A ALPHONSE DE GALONNE
1 1 février 18^9.
Mon cher Directeur,
1° L'enveloppe que je vous renvoie vous certifie que si vous ne recevez ce paquet que le 12, c'est que le vôtre n'est parti de Paris que le 10. Sera-t-il temps '^^?
2° Vous me causerez un très vif chagrin en supprimant de nouveau la dédicace '2^. Le même facteur qui m'apporte votre lettre me remet une lettre de M. Christophe qui m'annonce non seulement son Squelette, mais encore une autre statuette
(') Sans doute l'enveloppe de la lettre en date du 9 février, que l'on trouvera reproduite in E.-J, CrÉPET, p. 336, et où Ion voit Calonne écrire : «Voici l'épreuve de vos vers [Dame macabre'^... Envoyez-moi votre Opium».
'*) Elle allait être rétablie selon le désir du poëte.
beaucoup plus finie. Vraiment, c'est bien le moins que j'inscrive son nom en manière de remerciements en tête d'un petit poëme. Rassurez-vous, M. Christophe est un homme plus que distingué dont le nom ne peut pas compromettre votre revue. II est l'auteur de la figure de la Douleur (à l'Exposition Universelle '^)) et d'une excellente statue pour la Cour du Louvre.
3° f strophe. — Je supprime le masculin (s'appliquant à Squelette, mot absent) et j'y substitue le féminin qui se comprend tout de suite '^'.
12' Strophe. — Vous avez choisi la mauvaise variante. D'abord, il y a, une strophe avant^^^, gouffre de tes yeux pleins d'horribles pensées. Des yeux pleins d'épouvantes fiDnt double emploi. J'ai l'air d'être privé d'imagination.
Gouge'^^^ est un excellent mot, mot unique, mot de vieille langue, applicable à une danse macabre, mot contemporain des danses macabres. Unité de STYLE, primitivement, une belle gouge n'est qu'une belle femme; postérieurement, la gouge, c'est la courtisane qui suit l'armée, à l'époque oij le sol-
^^) «Son Squelette», c'est-à-dire la statuette dont notre poëte s'était inspiré pour la Danse macabre. Ernest Raynaud l'a reproduite en frontispice à son Cinquantenaire de Charles Baudelaire (19 17). — L'autre statuette, «beaucoup plus finie», une réduction de La Douleur, devenue La Comédie humaine. Cette Douleur avait été exposée non à l'Exposition universelle de 1855, "^^'^ au Salon de 1856, et figure aujourd'hui au Jardin des Tuileries. C'est elle qui inspira Le Masque. — Le Squelette et La Comédie humaine sont décrits dans CURIOSITÉS ESTHÉTIQUES , p. 359-
'^' II s'agit du premier vers qui, la pièce ayant alors pour titre : Le Squelette, commençait par :
Fier, autant qu'un vivant, ...
<'' Lire : Deux strophes avant.
'*' Premier vers de la 12° strophe.
dat, non plus que le prêtre, ne marche pas sans une arrière-garde de courtisanes. II y avait même des règlements qui autorisaient cette volupté ambulante. Or, la Mort n'est-elle pas la Gouge qui suit en tous lieux la Grande Armée universelle, et n'estelle pas une courtisane dont les embrassements sont positivement irrésistibles? Couleur, antithèse, métaphore, tout est exact. Comment votre sens critique, si net, n'a-t-il pas devmé mon mtention?
J'appelle vos yeux sur Lovelaces^^K Si c'est un substantif petit /, et un s final. Si c'est un nom propre que nous généralisons occasionnellement, grand / et pas d'^^ selon la règle. En somme, Lovelace est presque un substantif de conversation. J'opine pour le petit / et le pluriel.
Danse macabre n'est pas une personne, c'est une allégorie. II me semble qu'il ne faut pas de majuscules, allégorie archiconnue, qui veut dire : le train de ce monde conduit par la Mort.
Tout va bien, dites-vous. Tant mieux, car j'ai vu des gens qui souhaitent que cela n'aille pas '2^.
Bonsoir à M. Hervé. Mes bien affectueuses
amitiés à Madame de Calonne. Je travaille pour
vous^^^ ^ n
Ch. daudelaire.
Pas besoin de Christophe à la table des matières. Tout cela était mal ponctué.
(^) Deuxième vers de la 13' strophe. C'est l'orthographe loveiaces qui fut retenue.
'*) Allusion aux pourparlers relatifs au maintien de la protection officielle. Les craintes de Baudelaire étaient fondées, on le verra bientôt (note 2, page 276).
W A l'Opium.
13 février 1859.
Mon cher ami,
Je vous répète ce que je vous ai dit pour répondre aux explications répétées que vous me donnez sur votre situation : Je saurai substituer à temps d'autres valeurs littéraires à celles dont vous pouvez être privé par une déconfiture possible. De plus, je laisserai dormir de l'argent quelque part. Je vous écrirai un petit mot, relativement aux 80 fr. de la fin du mois.
Jusqu'à présent , tout le monde m'oublie ; 300 fr. d'un côté, 100 fr. de l'autre, 150 fr. d'un autre, 150 fr. d'un autre, tout cela m'étant dû, rien n'arrive. Les gens en prennent à leur aise avec les absents.
Avez-vous pris à la poste d'Alençon ma lettre pour Dumesnil? — Grave'^^l
L'article sur Poe, le vôtre '2^? Vous me ravissez avec les modes de l'an 7. Merci '^^.
(^) Pour Armand Du Mesnil, voyez page 113, note 4. Voyez aussi, m E.-J. CrÉPET, pages 355-359, une longue lettre de lui à Baudelaire. Elle est précieuse à cause de la franchise avec laquelle s'y trouvent rapportées les impressions diverses que notre poëte produisait, vers 1859, sur ses contemporains. — Peut-être notre texte est-il fautif et conviendra:t-iI de lire : Avez-vous mis à la poste d'Alençon ma lettre pour Dumesnil ? En tout cas nous n'avons pas cette lettre à Du Mesnil qui vraisemblablement devait avoir trait soit à une nouvelle demande de secours, soit à la subvention de la Revue contetuporaine.
(-' Poulet-Malassis fit-il un article sur Poe en 1859? Nous ne l'avons pas retrouvé.
'^) Baudelaire (voir la note 3 sous la lettre n" 359) s'était engoué des modes révolutionnaires, et Poulet-Malassis recherchait pour lui les ouvrages de La Mésangère.
J'ai enfin reçu la Danse macabre. Selon Calonne, tout va bien.
Sitôt que j'aurai ^ni les Curiosités, je vous avertirai, et je décamperai pour Alençon, où je ne veux plus accepter votre trop belle hospitalité. — • J'ai fini l'étude sur Gautier'^^ Je crois qu'il sera content, ainsi que vous et tous nos amis.
Tout à vous.
Ch. Baudelaire.
Mes amitiés respectueuses à votre sœur et à votre mère. Quant à de Broise (entre les mains de qui vous ne vous mettrez jamais par ma faute), chargez vos deux poings de fluide magnétique (poétique), et frappez-le alternativement de toute votre force dans le dos et dans le plexus solaire *-l Cela pourra être considéré comme une espèce d'envoûtement, et, selon le rituel de la haute magie, tous les envoûtements secondés par une puissante volonté doivent réussir. Mais que cette opération douloureuse et bienfaisante ne vous empêche pas de lui présenter mes amitiés — après.
16 février 1859.
Comme je suis dans une pauvreté absolue, craignant quelque imprudence de ma part, je viens
(') L'étude sur Gautier paraîtra à l'Artiste le 13 mars. (^) Nous retrouverons cette facétie dans une autre lettre au même (n" 454).
de remettre vos 1.035 ^^' ^ ^^ mère, en lui disant que c'était un dépôt.
Permettez-moi un reproche. Comment pouvezvous faire une traite sans inscrire la date? C'est vraiment fou.
Si, au commencement de Mars, je n'ai pas entre les mains une somme assez forte pour vous expédier vos 80 fr., je vous enverrai un petit billet, payable ici, que vous escompterez très facilement. Tout le monde m'oublie, mon cher. Les impertinences me poussent à la fureur, et je croîs vraiment que je serai obligé d'aller à Paris arracher en personne 300 fr. ici, là 250, là 150, etc. Il n'y a rien de plus irritant que le silence des gens dont le devoir est de répondre.
Votre article sur Poe'^^?
Le troisième La Mésanghe? Vous ne sauriez croire de quelle utilité pourront m'être les choses légères, non seulement par les images, mais aussi parle texte^^\
Les jugements dont vous me parlez sont bien étranges. Ici serait nécessaire Voltaire le maudit. Il me semble que, quand le mari ne se plaint pas, le cocuage est une institution, à la manière du dueL^).
J'ai reçu une épreuve de Danse macabre, soit 15 strophes à 3 fr. pour le Sieur Malassis. Mais vous savez que Calonne n'a pas encore son Opium
(•■2) ,Voir les notes 2 et 3, page 267.
W Evidemment le jugement rendu dans l'affaire des Mémoires du Duc de Lauzun (voir la note i, page 24.9) et bien d'autres sans doute, dans des affaires similaires. — Voltaire à cause de ses campagnes pour la réparation de certaines erreurs judiciaires.
REMANIÉ, qui représente les 500 fr. que je lui dois. — Ne s'était-il pas avisé d'affaiblir l'horreur de deux vers?
Bayadire sans nez, irrésistible gouge,
(mot essentiellement macabre, la mort étant une courtisane irrésistible qui suit l'armée universelle)
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués «Fiers mignoru, malgré l'art des poudres et du rouge, Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués, etc. . .
il avait substitué
aux yeux pleins d'épouvantes , des pommades savantes ^'^,
Je ne sais pas comment la chose a paru, si elle a paru.
Ne lui réclamez pas d'argent, avant qu'il ait son Opium; (il y a de plus un petit reliquat de 60 fr. SUT Le Hascbiscb).
Si vous êtes satisfait de la notice sur Théophile, (vingt-cinq colonnes de L'Artiste, à peu près), ne pourrions-nous pas en faire une jolie brochure? 11 est évident que le Gautier et le Poe'^^ ne peuvent pas entrer dans les Curiosités. Cela d'ailleurs (ne fût-ce que de 100 fr., ou même de 50 fr.) pourrait diminuer un peu mon effroyable dette vis-à-
^'^ A dire vrai, — la lettre n° 413 en témoigne — le directeur de la Revue contemporaine n'avait nullement substitué un texte de son cru à celui de Baudelaire, comme on pourrait l'entendre ICI ; il avait simplement choisi entre les variantes que lui proposait le poëte lui-même.
'*' C'est-à-dire les notices sur Poe.
vis de VOUS. D'un autre côté, l'influence de Gautier et de Pelletier pourrait conseiller à Turgan de la reproduire dans Le Moniteur'^^K Houssaye pourrait vous prêter le portrait'^^
Je suis bien noir, mon cher, et je n'ai pas apporté d'opium, et je n'ai pas d'argent pour payer mon pharmacien à Paris. ^ r>