AU CITOYEN BOOCBOTTE, MINISTRE- DE LA GUERRE
Citoyen ministre,
D'après les ordres qui m'avaient été donnés par le général Jourdan de me porter sur Beaumont avec tout ce que je pourrais tirer des troupes que je commande, afin de seconder l'opération que s'était proposée ce général sur Maubeuge, je partis de Philippeville avec trois mille cinq cents hommes , dont les deux tiers étaient des hommes inexpérimentés fournis par des nouveaux bataillons de la masse et les recrues des anciens corps. I^es seules bonnes troupes que j'avais étaient cent hommes de cavalerie et quelques compagnies de grenadiers, chasseurs et canonniers. Quelque peu nombreux que fussent les hommes expérimentés qui se trouvaient dans ma petite armée, j'ai marché, persuadé de la victoire, espérant que l'amour de la patrie, le caractère de soldat républicain et le désir de vaincre les tyrans équivaudraient au moins à l'expérience et seraient funestes à nos ennemis. Après avoir harangué ma troupe , j'ai entendu dans tous les rangs des cris redoublés de : Vive la République l Vive la Montagne l Ça irai Ces voix patriotiques et républicaines m'ont présagé le succès de mon expédition; le cœur rempli de confiance, orgueilleux et fier de conduire les soldats de la liberté contre ceux des despotes, j'ordonne la marche.
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Parvenu à la hauteur de Daussois , l*eimemi me menace de m'attaquer en télé et en flanc; je méprise ses menaces, persuadé qu'il ne veut que m*amuser pour faire manquer mon expédition : je ne lui oppose, pour Tamuser h mon tour, que quelques tirailleurs. L'affiiire se passa sans aucune perte de ma part. Comme le terrain, les hauteurs et les bois ne me permettaient que de marcher sur une colonne, je m'étais fait flanquer et éclairer par qudques compagnies de chasseurs. Nous entrâmes pendant la nuit au village de Silenrieux, placé dans une gorge; j'avais envoyé du monde pour prendre des positions et fouiller le village. La marche détournée de ces éclaireurs épouvanta quelques compagnies des bataillons de la masse; ces hommes , à qui la guerre est inconnue , furent tellement persuadés de voir Tennemi qu'ils tirèrent sur nos tirailleurs et en blessèrent quelques-uns. Je me hâte de passer le défilé et arrive sur les neuf heures du soir au village de Bou8su-iez-Walcourt.
Je place les grand' gardes et fais toutes les dispositions nécessaires pour bivouaquer et me garantir des surprises de l'ennemi , et je fais reposer les corps à leur ordre de bataille. Vers une heure et demie du matin , une garde avancée se laissa surprendre et fut vivement attaquée par un corps considérable en cavalerie et infanterie. Cette garde, ne pouvant résister h une force supérieure, se replia en se défendant et ne put sauver deux pièces de canon et un caisson. Comme les feux de l'ennemi étaient vifs et que les nouveaux bataillons de la masse n'avaient jamais entendu siffler les balles k leurs oreilles, la crainte la plus lâche s'empara de leur cœur, et, au lieu de rester en bataille, comme plusieurs braves corps, la confusion se mêle parmi eux ; ils crient : rrNous sommes perdus I t» Ils sont même épouvantés du feu bien suivi que font nos braves canonniers et ils fuient en renversant ceux qui attendaient l'ennemi de pied ferme. Secondé par tout l'état-major et par plusieurs braves officiers, je cherche à les rallier; les cris de la lâcheté et les huriements étouflent les voix vraiment républicaines, et ne pouvant nous faire entendre, je fis battre la charge; ce moyen épouvanta l'ennemi qui cessa son feu et fut poursuivi par les braves soldats qm lui tuèrent environ soixante hommes.
Cependant, k force de peine, d'encouragement et de menaces, je parviens à rallier les fuyards , j'ordonne aux officiers de faire leur devoir et je fais mettre en bataille sur deux lignes , la première dans la plaine en avant de Bossu et la seconde appuyée à ce village. Le peu de cavalerie et la réserve étaient dans la meilleure disposition etl'artàlerie, placée avantageusement en divers points, menaçait d'un feu rasant et croisé tout ce qui oserait se présenter. C'est dans ces dispositions que je me proposais d'attaquer l'ennemi au point du jour, quand celui-ci, profitant d'un brouillard très épais , s'est doucement avancé avec deux mille chevaux , trois mille hommes d'infanterie et de l'artillerie volante ; il nous attaqua sur trois points; nos braves canonniers et notre première ligne font un feu qui jporte la mort dans les rangs ennemis. Les obus et les boulets , qui tombaient près de la seconde ligne composée de la masse , jetèrent de nouveau la confusion et le désordre dans ces bataillons; ils font feu sur la première ligne, qui se trouvait ainsi attaquée en front par l'ennemi et en queue par les nôtres : non contents d'avoir détruit plusieurs de nos braves en les attaquant par derrière, ils crient sauve qui peut et ils fuient en jetant leurs fusils, leurs sacs et leurs cartouches sur leiu* passage; les
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conducteurs des pièces de canon partent avec leurs chevaux, coupent les traits ^ laissent là Tartiflerie; les braves canonniers, au désespoir, font feu et meurent plutôt que d'abandonner leurs postes; la réserve, la cavalerie et les chasseurs versent des larmes précieuses en voyant tant de lâcheté; ils se rallient, veulent combattre , et ils ne le peuvent parce qu'ils sont renversés par les fuyards.
Je me porte partout avec les officiers de Tétat-major, je m'expose au feu le phu vif de Tennemi pour rdlier mes troupes; des larmes de rage s'échappent de mes yeux en voyant l'inutilité de mes efforts; mon cheval est blessé d'une balle, mon ordonnance, cavalier au i5* régiment, a l'épaule cassée auprès de moL Le général de brigade Pierquin ^^^ a son cheval tué entre ses jambes, l'adjudant général Loison ^*^ a aussi le sien blessé; c'est par ses actions courageuses , c'est par sa valeur éclatante à la tête de la cavalerie , qu'il empêche toute mon armée d'être entièrement massacrée : c'est ainsi qu'il répond aux imputations qui pleuvent de toutes parts contre lui. Le chef de bataillon Philippot ^'\ qui commandait jadis à Givet, s'est fait tuer plutôt que de lâcher le pied. Les chefs de bataillons Failly ^*\ commandant la réserve , Guyard ^^\ du 1 6* bataillon de chasseurs , Moniaco , du 1 6* ba-
(') Nicolas Pierquin , né à Avii]er( Meuse ) le 7 novembre 1 76 1, milicien le 96 octobre 1768, soldat au régiment de Barrais le 3 janvier 1769, sergent le 9 1 février 1 769 , porte-drapeau le 1 1 septembre 1 768 , souslieutenant de grenadiers le 93 janvier 1 779, lieutenant en 9* le 8 avril 1786 et en i*' le 99 juin 1786, chevalier de Saint-Louis le 97 juillet 1786, capitaine le i*' avril 1791, 9* lieutenant-colonel d*un bataillon de grenadiers le 91 octobre 1791* général de brigade le i3 septembre 1793, suspendu le 10 novembre 1793, réint^ré et employé à Tarmée du Nord, blessé à la bataille de Tourcoing le 99 floréal an 11 (18 mai i79/î),mort à Lille le 90 prairial an II ( 8 juin 1 796 ). Il s^intitulait le général »ani-culoite Pierquin. ( Cf. Jacques Gharavay , Lm généraux marti pour la patrie, p. 19.)
(') Louis-Henri Loison, né à DamviUers (Meuse) le 16 mai 1771, entré dans le bataillon auxiliaire des troupes des colonies le 99 juin 1787, congédié le 9 5 janvier 1788, sous-lieutenant au 95* régiment le i5 septembre 1791, lieutenant le 95 mars 179a , capitaine de hussards dans la légion du Nord , adjudant général chef de bri^ gade provisoire en mai 1793, général de brigade le 9 fructidor an 1 11 ( 96 août 1795), réformé le 7 niv6se an vi (97 décembre 1798), rerois en activité à l'armée d'Hel-
vétie le 97 nivôse an tu (6 janvier 1799)* général de division le 3 vendémiaire an vin (95 septembre 1799)* confirmé dans ce grade le 97 (19 octobre 1799)* grandofficier de la Légion d'honneur le i& juin 180/1, comte de TEmpirele ih avril 1810, gouverneur du palais de Gompiègne le 90 février 18 13, chevdier de Saint-Louis le 97 juin 181 &, retraité le i5 novembre i8i5, mort dans sa terre de Ghikel, près de Liège (Belgique), le 3o décembre 1816.
^'^ Pierre-Barthélémy Philippot, dragon en 1776, retiré en 1790, enrèlé dans le A* bataillon de TOrne, capitaine et chef de bataillon, commandant temporaire de Givet le 9 juillet 1793, tué le il octobre 1793 en marchant sur Philippeville.
(*) Jacques-LouÎB Failly, né i Dormans (Marne) le 95 mars 1766, 9* lieutenantcolonel du U* bataillon des volontaires de la Marne, commandant de place à GiveL
(*) Jean-Bémy Guyard, né à Paris le 8 mai 17&9, engagé au régiment d'Auvergne le 19 novembre 1765, garde-française le 3o octobre 1 7 69 , congédié le 1 8 juin 1777, chef de bataillon des volontaires de Sedan le 3 octobre 1 799 , passé au 1 6* bataillon d'infanterie légère le 91 mai 1793 , réformé le 9 messidor an v ( 90 juin 1 797 ) « chef de brigade des hussards i pied le 19 germinal an vin (s avril 1800), ré-
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taillon dm&nterie légère, ci-devant lëgion du Centre, Simien ^*\ chef du a* bataillon du ây* régiment, et Walter, du a* bataillon de Sëzanne, ont mis en usage toute leur ardeur et tout leur zèle pour contenir les corps cpi'iis conmiandaient; mais je ne dois point vous laisser ignorer l'action généreuse de Duval , chirurgienmajor du â* bataillon de la Marne. Ce valeureux citoyen , après avoir donné aux blessa tous les soins que mérite l'humanité souffrante , voyant qu'il ne pouvait plus les continuer, par la précipitation de la retraite , s'est mis à la tête d'un petit peloton de soldats qu'il était parvenu à rallier; il leur a fait soutenir le feu de l'ennemi, et je l'ai vu les conduire au combat. De vingt-cinq à trente hommes qui le suivaient, plus de vingt furent enlevés par un coup de canon à mitraille, et le brave Duval tentait de rallier de nouveau les soldats qui avaient encore de l'honneur.
Je vous ferai part de toutes les belles actions qui se sont passées dans une lettre particulière. Tous les officiers de mon état-major, le patriote Estienne ^*\ adjudant général des Belges , et mes aides de camp Gougeon et Pirole m'ont secondé de toute leur activité , de leur bravoure et de leur intelligence , en bravant les balles, les boulets et les obus de l'ennemi pour donner l'exemple du courage et rallier les Iftches. Mais que peuvent &ire contre la peur les encouragements , les menaces et les exemples? Pour moi, citoyen, je n'ai rien à me reprocher dans cette affiadre; je n'ai rien négligé pour inspirer du courage et de la confiance à ma troupe; la position était aussi belle qu'il était possible de désirer ;si j'eusse eu des soldats, j'entends des soldats vaillants, je n'eusse pas eu le désespoir de voir prendre mon artillerie , à l'exception d'une pièce de huit , et de voir de braves
formé le 97 ventdse an ix (18 mars 1801), commandant temporaire dans le Trentin et le canton de Berne le i5 germinal an iz ( 5 avril 1801), chef de brigade commandant le bataillon des pionniers noirs le 98 octobre 180 5, passé avec son bataillon au service de Napies en 1806, rentré en France et retraité le 11 mai 181 /î.
W Jean -Louis Simien, né à Roybon (Isère) le 10 décembre 1786, fils d*un drapier, soldat au régiment de Lorraine le 95 décembre 1755, sergent le 1" juin 1769, fourrier le 10 juin 177a, sergentmajor le 10 août 1776, adjudant le a À mai 1 780 , porte-drapeau le 96 mai 1786, souslieutenant le 8 mars 1788, a obtenu la décoration militaire le i3 février 1791, adjudant- major au /i7* d'infanterie le 1 5 septembre 1 79 1 « capitaine le 1 9 janvier 1 799 , chef de bataillon le So juillet 1 798 , général de brigade le 7 octobre 1798, réformé le 98 ventôse an v (t8 mars 1797), retraité le 9 floréal an ix (99 avril 1801),
mort à Bar-sur- Ornain (Meuse) le 93 pluviôse an XI (1 9 février i8o3). Le général Simien avait fait les campagnes d'Allemagne de 1757 à 1769 et avait été blessé k Marbourg le i5 septembre 1769. Son nom ne figure pas dans la Biographie du Dauphiné d'Adolphe Rochas.
^*) Antoine Estienne , né à Milhau ( Aveyron ) en 1 7 6 1 , ingénieur, un des vainqueurs de la Bastille, chasseur dans la garde nationale soldée le 90 juin 1790, sous-lieutenant au li^* d'infanterie légère le 99 septembre 1799, adjudant général des corps belges le 7 janvier 1798, arrêté par ordre de Dumouriez en février et détenu à Mae»tricht, rentré en France le à octobre 1798 , commandant de la place de Givet le 90 du même mois, employé à l'armée des Ardennes le 99 floréal an n (18 mai 179^)1 destitué le 10 thermidor an 11 (98 juillet 179&), relevé de sa suspension le 16 fructidor an II (9 septembre 1796). (Cf. Arch. adm.de la guerre,)
360 CORRESPONDANCE Gl^NÉRALE DE GARNOT. [19 oct. 1793.]
gens sacrifier leur vie pour soutenir celle des lAches fiiyards. Une forteresse, quelque forte qa^elle soit, n^est rien s'il n'y a pas de braves gens poor la défendre. Je n'ai cependant pas dA m'attendre à grand'chose de la pari des soldats sans expérience , qui n'avaient jamais vu le feu et que le souvenir de ce qui les attache à la vie animait peut-être plus que le sentiment de vivre libres on de mourir. Si ces malheureux eussent eu la prudence de ne se donner pour cheb que des hommes instruits dans Tart de la guerre , ils eussent eu des officiers qui auraient soutenu leur courage chancelant et qui leur eussent inspiré quelque confiance; mais les officiers qui les commandaient, qui avaient eux-mêmes besoin d'encouragement, pouvaient-ils faire concevoir d'eux quelque bonne opinion et fiûre partager à leurs soldats une bravoure et une fermeté qu'ils étaient loin d'avoir, puisque plusieurs d'entre eux mirent leurs épaulettes dans leurs poches pour ne pas être reconnus comme officiers dans leur fuite?
Lorsque je vis que tout était désespéré, j'envoyai une ordonnance à Philippeville pour en dire sortir les trois compagnies de grenadiers qui y étaient et deux pièces de quatre pour prot^r ma retraite et empêcher l'ennemi de me poorsoivre plus loin, ce qui fut exécuté. Je fis ensuite assembler les généraux et cheb de corps dans Philippeville, pour délibérer sur ce qui restait à faire dans des circonstances aussi accablantes, et c'est d'après les observations qui s'y firent, que ma mission était remplie , que mes troupes étaient inutiles et ne feraient qu'albmer la place si elles y restaient plus longtemps , que je me suis déterminé à retourner à Givet avec mon armée.
Nous avons perdu à peu près deux cents hommes tués ou pris et une centaine de blessés; l'ennemi a dû y perdre plus de monde que nous, car à l'attaque de deux heures , où je ne perdis que deux ou trois hommes , on en compta plus d'une soixantaine des leurs sur le carreau , et le feu de la mitraille de nos pièces a dâ éclaircir beaucoup ses rangs ^^K
, Mon intention a toujours été de faire proté|[er mon opération par une partie de la garnison de Rocroi, qui devait, par une diversion sur Chimay, venir se réunir à moi à une lieue et demie de Beaumont. Celte colonne , forte de mille hommes et de deux pièces de quatre longues , a obtempéré à mes ordres , s*est rendue au lieu que j'avais prescrit, mais, comme k défaite de mon armée se fit avant que j'aie pu la rejoindre , elle fut attaquée après nous. L'intelligence et la bravoure de Boisragon ^*\ chef de cette colonne, lui fit &ire une bdle retraite presque sans perte sur Philippeville, d'où je la fis partir sur-le-champ pour Rocroi.
Peut-être auraisje à me féliciter d'un tout autre succès, si par deux diverses fois l'on n'eût extrait de ma garnison ce qu'il y avait de plus brave et de plus
(" En effet les premiers rapports exa- ^*^ Louis de Boisragon, né en 1768,
gérèrent beaucoup les pertes faites par lieutenant-colonel du kh* d'infanterie, co-
le général Élie dans feipédition contre lonel du A9* le la septembre 179s et
Beaumont. C'est ce que constata d'ailleurs du 69* i Tarmée de la Moselle en avril
Carnot dans une lettre h Jourdan piibli<^e 1793. (Cf. Archivée admtniêtraiwe» du Mi-
à la page 383. ni$tèr$ de laffuerre,)
[19 ocT. 1793.] CORRESPONDANCE MILITAIRE DU COMITÉ. 361
instmit pour en envoyer une grande partie se iaire %orger entre Cambrai et Bouchain , et l'autre fois pour renforcer le camp d'Hirson.
Le général de division, commandant d Givet et arrondissement
Èlïe,
P. S. Une femme du 1 6* bataillon de chasseurs , qui avait été faite prisonnière et qui vient de rentrer, m*a assure que, maigre notre déroute, Tennemi évaluait sa perte à 1,100 hommes; die m*a aussi assuré que la colonne était commandée par Beaulieu, général autrichien, et par le ci-devant comte d'Artois^'^
(Orig., Arch. de la guerre, armée du Nord.)
SCHILTI6HBIM, 1 9 OCTOBRE 1793.