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A ALPHONSE DE GALONNE

"Alençon, i" janvier 1859.

Cher monsieur, je vous envoie le fruit de mes rêveries en chemin de fer. Je vous supplie instamment de jeter ceci dans le numéro du ly, je ne veux pas que vos lecteurs m'oublient.

Vous verrez, dans le poëme du Squelette ^^\ le soin que j'ai pris de me conformer à l'ironie criarde des anciennes Danses macabres et des images allégoriques du moyen âge.

Je vais vous apporter de l'argent, pas autant que j'aurais voulu, pour vous dégager de toute responsabilité. J'ai donc besoin de m'entendre avec vous. Mon ami Malassis a fait tout pour conciher son amitié avec ses responsabilités commerciales.

II me dit à l'instant qu'il vous envoie un exemplaire choisi d'Emaux et Camées '^^ augmenté de

W C'est-à-dire la Danse macabre, voir la lettre au même, 1" février suivant.

^^'1 On voit par ce passage et par quelques autres que Poulet- Malassis s'employa à lancer son édition d'Emaux et Camées. Cependant elle ne satisfit point l'auteur, comme en témoigne le fragment de lettre suivant, que nous extrayons du Théophile Gautier, Souvenirs intimes d'Ern. Feydeau (Pion, 1874, p. 187) :

«Cet étourdi de Poulet-Malassis (^pullus gallinaceus maie sedens) a copié, pour Emaux et Camées la première édition de façon qu'il a sauté deux pièces qui sont ajoutées à la seconde : les Accroche-cœur et les Néréides. C'est adroit pour un recueil complet ! 11 n'a pas mis non plus la pièce intitulée l'Art à la place indiquée ; elle devait venir après Bûchers et Tombeaux et clore le volume dont elle réserve l'idée. Sauf cela, c'est parfait!»

poëmes nouveaux, et un autre exemplaire vulgaire pour celui de vos collaborateurs à qui il vous plaira de le donner. Une chose que M. Malassis ne vous dira pas, et que j'ose vous dire, c'est qu'il vous serait bien obligé de penser à M. Chartoriski [sic]; ce petit polisson de Lacour, dans sa rage défensive'*^, a trouvé des lettres de la princesse. Comment des jeunes gens aussi haut placés, ne comprennent-ils pas que personne ne trouvera déraisonnable que leur grand'mère ait aimé un officier français? Cela ne déshonore pas.

Ce petit paquet de vers ne nuit en rien au très gros paquet (un peu plus surprenant) que je vous fabriquerai à Honfleur. Dites-moi que le Sonnet^^^ et la Danse macabre vous plaisent. — Veuillez présenter mes respects à Madame de Calonne.

Je serai lundi à Paris.

Jeudi 5 janvier 1839. (Minuit.)

Mon cher de Calonne, J'ai hésité longtemps avant d'aller vous voir ce soir. L'horreur des disputes m'en a empêché! Je

t'> C'est-à-dire pour se défendre dans le procès qu'on lui faisait, voir page 249, note i.

(^) Probablement Le Possédé ou Sisina qui paraîtront à la Revue française.

veux vous écrire nettement, et je veux que vous me croyiez quand je vous affirme que je vous écris maintenant sans aucune rancune.

Rien dans l'amitié que vous m'avez, je crois, inspirée ne sera diminué, mais je vous préviens que, quelque gracieux et cordial que vous soyez, je ne me soumettrai plus à votre discipline , excepté pour les remaniements déjà consentis. Car naturellement, il est de mon devoir de vous livrer la fin de VOpium.

Je continuerai, il est vrai, à obéir au traité en vous offrant jusqu'à concurrence de 12 feuilles (l'Opium supposé fini, je vous en aurai livré presque 8) tout ce que je ferai; mais ces indécisions, ces castrations, ces remaniements n'auront plus lieu. C'est-à-dire qu'après que je vous aurai offert la valeur de 12 feuilles, je me croirai libre, que vous les ayez acceptées intégralement ou que vous les ayez refusées.

Considérez encore avec quelles précautions je dis des cfioses qui d'ailleurs me paraissent désagréables à dire. Mon nom et mon talent devraient me mettre, et m'ont généralement mis à l'abri de ces petites persécutions du classique rédacteur en chej^^\ et je vous donne ma parole d'honneur que vous êtes le premier pour qui j'ai eu tant de déférence.

Encore ce matin! Un début de discours a été très longtemps cherché, préparé. J'ai trouvé enfin le début qui ressemble, par sa solennité, aux

''^ Ceci est à rapprocher des Lettres d'un atrabilaire (projet qui n'aura pas de suite) où un chapitre était prévu pour la mise au pilori du rédacteur en chef (voir JUVENILIA, ŒuVRES POSTHUMES, RELIQUI^ , t. II).

premières mesures d'un orchestre 'i'. Mais crac! vous trouvez qu'il serait plus judicieux d'introduire, pour début, une note nécrologique f^).

Et sur un homme dont je connais lo volumes, et qui en a peut-être fait 30 !

Sur un homme qui est une des principales figures d'une école! vingt lignes de notice! — Faites juge qui vous voudrez.

Pour résumer, je répète :

II y a un degré d'âge et de science où évidemment on échappe à ces disciplines. Vous me nuisez, et naturellement vous vous nuisez; j'ai promis d'abréger dans la 2^ partie 2 morceaux que je considère comme les morceaux classiques de l'homme ^^'; je le ferai. Et puis après, je me révolterai.

Montrez ma lettre à n'importe lequel de vos amis (un homme d'esprit, bien entendu) et vous verrez ce qu'on vous en dira.

— Tout à vous, d'ailleurs; n'en doutez pas.

- — Si une pareille rupture devait avoir lieu, et si je me trouvais débiteur de quelque chose, croyez que je saurais m'acquiter [sic].

Cî II s'agit évidemment de la fameuse apostrophe (Paradis ARTIFICIELS , p. 73) : «O juste, subtil et puissant Opium...».

(') Il faut croire qu'Alphonse de Calonne se rendit à ces représentations, car, dans la Revue contemporaine , la note nécrologique, réduite à un hommage succinct (treize lignes tout juste), fut rejetée en bas de page. Baudelaire, on le sait, devait la reprendre pour la nourrir et la développer, lors de la publication de son ouvrage en librairie. De cette seconde mouture il sera d'ailleurs question, ici même, plusieurs fois.

<^' Pour ces coupures, voir Paradis, p. 346-34.7.

8 janvier 1859.

, . . Je sais que c'est une habitude passablement incommode que de prendre ainsi l'argent d'avance et puis de travailler ensuite pour le rembourser! mais j'ai toujours fait ainsi, chez Malassis, chez Michel Lévy, et dans tous les journaux. Et puis vraiment je suis très impatient de fuir, madame Aupick m'attend, et comme il serait mal d'inquiéter une vieille solitaire, je lui cache mes embarras et les raisons de mon retard.

Après l'Opium, vous savez, les Peintres idéalistes^^l Vous connaissez la thèse à l'avance. Le siècle est fou et déraisonne en toutes doses, mais plus particulièrement en matière d'art, à cause de la Confusion hérétique du bien avec le beau. Tout chercheur d'idéalité pure en matière d'art est un hérétique aux yeux de la muse et de l'art. Je parlerai donc des peintres idéalistes comme de malades; quelquefois ils montrent du génie, mais un génie malade, etc., etc.

Après les peintres, plus d'articles variétés, jamais, jamais, ni pour or, ni pour argent. Rien que des romans, ou des poésies. Et à propos de romans, puisque je vous écris avec un entier abandon, permettez-moi quelques petites réflexions. Je pourrais ici renouveler mon éternelle thèse : La morale cherche le bien, la science, le vrai, la poésie et quelquefois le Roman, ne cherchent que le beau. Tout homme qui ne sait pas approprier les facultés à leurs buts correspondants n'est ni philosophe ni

(') Autre titre de L'Art philosophique.

artiste. Or je vous vois quelquefois un peu timide et j'en suis tout glacé. Si je vous voyais plus porté à l'audace et à l'invocation, si je me sentais plus appuyé et plus soutenu par vous, je pourrais vous donner une série de Nouvelles d'une nature surprenante, et qui ne seraient ni du Balzac, ni de l'Hoffmann, ni du Gautier ni même du Poe, qui est le plus fort de tous'^l

Quand nous en serons là, je vous en avertis à l'avance, je demanderai à votre bienveillance le renouvellement de notre traité. — 250 fr. ! — Ce n'est pas assez, pour un cerveau qui n'accouche qu'avec le forceps. L'esprit de combinaison et d'analyse est le plus lent de tous, et toujours mécontent de lui-même. Je suis un de ceux (et nous sommes bien rares) qui croient que toute composition littéraire, même critique, doit être faite et manœuvrée en vue d'un dénouement. Tout même un Sonnet; jugez du labeur'^)!...

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