X MADAiME AUPICK
Jeudi i 5 novembre [?J 58^''.
Ma chère mère, permets-moi de te dire simplement : tu me tourmentes.
Non, non, non, non, ce que tu crains n'arrivera pas. (Tu dis toujours : en février; tu veux dire : en avril.)
Je suis enchanté que cette cheminée soit finie, je voudrais partir tout de suite; voici, puisque tu désires tout savoir, ce que je veux faire encore :
4 jours à Paris (affaires littéraires et visites).
I jour pour aller à Alençon.
I pour revenir.
I jour à Paris pour faire trois caisses nouvelles.
Enfin partir.
I jour au Havre.
9 jours.
Cela me fait vivement souffrir de te voir pleine d'appréhension. Quelle effroyable imagination et quelle faculté de souffrir!
Le matm du jour où j'irai régler diff"érentes choses à Alençon, je t'écrirai. Tu as bien fait d'effacer toutes les injures que tu m'écrivais, tu gâterais le plaisir que tu me proposes en m'écrivant trop de reproches.
Je suis bien ahuri. Tu devrais bien te douter que j'ai des relations multipliées et à penser à bien des choses.
(') Le 15 novembre 1858 tombait un lundi.
Je t'embrasse de tout mon cœur et te supplie de ne pas t'inquiéter.
Ch. Baudelaire.
Je suis si troublé que je signe mon nom comme si j'écrivais à un étranger.
Mercredi 17 novembre 58.
Mais tu es folle, radicalement folle. J'avais trois fois plus de livres, et j'en avais de magnifiques. Je les ai vendus dans le courant de l'année par nécessité. Ceux que tu as vus sont les derniers débris. Le nom de Castel s'est trouvé sur les caisses, parce qu'il en avait plusieurs chez lui (en gage); il m'avait prêté de l'argent dessus — le billet de 100 fr. le prouve — et que naturellement je lui ai envoyé ceux qui étaient restés chez moi, en le priant de faire lui-même les emballages. En ce moment-là, j'avais hâte d'envoyer tout cela là-bas, ne fût-ce que pour me sauver de la tentation d'en vendre. C'est ce qui explique trois caisses au lieu d'une. Cela s'est fait successivement. Voilà qui est expliqué. Ainsi tu t'es fait beaucoup de mal pour une pure vision ''l Cela m'a été fort amer. Quelle étonnante faculté pour se faire souffrir!
Je t'ai envoyé L'Ensorcelée parce que c'est un livre admirable'^', tu le penseras comme moi, mal-
(1) ^me Aupick s'était figuré sans doute qu'il s'agissait là de nouveaux achats. Voir la lettre 38^.
(*) Cf. la lettre 392, note 2.
gré son style chargé et bousculé. Tes remarques sont puériles.
Je suis en train de travailler, et pour aller vite, j'avais imaginé de supprimer le sommeil, mais le résultat est qu'on tombe dans des léthargies de 12 heures. 11 paraît que je ne peux plus faire ce que je faisais sans fatigue autrefois.
Tu devrais ranger les livres, par catégorie, c'est-à-dire mettre les uns à côté des autres ceux qui ont ensemble quelque rapport — les romans; — les livres anglais; — la philosophie, etc..
Adieu. Promets-moi de ne plus avoir de visions.
Charles.
Pourvu que ton menuisier n'ait rien écorné avec ses ciseaux.
7 décembre 1858, 9 h. du soir.
Mon cher ami, vous m'avez rendu bien heureux, et mamtenant vous me rendez très malheureux. Tout ce que contient votre lettre est très juste et vraiment irréfutable, sauf la fin (l'expédient) qui est absurde (^l
Cependant je réponds à votre lettre, parce qu'elle n'est, en somme, que la répétition d'objec-
('' N'ayant pas la lettre de Poulet-Malassis, nous ne pouvons en présumer que le sens général : elle remettait en question l'avance ou la garantie que Baudelaire sollicitait depuis quelque SIX mois et sur lesquelles il avait cru pouvoir compter (voyez le début de notre numéro 366).
2,4o CORRESPONDANCE GENERALE
tions que vous et moi nous avions également prévues et que j'espérais pouvoir lever ou vous faire trouver légères.
Avant tout, deux choses : d'abord, si j'avais accompli toute la besogne qui représente toute la somme désirée '^^, je n'aurais pas besoin d'implorer votre aide. Ensuite, remarquez que je ne m'étais pas dissimulé que c'était là un service exceptionnel; mais, en même temps, vous aviez compris que c'était pour moi une question de sécurité, de jouissance immédiate, et conséquemment de travail plus actif. Ceci n'avait-il pas une valeur, une valeur morale au moins? Q.uand vous me demanderez quelque chose de difficile à accomplir, ou qui implique même un risque, je ferai mes efforts pour le faire.
Maintenant, votre lettre. Je vous ai dit, pour résumer brièvement : «J'ai un traité à accomplir; il me donne un délai de six mois; je vous délègue le revenu impliqué dans le traité, et, pour répondre au cas de paresse ou de mort, je vous laisse un reçu de vos billets, avec la possibilité d'être remboursé sur un revenu d'une autre nature. »
Dans aucun des deux cas, je l'avoue, la concordance entre vos échéances et les miennes n'est absolument garantie ^^l (11 n'est question, dans votre lettre, que de cette terrible concordance.) Quand, dans notre conversation, vous avez soulevé cette
fi) Entendez : si j'avais fourni à la Revue contemporaine toute la «copie» qu'elle m'a commandée et qui était prévue au traité du 12 octobre (env. douze feuilles, au minimum, par an, pour 3.000 francs).
(^) C'est-à-dire la concordance entre les échéances des remboursements à Poulet-Malassis et les rentrées sur lesquelles Baudelaire pouvait compter.
objection, assez grave en effet pour vous, je vous ai répondu que je ne pouvais la résoudre que par le zèle et par la promesse que m'a faite de Calonne d'imprimer toujours et au fur et à mesure que je lui enverrais de la matière.
Encore quelques mots : rien de ce que je vous ai dit n'est absurde; vous ne doutez de rien de ce que je vous ai dit. Tâchez donc de trouver dans votre cœur un nouveau moyen pour me donner le repos que je cherche si ardemment.
Par exemple : billets de moi, payables chez ma mère (petite garantie ajoutée, c'est-à-dire fhorreur d'un protêt chez ma mère'^^) et comme, après tout. Malassis resterait responsable comme endosseur, je lui ferais également les deux délégations en question, quelque absurde que cela puisse paraître.
Ai-je besom de vous dire que vous pouvez tirer sur moi, comme vous en aviez l'intention (je viens de penser à cette niaiserie), et que je vous prie simplement d'être exact?
Comme vous avez l'esprit bizarre, il faut que je vous supplie de ne voir ici ni une épigramme ni une câlinerie.
Vous avez eu tort de couronner l'explication de vos craintes par des récriminations contre les indiscrets. Pourquoi voulez-vous que je porte des fautes qui ne sont pas les miennes -?
Tout à vous. Répondez-moi 22, rue Beautreil-
(1) ^me ^upjcli avait mis comme condition à la venue de son fils, qu'elle ne se trouverait jamais exposée à la déconsidération résultant de billets protestés.
'^) Allusion à des avances que Poulet-Malassis avait antérieurement accordées à Babou comme à Monselet, et dans lesquelles il n'avait pu rentrer. Il en avait été question dans les lettres 337 et 366.