puis très haut. Grâce à cette méthode, je pourrai descendre jusqu'aux passions ignobles ^"1 II n'y aura plus que les gens d'une mauvaise foi absolue qui ne comprendront pas l'impersonnalité volontaire de mes poésies.

Quant au vagabondage qui m'a fait entreprendre

trois choses à la fois, ne vous inquiétez pas; c'est

une méthode.

Tout à vous.

Ch. Baudelaire.

Peut-être vous demanderai-je la permission d'en-

(1) En 1834, Jean-Louis Janmot avait exposé au passage du Saumon, puis, en 1855, à l'Exposition Universelle, dix-huit tableaux sous le titre collectif : Poème de l'âme et il en avait donné, sous celui de L'Ame, un poëme explicatif en autant de chants.

(*) Premier titre des Petits poèmes en prose. Baudelaire l'avait employé en 1857, dans le Présent; mais il n'y revint pas.

(3) Allusion à J.-J. Weiss (voyez page 129, note 2).

W Cf. la lettre à Victor de Mars, 7 avril 1855.

fermer dans les Peintres qui pensent une appréciation des Sonnets humoristiques ''^l Tous ces Lyonnais se tiennent. J'ai connu Lyon^^'. Peintres, poètes, philosophes, ils se ressemblent tous.

Jeudi II novembre 1858.

Mon cher ami, j'ai reçu vos remerciements, et ils m'ont étonné. Je voulais absolument vous être agréable en vous envoyant un morceau inédit, que je pouvais ajouter simplement aux pièces que j'accumule pour un journal quelconque, et je ne croyais pas que ce misérable sonnet pût ajouter quelque chose à toutes les humihations que Les Fleurs du Mal vous ont fait subir. Je voulais vous être agréable, rien de plus, et je ne peux pas comprendre en quoi j'ai mérité tant d'injures, à ce point que vous me compariez au Béranger secret, comme a fait Veuillot. II est possible, après tout, que la tournure subtile de votre esprit vous ait fait prendre Beizébuth pour le c, et le poignard charmant pour la p Quand j'ai fait cette découverte, j'ai bien ri'^^.

^') De Joséphin Soulary.

f"^) On sait que Baudelaire y avait fait une partie de ses études , et peut-être y était-il retourné en 1 84.9 , à l'époque de son séjour a Dijon, en raison de la proximité des deux villes. Voir les Index des CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES et de L'Art ROMANTIQUE aux mots Janmot et Lyon.

(^) Voir pour l'envoi à Poulet-Malassis le numéro 389, et, pour l'article de Veuillot dont Baudelaire conservait un souvenir si cuisant, page 202, note 3.

En somme, tout cela est bien léger. La seule chose grave qui y est contenue est cette faculté mystérieuse qui vous pousse à injurier vos amis, avec d'autant plus d'audace qu'ils sont plus intimes et plus anciens. Aussi quand je vous vois faire une connaissance nouvelle, je suppute en moi-même dans combien d'années elle sera digne d'être insultée par vous. Michel Lévj a aussi une propension singuhère de ce genre ; mais au moins a-t-il le mérite d'être bête. Il J a encore de Broise disant à Banville : « Le préfet d'AIençon nous a demandé pourquoi nous publiions des bêtises comme les Odes^'l))

Un autre que vous, un esprit raisonnable, aurait écrit : Je vous sais gré de votre cadeau, mais votre talent est compromettant pour un journal de province. Seulement si vous aviez écrit cela, vous n'auriez pas suffisamment brillé à vos propres yeux. II fallait assaisonner votre lettre d'une masse d'impertinences pour un de vos vieux amis qui ne peut pas avoir de querelles avec vous.

Croyez que si je me moque un peu de vous, c'est pour votre bien. Un de ces jours, il vous arrivera un malheur, pas par moi, bien entendu. Je vous assure que j'ai bien souffert souvent de cette tournure maladive de votre esprit, et je connais bien d'autres individus qui, ne sachant pas ce qu'il y a de louable en vous, vous ont pris simplement pour ce que vous n'êtes pas, pour un homme mal élevé. Maintenant cherchez-moi querelle, si vous voulez.

'^) Les Odes funambulesques de Banville.

Ouf! j'ai fini et j'ai accompli mon devoir.

Tout à vous. ^ T>

Ch. Baudelaire.

Présentez mes respects à votre mère.

J'ai reçu votre jolie épître hier soir à minuit. J'étais absentde mon quartier depuis quelques jours.

Samedi, 13 novembre i8j8.

Je vous remercie de tout mon cœur, même de cette protestation d'amitié dont je n'avais aucun besoin, puisque je n'ai jamais douté d'elle.

Mais je reviens à mes moutons : Qu'est-ce donc que l'esprit qui dit le contraire de ce qu'il veut dire(i)?

Tout à vous. C. B.

Si vous n'avez jamais lu L' Ensorcelée ^'^\ profitez de la réimpression Bourdilliat (Librairie nouvelle). Je viens de relire ce livre qui m'a paru encore plus chef-d'œuvre que la première fois.

('^ Voir la lettre précédente.

'-) II résulte d'un billet de Barbey d'Aurevilly à Dutacq, en date de 1855, et dont la Revue d'histoire littéraire de la France (t. 37, p. 148) a publié un extrait, que Baudelaire, à l'heure où l'on réimprimait L'Ensorcelée en Belgique, avait donné de son admiration pour ce livre une preuve singulière :

(( Beaudelaire [sic'] qui se pique de correction, écrivait Barbey, avait voulu joindre ses corrections aux miennes, mais presque toutes étaient des erreurs et je les ai efTacées. Rien d'étonnant, il ne sait pas le patois normand qui est une langue et même une très belle langue, et c'est sur ce patois que ses corrections avaient porté. »

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